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Planète noire Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
4 luglio 2005
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LA LIBRE BELGIQUE — A en croire le philosophe Baruch Spinoza, nous sommes constamment sujets à des « ocursus », c’est-à-dire des « rencontres » avec d’autres êtres (personnes, objets, idées, principes, systèmes, etc.) dont certaines nous affermissent et dont d’autres nous détruisent. Tout être est une somme de parties entrant en rapport avec d’autres parties constitutives d'autres êtres. Ces rapports se composent, se recomposent ou se décomposent au gré des rencontres. Telle symphonie surélève l’âme, tel artiste se métamorphose en étoile au contact de tel imprésario, la pomme empoisonne Adam et la foi fanatique dévore le coeur du jeune musulman.

L’objet de la rencontre n’est pas stimulant ou nuisible en lui-même. Tout dépend de la nature de celui qui vient croiser sa route. Certaines rencontres conviennent à telle nature mais absolument pas à d’autres. De cette théorie des affections découle une éthique matérialiste : est bon ce qui augmente la « puissance d’agir » ou « force d'exister » du sujet. Est mauvais ce qui la diminue. En ce sens, le mal est toujours une mauvaise rencontre.

Chaque jour, notre humeur est déterminée par de petites gratifications pour l'ego (d’ordre professionnel, affectif, etc.) ou, au contraire, par de petites vexations, déceptions et autres blessures. Les premières accroissent notre puissance (la joie sert ici de tremplin), les secondes nous rendent fragiles et chagrins (elles disloquent ou détruisent quelque chose en nous). Une conduite avisée consiste à sélectionner les « ocursus », s’unir avec ce qui convient à sa nature, augmenter ainsi sa puissance et éviter soigneusement de vivre au hasard des rencontres. Une attitude passive revient à suivre les contours sinueux des variations de cette ligne mélodique, à en subir les effets et à haïr, gémir ou accuser lorsque ces derniers engendrent les innombrables « passions tristes ».

Début juin, on comptait en Belgique 567.456 demandeurs d’emploi inoccupés. Ce record historique – pour cette période de l’année – est à la fois un scandale et un gâchis humain. Etre privé d’emploi est plus qu’une souffrance : outre le stigmate qui s’y attache, ce statut érode progressivement la puissance d’agir. S’inscrire comme demandeur d’emploi, c’est s’installer dans un univers délétère et mortifère, un monde d’impuissance absolue.

Selon le récent rapport Prospero, ce système – légitime en son principe – aggrave plutôt qu’il ne résout le problème. Il n’est pas requis d’avoir travaillé pour devenir allocataire. L’investissement total dans la formation est largement inférieur à ce qu’il est dans les pays voisins. Contrairement aux autres démocraties occidentales, les allocations sont octroyées pendant de très longues périodes, souvent indéfiniment et cela sans aucun contrôle des revenus ni des propriétés (ni, évidemment, du travail en noir). Les obligations de recherche d’emploi sont réduites au minimum et en cas de violation des règles, les sanctions sont rares et faibles. Les institutions de placement sont financées par l’Etat indépendamment de leur performance et la promotion des employés de ces organismes dépend insuffisamment de leurs résultats.

L’opinion commune a coutume d’imputer le chômage au processus impersonnel du marché. On déplore le chômage comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle. D’un côté, le nombre de demandeurs d’emploi, de l’autre celui, infiniment plus réduit, des offres d’emploi : c’est la fatalité ! Mais quand on réalise que des pays voisins (Angleterre, Danemark, Suède, Pays Bas, Autriche, Suisse, etc.) vivent avec des taux inférieurs à 6,5 % alors que nous sommes à 12,4 % (Ecodata, 2005) en Belgique (21,1 % à Bruxelles et 18,4 % en Wallonie ; Orbem, 2004), on prend alors la mesure de l’écrasante responsabilité de l’Etat. Les politiques de l’emploi des dernières décennies constituent un long et monotone défilé de fiascos qui ne sont même plus perçus comme tels tant ils sont devenus la norme. Chaque année, plutôt que d’en dresser le bilan et en tirer les conséquences, plusieurs s’emploient, au moyen de statistiques sophistiquées, de comparaisons alambiquées et d’indicateurs biscornus, à dédramatiser la situation et à garantir que tel ou tel organisme prévoit une légère « embellie » d’ici six mois, une hausse de 0,1 % par ci, une « reprise » par là, etc. Le beau temps reviendra nous dit-on. Il suffit d’attendre…

On s’habitue à tout, même au scandale. Le plus désastreux, c’est la banalisation de ces taux à double chiffre désormais rentrés dans nos mœurs. La passivité, parfois, avilit. Abordons un tabou : le chômage volontaire. Il y a un mois, l’hebdomadaire de gauche Marianne estimait, à 200.000 (sur 2.500.000 chômeurs) le nombre de fraudeurs en France. En Belgique, une partie – impossible à chiffrer – de la population chômeuse exploite les failles du système. Elle est assurément minoritaire mais affirmer, comme on l’entend constamment, qu’elle n’existe pas ou quasi pas, relève de la mauvaise foi.

Mal calibrées, les allocations de chômage en Belgique correspondent (tous avantages inclus) à ce que la littérature économique appelle « salaire de réservation » c’est-à-dire un montant tel qu’il n’incite pas ces acteurs économiques rationnels que sont les chômeurs à se mettre activement à la recherche d’un emploi, à enrichir leur CV voire même à l’accepter quand on le leur propose, à moins évidemment que les perspectives de gains présents ou futurs attachés à cet emploi n’excèdent les perspectives de gains présents ou futurs attachés au chômage (parmi lesquels figurent souvent, dans des proportions variables, ceux attachés au travail au noir).

En se basant sur l’application de l’ancien article 80 qui mettait fin à l’allocation du cohabitant chômeur, les auteurs louvanistes d’une étude ont pu mettre en lumière que le taux d’emploi grimpe soudain à 16 % un mois avant la privation de l’allocation pour atteindre 26 % quatorze mois après la suspension (alors que, en l’absence de suspension, ce taux stagne à 2,5 %). A cette notion de « salaire de réservation », on a coutume d’opposer les enseignements de toute une littérature sociologique établissant que toute personne est naturellement désireuse de s’insérer professionnellement pour y trouver un cadre lui conférant statut et reconnaissance, le drame du chômage résidant précisément dans cette mise hors-circuit, « l’exclusion » des réseaux de socialisation. Il n’est pas douteux que cette motivation – Axel Honneth parle de « lutte pour la reconnaissance » – anime un très grand nombre de personnes qui voient dans le travail le fondement identitaire primordial de leur existence. Mais il est naïf de penser qu’il s’agit là de l’unique ressort de l’âme humaine et que ce dernier prévaut nécessairement et systématiquement sur toute autre considération (vie de famille, confort, distance du lieu de travail, conditions salariales, épanouissement dans une association, bénévolat, service à la communauté, etc.).

Le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans à Bruxelles est de 18,3 % (Orbem, 2004). En Wallonie, ce taux est de 31,8 %, record européen. 16 % de la population des 18-24 ans en Wallonie et 22,5 % à Bruxelles (Eurostat, 2002) est dépourvu de diplôme secondaire et ne suit ni enseignement ni formation. Les jeunes chômeurs sont, dans leur grande majorité, insuffisamment qualifiés. Mais ce n’est pas toujours le cas. Il arrive que le chômage procède d’un choix délibéré (quoique, à l’heure où l’éducation est gratuite et où cours et recyclages en tout genre pullulent, le fait d’être peu qualifié et de le rester procède aussi, d’une certaine manière, d’un choix), lequel est posé allègrement, de toute bonne foi, par des jeunes, dont plusieurs sont issus de milieux favorisés voire détenteurs de diplômes et ce par facilité, pour éviter des désagréments ou s’adonner librement à une activité économiquement improductive mais attrayante ou gratifiante (quoique n’augmentant en rien la puissance d’agir en raison même de la dépendance constitutive de cette activité parasitaire). C’est parfois un mensonge qu’on se fait à soi-même (raisonnement typique de la personne qui s’inscrit « trois mois » au chômage, le temps de « faire le point »). « Rencontre » fatale. Pour certains, c’est carrément devenu un choix de vie, choix assumé comme tel, sans honte et sans cynisme. Voilà un autre effet pervers de la dédramatisation du chômage : à force d’entendre l’omniprésente litanie antilibérale et son cortège de propos victimisateurs et déresponsabilisants, certains en viennent à considérer ces allocations comme une source de revenus d’appoint et non plus comme un filet de sécurité provisoire en cas d’accident dans un parcours professionnel.

Si vous avez quinze ans et que vous êtes assuré, quoique vous fassiez, de jouir d’une allocation de chômage jusqu’à la fin de vos jours – le système belge est unique au monde –, allez-vous conserver la détermination de traverser les épreuves et consentir aux sacrifices propres à l’acquisition d’une formation ? Ce système distend dangereusement ce ressort baptisé « puissance d’agir ». C’est avec des représentants de cette jeunesse rabougrie, sans rêves ni projets, que Chirac s’entretenait il y a quelques semaines devant les caméras. « Votre peur, je ne la comprends pas. A vrai dire, cela me fait de la peine ». Comme l’a écrit un  éditorialiste : « C’étaient de vrais petits vieux. A quoi pensent-ils ? On a enfin la réponse : à eux. Chirac leur parlait valeurs, droits de l’homme, paix ; ils répondaient chômage, salaire, précarité…».

Dans cette optique, les contrôles – pourtant quasiment inexistants et globalement inefficients – sont perçus comme odieux. L’arrêté royal du 4 juillet 2004 censé renforcer ces derniers a poussé les belles âmes à hurler à la « chasse aux chômeurs ». En fait de contrôle, il est simplement question de vérifier, très mollement, si l’allocataire a effectué un certain nombre de démarches de réinsertion. Quoi qu’il en soit, la solution ne réside pas en une poursuite impitoyable du chômeur volontaire. Pareil contrôle ne serait probant qu’à la condition d’investir la vie privée de ce dernier, ce qui est exclu. Notons, à cet égard, que le meilleur indice de l’insalubrité d’un système, c’est l’appel à une répression croissante pour se maintenir. A la répression, il faut préférer la responsabilisation. C’est le système d’allocation chômage qu’il faut changer dans le sens suivant : adaptation des montants pour éviter les pièges à l’emploi, suppression du principe de l’illimitation des allocations dans le temps, dynamisation et privatisation des organismes de placement, conditionnement des allocations octroyées aux jeunes chômeurs par l’obligation de se prêter à des travaux d’utilité générale, de participer à des stages ou de suivre une formation, remplacement du revenu minimal d’existence par un revenu minimal d’activité, etc.

Il est illusoire de penser que, faute de changer les mentalités, la Belgique francophone puisse entamer un redémarrage économique. Mais, fondamentalement, le chômage massif ne procède pas du comportement peu scrupuleux de ces moutons noirs, aussi nombreux soient-ils. Même si cela contribuerait substantiellement à une relance de l’économie, ce n’est pas en « activant » les chômeurs volontaires que l’on résoudra le problème du chômage. Pour les âmes les plus motivées, assurément la majorité, trouver un emploi constitue aujourd’hui une véritable gageure. La responsabilité en incombe principalement à la pression fiscale démentielle et aux non moins exorbitantes charges sociales, deux disciplines où la Belgique s’impose comme championne mondiale. Il est vrai que le coût de ces prélèvements obligatoires pèse principalement sur le salaire du travailleur mais cela ne signifie pas que l’entreprise n’en pâtit pas : il se répercute sur le prix et, dès lors, sur la compétitivité de cette dernière.

Inventé pour protéger les salariés, le droit du travail est devenu une formidable machine à exclure : on sait combien le coût du licenciement dissuade l’employeur potentiel. Idem lorsque la valeur d’un demandeur faiblement qualifié est inférieure au salaire minimum imposé. Il constitue dès lors une barrière à l’entrée alors que, dans une situation de liberté contractuelle, lagarantie d’une progression salariale par la suite, serait, elle, bien réelle vu qu’elle sanctionnerait l’acquisition progressive d’un savoir faire et d’une expérience professionnelle. Le même raisonnement s’applique aux conventions collectives contraignantes, autre entrave flagrante à la liberté contractuelle et, comme telle, génératrice de chômage en ce qu’elle complique voire empêche souvent la rencontre entre la volonté d’engager et celle d’être engagé. Si les syndicats voulaient efficacement œuvrer à la protection des travailleurs – tel est le paradoxe de notre situation actuelle – ils devraient devenir le fer de lance de la flexibilité du marché du travail et se battre pied à pied contre l’Etat soucieux d’accroître son emprise par la fièvre réglementariste et le prélèvement hallucinant de ressources nécessaire à l’accroissement démesuré des dépenses publiques.

Qu’il soit religieux, étatique ou médiatique, tout pouvoir, dit Spinoza, s’efforce de gouverner en inspirant à la population des « passions tristes » dont il tire parti. C’est ce qui rapproche le prêtre du despote : tous deux se doivent d’inspirer la tristesse pour subjuguer les masses. Le mal, on l’a vu, se ramène à une rencontre qui nous nuit nuit en ce qu’elle nous affaiblit, au point parfois de nous détruire. Cette affection passive a pour nom « tristesse », entendue ici comme l’affect qui anesthésie la puissance d’agir. Répandre la tristesse, cultiver ces passions, c’est affaiblir toute potentialité contestataire et maintenir les gens séparés de leur force d’action. Raison pour laquelle les puissances oppressives affectionnent les discours sur la sécurité économique. Exploitant à nouveaux frais cette pratique séculaire, certains partis s’accommodent parfaitement, voire favorisent des logiques d’assistanat systématique ayant cours dans certaines régions économiquement sinistrées du sud du pays. Une cité est d’autant meilleure, nous apprend le philosophe portugais, qu’elle s’appuie davantage sur les affections joyeuses, c'est-à-dire qui rendent l’individu acteur de son destin. Ainsi l’amour de la liberté devrait nécessairement prévaloir sur l’obsession de la sécurité.

Cette configuration dévitalisante du chômage en Belgique n’est pas sans rappeler un thème récurrent dans la littérature de science-fiction : la « planète noire », cimetière d’aéronefs rivés au sol par une force ténébreuse – réactualisation du récit homérique de Circé l’envoûteuse séquestrant sur son île Ulysse et ses hommes – et dont la force de gravité empêche tout vaisseau qui s’y pose de reprendre son vol.


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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