La politique étrangère de la France a t-elle contribué à l’apparition des récentes émeutes dans les banlieues? Quel rapport peut-il exister entre l’une et l’autre? D’une façon plus générale, la politique étrangère marque-t-elle de son empreinte la conduite des affaires intérieures?
Rappelons d’abord que depuis la seconde guerre mondiale, la France a adopté, à de rares exceptions près (la crise des missiles de Cuba), une attitude anti-américaine marquée. Etait-ce en raison du désir de De Gaulle de tenir un rôle pour lui et pour la France dans le concert des grandes nations? Etait-ce le fait qu’à partir de 1945 un tiers de la population, en votant communiste, faisait sienne les slogans soufflés par l’URSS (US go home, Ridgway la peste, Non au plan Marshall, etc.) ou ceux des compagnons de route (signataires de l’appel de Stockholm, adeptes du Sartrisme), slogans qui finissaient par émouvoir les âmes tièdes?
Probablement les deux raisons. A l’anti-américanisme, de droite et de gauche, allaient s’ajouter, d’une part, une politique résolument pro-arable et, d’autre part, le développement d’une théorie dite alter-mondialisme qui, dans sa pratique et dans ses méthodes, remplacera le prosélytisme soviétique et les mots d’ordre du marxisme (“Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!”). La campagne de Suez de Guy Mollet, stoppée brutalement par les Etats-Unis, le retour de De Gaulle au pouvoir, la fin de la guerre d’Algérie créaient les conditions d’un retournement de nos rapports avec le monde arabe.
Dans ce contexte, la guerre des Six Jours en 1967 entre Israël et les pays arabes permettait à la France un basculement total de sa politique à l’égard d’Israël, en favorisant les adversaires de ce dernier par la fourniture d’armes (les Mirages 2000). L’opposition au gouvernement israélien offrait alors à ce basculement qui se voulait digne une introduction, une carte de visite.
A un anti-américanisme sans masque s’associait alors un anti-sionisme de circonstance qui faisait apparaître la France aux yeux des pays arabes comme leur allié occidental primordial et leur intercesseur fidèle auprès de la communauté européenne.
Au total, rien n’allait plus distinguer la politique de la France de celle du bloc communiste: reconnaissance de la Chine, abandon de l’Otan, maintien du statu quo en Europe. L’ambassadeur de l’URSS ne s’y trompait pas en venant à Paris, à peine discrètement, soutenir la candidature d’un homme de droite à la présidence de la République et non celle du représentant de la gauche socialo-communiste.
Nous sommes dès lors dans le contexte de politique intérieure.
Quelle influence cette politique a-t-elle eu sur les affaires intérieures françaises?
Dans trois domaines, elle paraît avoir joué un rôle majeur: l’immigration massive, l’islamisation d’une partie des français et l’anti-libéralisme induit par l’altermondialisme.
D’abord l’immigration.
Dès lors que tous les efforts de notre diplomatie tendaient à faire oublier notre passé colonial, à nouer les liens les plus solides avec notre ancien adversaire, à combler le passé récent fait de huit années de guerre, il était impossible de refuser des visas de séjour aux Algériens et autres ressortissants de l’Afrique subsaharienne, de refouler ceux qui n’en avaient pas et, à un degré de plus, de ne pas organiser le regroupement familial (gouvernement Chirac en 1975). L’immigration, lente dans les précédentes années, et qui faisait dire déjà à Michel Jobert, pourtant ministre “gaulliste”, avec son humour coutumier, que la politique pro-arabe se résumait à Barbès-Rochechouart, subissait alors une accélération déterminante.
L’islamisation de plus en plus importante de la population en a été la conséquence, car notre diplomatie, dans son désir de ne pas déplaire au tiers-monde, n’avait pas pris conscience que les immigrés maghrébins étaient des mahométans et qu’ils apportaient avec eux une religion forte et contraignante, à telle enseigne qu’il est difficile, aujourd’hui encore, de distinguer ceux qui se réclament du GIA algérien, fondamentaliste religieux, de ceux qui se réclament du laïc (théorique) Boumédienne.
Elle n’avait pas pris en compte non plus que la seconde vague d’immigration issue de nos ex-colonies d’Afrique était également constituée de musulmans et que ces deux vagues, ayant un dénominateur commun aussi puissant que la religion, l’Etat aurait alors des difficultés pour imposer au cinquième de sa population le respect des coutumes françaises, de la laïcité et surtout de nos sentiments patriotiques.
Résultat: une “assimilation” impossible, à la différence des vagues d’immigration du XXe siècle, une “intégration” (but plus modeste que celui de l’assimilation) devenue irréalisable malgré un coût exorbitant, et sans atténuer un ressentiment injustifié à l’égard d’un pays d’accueil offrant des conditions de vie meilleures que celles qui les avaient incités à quitter leur propre pays.
Or, loger très vite ceux qui en avaient besoin a conduit à un urbanisme de facilité et d’urgence incarné par des barres d’immeubles dont on dit aujourd’hui qu’elles sont la cause de leur malaise existentielle, et donc de leur rébellion. Le gouvernement serait bien inspiré de préciser quel a été le coût, depuis 30 ans, des politiques sociales successives, des politiques dites de la ville créées à cet effet et dont le nombre de programmes, de projets et de réalisations montrent la difficulté de l’entreprise et l’injustice des critiques. Il importe de faire savoir, à ceux qui en ont été les bénéficiaires, l’effort considérable fait par le pays d’accueil, même si cet effort n’a pas toujours eu l’efficacité souhaitée.
Enfin, la politique de faiblesse, ou de complicité, à l’égard des pays arabo-musulmans ont laissé accroire à certains de ces immigrés que la France redoutait la moindre confrontation avec ces pays. A leurs yeux, notre faiblesse se manifestait dans des négociations de marché persan avec l’Iran sur le nucléaire dont tous prédisaient l’échec, dans des petits commerces indignes avec l’Irak donnant de la France l’image d’un pays essentiellement mercantile, par l’aveuglement ou la complaisance envers les acteurs ou les complices du terrorisme comme MM. Hafez-El-Assad ou Arafat, seul pays occidental représenté aux obsèques du premier et organisateur de funérailles nationales du second.
Ainsi, la complaisance de notre diplomatie, mais aussi celle de nos médias à l’égard de l’Autorité palestinienne, ne pouvaient que faciliter auprès de ces immigrés l’adoption de thèses extrémistes et l’inciter à copier les méthodes de guérilla de l’“intifada”, pour obtenir ce qu’ils pensent être de la “reconnaissance”.
Haine des deux Satans (Etats-Unis et Israël), puis haine des mœurs occidentales, enfin haine de l’Occident. Pourquoi la France, qui fait partie de l’Occident, aurait-elle été exempte de la condamnation des incroyants, du djihad?
Les émeutes ont commencé, et nous n’en sommes, dans le meilleur des cas, qu’à l’apprentissage. Dans 10 ans, toutes les conditions seront réunies pour que la France ne soit plus ce qu’elle a été, une France prospère, tolérante, paisible.
Enfin, l’altermondialisme, l’anti-libéralisme.
Toutes les conditions seront réunies, en effet, car la pensée française, au moins celle affichée par les médias, par nos gouvernants et par leurs opposants – soit apparemment celle d’une grande partie du pays – a emprunté un chemin qui va de l’anti-américanisme à l’anti-libéralisme. Ainsi la critique des USA porte-t-elle non seulement sur son “hyperpuissance”, selon le mot de Hubert Védrine, en fait synonyme de l’“impérialisme” utilisé le plus souvent, mais aussi sur son système économique et social.
Quand les Soviétiques prônaient l’anti-américanisme au nom de l’anti-capitalisme, le raisonnement était cohérent. Aujourd’hui la pensée française est incongrue et, comme souvent, elle se réduit à une posture. En effet, de nombreux pays n’ont pas de sympathie pour les Etats-Unis, mais ils ne condamnent pas pour autant le libéralisme économique ou une certaine dose de libéralisme. Des pays comme le Brésil ou ceux d’Afrique et des Caraïbes réclament la libéralisation du marché agricole mondial. Des organismes, tels que l’OMC ou le FMI qui sont, nolens volens, des “avancées” du libéralisme, fonctionnent, parfois de façon chaotique, mais comment pourrait-il en être autrement quand il s’agit d’harmoniser des intérêts contradictoires. La France, quant à elle, subventionne les forums sociaux nationaux et internationaux et le président reçoit, au cours des rencontres internationales, ceux qui fomentent des émeutes contre leur tenue.
En définitive, pour notre politique étrangère, les ennemis de nos ennemis sont nos amis, même si cela corrompt la pensée. Cet anti-libéralisme a donné naissance à un “modèle social français” auquel la plupart des hommes politiques, de droite ou de gauche, sont attachés, rivés probablement pour de nombreuses années encore. Or, ce modèle a échoué et seule une économie libérée pourrait vaincre le chômage et la pauvreté dans les banlieues.
D’autres émeutes sont à craindre en raison de la conjonction d’une économie exsangue, de l’immigration, de l’emprise de la religion, et de l’absence d’une réponse internationale efficace dans la lutte contre le terrorisme. Cette réponse devrait être prise en dehors de l’ONU, puisque l’institution n’a même pas été capable de lui donner une définition. Ceci signifie qu’il faudra aussi oublier notre anti-américanisme de posture.
Hélas, il y a peu de chances aujourd’hui pour que la majorité de nos concitoyens accepte une révision déchirante faisant des démocraties libérales, leur modèle. Cette majorité souhaite l’arrêt de l’immigration comme seule mesure immédiate, mais elle n’est pas prête à accepter l’épreuve de l’effort et du risque économique. Dans ces conditions, nous deviendrons de plus en plus pauvres, nos immigrés seront encore plus mal intégrés et toujours les victimes de l’apologie des thèses extrémistes dont la religion est le terreau.
Certes, ce n’est pas forcément notre politique étrangère qui est responsable de tous nos maux. Elle a (seulement?) perverti les esprits de toute une génération.
Gabriel Lévy est Fellow à l'Atlantis Institute
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