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Ne pas sous-estimer la campagne de lettres piégées contre les institutions européennes Imprimer Envoyer à un ami
Par Claude Moniquet   
6 janvier 2004
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ESISC — La campagne de lettres piégées qui touche, depuis le vingt décembre, les institutions et symboles européens n’est pas une véritable surprise pour les experts du terrorisme.

Nombreux, dans les “services spécialisés” et ailleurs, sont en effet ceux qui estimaient depuis un long moment déjà que la résurgence d'un terrorisme d'extrême gauche en Europe était inévitable. La seule question qui se posait réellement était: “quand?” [1].

Ce nouvel “euroterrorisme” aura pour base naturelle la frange extrémiste du mouvement anti-mondialisation, regroupée autour du “black block” et autres abonnés des fins de cortèges protestataires qui ne sont là que pour affronter les forces de l’ordre et se livrer à un simulacre, habituellement assez lamentable, de “guérilla urbaine”.

Le seul problème est que l’examen attentif de ce qui s’est passé il y a vingt ans en Europe – en particulier en Allemagne et en Italie – est là pour rappeler que cette violence de rue (que l’on a pu qualifier, parfois, de “terrorisme rampant”) banalise en fait la violence qui devient, pour ceux qui la pratiquent comme pour ceux qui la tolèrent, une forme de revendication acceptable.

Du “spontané” à l’organisé

Dès lors, cette pratique “insurrectionnelle”, quasi légitimée en tant qu’expression politique, attire les plus fragiles comme les plus extrémistes et offre à de trop nombreux “jeunes à problèmes” un exutoire naturel à “haine” qu’ils vouent à une société dont ils peuvent se sentir exclus. Puis, peu à peu, les choses s’organisent et deviennent moins spontanées – ainsi, dans plusieurs pays d’Europe le “Black Block” et des groupuscules similaires ont organisé, ces deux dernières années, de véritables “camps de formation” qui ont été l’occasion pour les participants non seulement d’apprendre quelques techniques utiles (fabrication de bombes incendiaires, sabotage, etc.) mais aussi et surtout de se rencontrer, d’échanger leurs expériences et de créer des liens transnationaux.

De cette mouvance radicale – qui compte, suivant les spécialistes, de quelques centaines à quelques milliers de sympathisants en Europe – naîtront, par écrémages successifs, des groupuscules de plus en plus “durs” et décidés, comme cela s’est passé il y a vingt ans: que l’on examine les choses du point de vue psychologique ou avec l’œil du sociologue, il n’ y a aucune raison que les mêmes causes ne produisent pas, dans des conditions similaires, les mêmes effets à deux décennies d’intervalle. La seule différence est que le “marxisme-léninisme” qui servait de base idéologique au terrorisme rouge des années 70-80 est remplacé aujourd’hui par une “anti-mondialisation” qui, étant moins clairement définie et plus floue, peut rassembler davantage de “bonnes volontés”.

Trois facteurs de radicalisation

On ajoutera que plusieurs facteurs convergent pour rendre, à terme, la situation extrêmement dangereuse:

1. L’évolution économique de nos sociétés nécessite une main d’œuvre de plus en plus qualifiée. Les jeunes peu qualifiés et, donc, par définition, souvent plus “fragiles”, sont laissés pour compte et peuvent être séduits par la violence.

2. Les “anarcho-anti-mondialistes” n’ont pas les restrictions idéologiques de leurs prédécesseurs marxistes-léninistes et n’hésitent pas à “recruter” dans les franges de la société (bandes organisées, “casseurs” par intérêt, pilleurs, etc.). Ce phénomène avait été constaté en Italie dans les années 70. Il en résulta que la “base” des Brigades Rouges italiennes était nettement plus large que celle de la RAF allemande.

3. On a assisté ces derniers temps, dans le même esprit, à un rapprochement entre certains groupuscules anti-mondialistes et la mouvance islamiste qui, elle-même, s’investit de plus en plus dans les milieux délinquants. Islamistes et anti-mondialistes peuvent se retrouver autour de l’anti-américanisme et de l’antisionisme (qui, en Europe, a donné naissance, ces deux dernières années, à un “nouvel antisémitisme” dont plus personne ne conteste l’existence).

Les axes de ce nouveau terrorisme seront:

1. Anti-européen (contre la globalisation, contre l'Europe perçue comme un “gendarme” - mandat d'arrêt européen, listes d'organisations et de personnes terroristes, etc. - et un vecteur “d'imposition” du modèle capitaliste).

2. Anti-atlantiste (l’OTAN n’est-elle pas le principal instrument de “l’impérialisme”?).

3. Anti-américain (les raisons sont évidentes).

4. Et, probablement, antisioniste ou clairement antisémite (en partie à cause de l’imbrication anarchistes/bandes organisées et du rapprochement anti-mondialiste/islamiste évoqués ci-dessus et du fait de la fascination que la deuxième Intifada exerce sur une partie de la jeunesse arabo-musulmane).

Ce nouveau terrorisme s’attaquera évidemment à d’autres organisations multilatérales que celles qui ont été désignées ci-dessus ainsi qu’à des multinationales et autres symboles du “capitalisme”.

Le “passage à l’acte” est une étape fondamentale

A l’heure actuelle, cette campagne de lettres piégées qui n'explosent pas ou explosent sans faire de dégâts peut sembler assez dérisoire, mais ce serait commettre une grave erreur que d'en sourire.

Ce qui est important ici est en effet la dynamique propre du passage à l'acte.

D'un côté on a la sphère légale (action politique, manifestations, et même, dans une certaine mesure, les bagarres qui suivent celles-ci et restent peu ou prou dans cette sphère, tant qu’elles sont “spontanées”), de l’autre, on a la sphère illégale. Or, le passage à l'illégalité est un basculement majeur, au plan symbolique: on se retrouve (par définition) “hors-la-loi” et on évolue dans une semi clandestinité. Le reste n'est qu'une question de temps et de “mécanique” et d'enchaînement “action/répression” qui est, en lui-même, porteur de radicalisation.

Nous rappellerons simplement ici que “l’acte de naissance” de la Fraction Armée Rouge allemande fut l’incendie de deux grands magasins, à Francfort, dans la nuit du 3 au 4 avril 1968 pour “stigmatiser l’indifférence des Allemands à la guerre du Vietnam”. Il n’y eut aucune victime. Quatorze ans plus tard, on comptait des dizaines d’attentats, une trentaine de morts et de nombreux blessés.

A l’heure actuelle, ce que l’on peut dire est déjà assez inquiétant:

1. La technique des lettres piégées, mêmes si celles-ci paraissent “rudimentaires”, est relativement sophistiquée. Et elle traduit une volonté réelle de nuire à une personne physique isolée (celle qui ouvre le courrier, quelle qu'elle soit...).

2. Il y a eu d'autres actions, passées inaperçues, ces derniers mois, entre autres des actes de sabotage caractérisés contre des voies de chemin de fer que devaient emprunter des convois militaires américains entre la Belgique et l'Allemagne.

Dès lors, quelle que soit la gravité effective des actes qui ont été commis – et ils sont graves: “jouer” avec des lettres piégées même “dosées” pour ne pas tuer, c’est prendre le risque de blesser et, à coup sûr, de traumatiser des innocents – et même si des arrestations interviennent rapidement, il serait irresponsable de prendre ce “signal” à la légère. Nous sommes en face de l’émergence d’une nouvelle radicalité à laquelle nos sociétés démocratiques se doivent de réagir avec la fermeté nécessaire.


[1] En 2002 déjà, l'auteur écrivait dans “La guerre sans visage” (Editions Michel Lafon): “En marge du mouvement anti-mondialisation se développe un courant violent, à dominante anarchiste, qui prône une contestation radicale du système capitaliste. (…) De cette violence nouvelle, émergeront probablement, dans les deux à trois ans qui viennent, des groupes terroristes qui s’en prendront d’abord aux biens privés et publics puis, sans doute aux personnes”.


Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute

 
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