 LA LIBRE BELGIQUE — En dépit d'efforts héroïques déployés par la plupart des pays européens pour contrecarrer « l'abominable » intervention des forces coalisées, 23 millions d'Irakiens sont désormais en mesure de tenter l'aventure démocratique. Merci pour eux. Nul doute qu'ils garderont un souvenir ému de cette admirable profession de foi européenne. A la lumière des récents attentats, une inconnue demeure néanmoins: l'opinion publique arabe. Comment le Moyen-Orient va-t-il digérer ce viol ? N'est-ce pas la boîte de Pandore que nous avons ouverte ? Meurtri, humilié, enragé, le monde musulman ne va-t-il pas faire basculer la planète entière dans une culture de guerre et de mort ? La question est mal posée et nous verrons de suite pourquoi. Loin d'être dénué d'intelligence, le terrorisme islamiste vise une chose : la conquête du pouvoir en terre d'Islam, ce qui nécessite de dissuader l'Occident d'intervenir - de quelque manière que ce soit - dans le monde arabe. Il table avant tout sur l'attentisme, la pusillanimité des Européens et, plus généralement, le pacifisme de l'opinion publique occidentale. Confiant dans l'excès d'intellectualisme de cette dernière, il joue ostensiblement les provocateurs pour éviter la confrontation qu'il semble pourtant appeler. C'est le principe de la « Lettre volée » d'Edgar Allan Poe : la solution (riposter) est à ce point évidente qu'on ne l'aperçoit pas. La provocation semble trop grossière, trop cousue de fil blanc que pour ne pas cacher un piège - qui, en réalité, n'existe pas - et dans lequel on pense que les Américains - conformément à l'image flatteuse qu'on donne d'eux en Europe - seraient tombés à pieds joints. La question de savoir si les Américains ont compris cela au premier degré, ou - comme cela semble plus vraisemblable - au troisième, importe peu ici, le principal étant que les dupes ne sont pas ceux qu'on pense. Nous relevons ici trois stratégies. Premièrement, il importe aux terroristes de légitimer leur combat. Pour ce faire, rien de tel que de se présenter comme les robins des bois de la mondialisation (laquelle charrie - comme chacun sait - plusieurs centaines de millions de morts chaque semaine). En ce sens, ils ont triomphé : jouant sur l'ignorance et la bonne foi des occidentaux, ils apparaissent à beaucoup comme le bras armé du désespoir des damnés de la terre, la face maudite voire désavouée de l'opinion publique arabe mais néanmoins symptomatique d'un désarroi des populations concernées. Par là, ils ont réussi à faire oublier qu'ils massacrent avant tout - et de loin - les musulmans. Cette logique permet de donner à leurs revendications une représentativité. Dans de tels Etats, à défaut d'autorité légitimement élue qui disposerait du monopole de la violence, c'est bien la violence qui permet d'acquérir le monopole de la légitimité. On connaît la collusion de ces mouvements avec les régimes dictatoriaux du Moyen-Orient, lesquels s'en servent soit pour se maintenir au pouvoir soit comme épouvantail lors des négociations. Deuxièmement, il est bon d'exploiter les potentialités infinies de culpabilisation propre à l'Occident, toujours en raison de la prégnance du fond chrétien qui est le sien. Tout ce qui arrive dans le monde doit forcément nous être imputable. Au nom d'arguments relativistes douteux nourris tant à l'égard de la démocratie que du libéralisme, une partie du monde intellectuel en Occident s'est insensiblement rapproché de ces vues. Le discours terroriste est extrêmement puissant car il peut s'adosser sur le scepticisme désabusé et auto-flagellateur de cette classe de clercs qui a promu la condamnation au rang d'idéal. Obnubilée par des considérations de justice sociale, cette dernière manque la dimension foncièrement religieuse du terrorisme. Consécutivement, beaucoup de gens trouvent normal voire défendable l'attentat du 11 septembre. Ce discours - rarement affiché explicitement mais très répandu dans des sphères intellectuelles - est d'autant plus ignoble qu'il n'a pas conscience de la haine qu'il porte en lui. Troisièmement, les terroristes - c'est bien le moins qu'on puisse attendre d'eux - terrorisent. Certes, nous ne vivons pas dans un état de panique permanente mais force est de constater qu'une des motivations principales au refus d'intervenir fût la crainte de représailles. Depuis le 11 septembre, c'est quotidiennement qu'on débita la phrase suivante « cette guerre est une folie ; elle va faire le lit du terrorisme », variante du slogan « n'y touchons pas, c'est une poudrière » par lequel l'Europe attentiste s'est rendue complice du massacre de près de 300.000 personnes en l'espace de dix ans en ex-Yougoslavie.Les dictatures arabes et les organisations terroristes sur lesquelles certaines d'entre elles s'appuient, refusent radicalement la modernisation, la démocratisation et la mondialisation, processus lourds de menaces pour tout pouvoir autocratique. S'opposant à toute volonté d'émancipation, elles ont établi un empire de la terreur. Pour maintenir en laisse cette partie gigantesque de l'humanité, il faut s'assurer que les populations arabes restent, pour reprendre un concept d'Hannah Arendt, « pauvres en monde ». La pauvreté ici visée est celle affectant les humains dans les relations tant en dehors de l'Etat qu'à l'intérieur de ce dernier. Non seulement, ces derniers sont tenus à l'écart du monde en mutation mais, on outre, ils vivent dans une société « apolitique ». Les dictatures arabes n'offrent pas le même profil que les régimes totalitaires analysés par Arendt mais il existe un point commun : la « désertification ». Le monde musulman est désertifié : l'opinion publique est maintenue sous cloche. Au sens grec, la politique implique l'échange des opinions. Par contraste, esclaves et barbares étaient dits aneu logou, littéralement « privés de parole ». Ce qui s'énonce, ce sont juste des slogans religieux, des anathèmes mis en bouche et contrôlés par le pouvoir en place. C'est en ce sens que notre question « Que pense l'opinion publique arabe ? » était mal formulée. La vraie question était : « Existe-t-il une opinion publique dans les pays dictatoriaux du Moyen-Orient ? » Partout dans le monde, l'humain pense, réfléchit, juge et évalue mais rares sont les endroits où il peut s'exprimer publiquement. Avant de démocratiser le Moyen-Orient, il faut veiller à le politiser. Guider une politique étrangère sur la peur du ressentiment est absurde et irresponsable. Envers les terroristes islamistes et les dirigeants dictatoriaux, la seule attitude pertinente - l'Amérique l'a bien compris - est celle qu'il faut tenir envers tous les preneurs d'otages : ne jamais céder et les détruire. Courber l'échine, loin de les amadouer, les confirmera dans leur volonté de puissance et ne fera qu'intensifier les attentats. Pourquoi s'amender alors que - suite à vos actions - les cibles de votre politique idéologique se prosternent devant vous avec la plus parfaite abjection ? A ce titre, qu'il nous soit permis de donner un conseil aux organisations terroristes : concentrez donc vos attaques sur l'Europe, c'est l'impunité garantie. Tenter d'intervenir, au contraire, si à terme cela débouche sur l'implantation de la démocratie, permettra de tarir la source du terrorisme, laquelle réside dans le désespoir face aux présentes conditions d'existence et non dans le ressentiment envers l'Occident. Intervenir n'est-il pas dangereux ? Constatons seulement qu'on nous avait prédit un cataclysme planétaire avant les campagnes afghane et irakienne. Où sont les masses de fidèles du régime en place qui devaient venir s'immoler sur les tanks ? Où se sont volatilisés les centaines de milliers de fanatiques censés entrer instantanément en Jihad lorsque le premier orteil américain se poserait sur le sol irakien ? Ne se pourrait-il pas, en fin de compte, qu'on nous abusait par la peur, misant ici sur la compulsion anxiogène de l'opinion occidentale ? Tenons-nous en à la tâche assignée à l'homme par Hannah Arendt : repeuplons les déserts. Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute
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