Accueil arrow Who's Who arrow Corentin de Salle arrow Pharisaïsme des droits de l'homme
Pharisaïsme des droits de l'homme Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
30 juillet 2004
desalle.jpg

LA LIBRE BELGIQUE — « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté » énonçait Confucius il y a plus de deux millénaires et demi. Les sociétés évoluent constamment et nous savons, depuis Hegel, qu’il appartient à chaque génération de veiller tant à identifier qu’à redéfinir ce que les mots désignent. A fortiori lorsqu’il s’agit d’une notion fondatrice telle que les droits de l’homme, véritable coordonnée de nos sociétés démocratiques. Or, que signifie encore, dans l’usage courant, le vocable « droits de l’homme » ? Plus grand chose de précis. La force d’évocation de ce magma grisâtre et sans vie est devenue quasi-nulle.

Comment en sommes nous arrivés là ? La cause - paradoxale - de cette désaffection peut être synthétisée en cette règle de logique élémentaire : « plus le champ d’extension d’un concept s’accroît, plus la signification de ce dernier se dilue ». Or, la valeur d’une chose diminue en proportion de la signification qu’elle a pour nous. On assiste depuis plus de 50 ans à un mouvement d’extension incontrôlé du contenu des droits de l’homme : cela a pour effet tant d’écorner leur solennité que de rendre de plus en plus problématique leur effectivité. Il est question de droits culturels, droits de l’environnement, droits des minorités, droits collectifs, droits polyethniques, etc. Le contexte politique actuel semble obnubilé par la volonté de créer des droits de toutes sortes : l’impact symbolique consécutif à l’officialisation grandiloquente voire la constitutionnalisation de ces derniers sert évidemment à masquer l’impuissance à mener les politiques adéquates (relance, intégration, etc.). Voici le droit devenu vecteur du wishful thniking : on considère naïvement qu’il suffit d’édicter une chose pour qu’ipso facto - par la magie de la loi - elle devienne réalité.

Dans nos démocraties, les libertés fondamentales sont assurément garanties. C’est un acquis à propos duquel il importe de rester vigilants, la principale menace émanant de cette dangereuse propension à instrumentaliser le droit pour imposer une politique. Les diverses associations censées militer pour la défenses de ces droits succombent souvent à la tentation de présenter comme participant de l’essence des droits de l’homme les combats idéologiques qui leur tiennent à coeur (création de la catégorie de « réfugié économique », suppression des centres fermés, de la double-peine, etc.), transférant à ces objets – au risque de l’affaiblir – la sacralité s’attachant aux libertés fondamentales. Le principe d’équivalence règne en maître : nous sommes tous coupables (et resterons tous impunis). On mettra sur le même pied ce qui apparaît comme une bavure de la police belge et la négation délibérée, démoniaque, psychotique des libertés fondamentales pratiquées dans certains Etats. La politique extérieure américaine ou israélienne sera assimilée sans vergogne aux pratiques génocidaires des régimes dégénérés. Ainsi, les droits de l’homme sont devenus une commode entité dont nombre d’intellectuels prompts à monter en épingle le moindre incident dénoncent rituellement la « violation ». Ces invocations dramatiques continuelles finissent forcément par émousser la capacité d’indignation : comme en témoigne l’eurobaromètre de novembre passé sur la dangerosité des Etats (qui vit 53% des sondés mettre, à ce point de vue, les Etats-Unis sur le même pied que l’Iran et la Corée du Nord, tous trois détrônés néanmoins par Israël jugé principale « menace pour la paix dans le monde » par 59%), les ravages occasionnés dans l’opinion publique par ces dérapages verbaux sont considérables. Ici s’éclaire la mise en garde du sage Confucius : galvauder des choses aussi précieuses que des valeurs fondamentales revient à les priver de sens et donc d’effectivité.

L’exemple le plus remarquable de cette subordination, de cet étouffement de la substance du droit à l’idéal politique nous a été fourni récemment par la Ligue belge des droits de l’homme elle-même : cette dernière s’est opposée à l’intervention qui - cas unique dans l’histoire - a permis, pour 23 millions d’humains, le rétablissement des droits de l’homme. Elle préféra dénoncer d’hypothétiques mauvais traitements subis par Saddam Hussein juste après sa capture. Impossible de ne pas évoquer ici ces « scribes et pharisiens hypocrites » qui « filtrent le moucheron et font passer le chameau » (Mathieu, 23). Le raisonnement a déserté ici le terrain du droit objectif pour se muer en un pur discours politique et fantasmatique. Chacun a droit à sa liberté de conscience : si cette organisation désapprouvait l’intervention, libre à elle de garder le silence et de ne pas la cautionner. Mais condamner la libération de l’Irak, c’est détruire l’objet social qu’elle est censée défendre. Si cette organisation était porteuse d’une légitimité, elle l’a perdu intégralement à mes yeux à ce moment précis.

Les droits de l’homme ont perdu de leur majesté, leur application inconditionnelle dans le monde n’est plus ressenti, à l’instar de ce qu’en pensaient leurs pères fondateurs à la Révolution, comme un devoir absolu. Leur violation, même massive, cessant d’être un objet de scandale, sera jugée « problématique » et les régimes dictatoriaux qui les perpètrent – avec, parfois, des raffinements dans l’horreur difficilement imaginables - seront sobrement qualifiés de « peu fréquentables ». Avouons le : les droits de l’homme ne sont plus vraiment une priorité pour notre politique étrangère. Certes, dans le cadre d’une mission dans un pays dictatorial, on prévoit toujours un petit laïus pour le principe, énoncé rituellement et mécaniquement pour gourmander gentiment le dirigeant du régime en question : un peu comme, au sortir d’un repas arrosé, on gronde son hôte pour son intempérance (mais pas trop longtemps, histoire de ne pas gâcher l’ambiance).

En 1994, Fidel Castro, entre autres abominations, a fait jeter des sacs de sable via des hélicoptères sur les frêles embarcations des cubains qui fuyaient ce pays : 7000 personnes - femmes et enfants compris - sont décédées du fait de cette opération. Voici l’homme à qui notre jovial ex-ministre des affaires étrangères a été serrer la main en notre nom à tous quelques années plus tard. Voici l’homme qui fit l’honneur de raccompagner en grande pompe Van Cauwenberghe et Daerden à l’aéroport, pour clôturer ce pèlerinage idéologique traditionnel pour certains représentants de la gauche. Mars 2003, Philippe Moureaux a reçu, au Sénat, Aleïda  Guevara (dont on « oublie » souvent que le père, le « Che » - avant de devenir un logo de T-shirt pour alterconformistes - a conçu, mis en place les premiers camps de « rééducation » cubain et fait exécuter tous ses anciens amis révolutionnaires jugés trop tièdes ou  « trop démocrates »). Dans le cénacle socialiste, on a particulièrement applaudi le couplet altermondialiste de l’intéressée : « Ce départ de nombreux Cubains me fait mal, car il signifie qu'ils n'ont pas compris les grandes possibilités d'une société socialiste, dans laquelle ce n'est pas le pouvoir d'achat qui compte mais la possibilité pour chacun, par son travail, d'améliorer la vie du peuple ». Les 20% de citoyens cubains en exil « n’ont pas compris ». Peut-être est-ce Mlle Guevara qui n’a « pas compris » ? Ce qui est sûr, c’est que le PS n’est pas prêt de comprendre. Et Moureaux de conclure : « Et si certains estiment que cette invitation est un soutien à Cuba, cela ne me gêne pas, surtout dans l'actuel contexte de croisade américaine ». Revoilà notre principe d’équivalence.

La liste est longue : qui ne se souvient – phénomène paroxystique d’une situation malsaine à la base - du déshonorant dépôt de gerbes de fleur de Willy Burgeon devant la statue de Kim Il Sung qui, selon des estimations minimalistes, a fait périr plus de trois millions de personnes et clochardisé toute la population nord-coréenne ? Que dire encore de la volonté proclamée par l’Université de Liège, il y a quelques mois, de décerner un doctor honoris causa au président iranien Khatami ? Voici qui est pour le moins cocasse quand on voit que le prix Nobel de la paix a été décerné cette année à une résistante de ce régime profondément liberticide. Cette université, il est vrai, avait, en 1945, déjà octroyé la même distinction à ce grand ami du genre humain que fut Staline. Quid de cette situation scandaleuse qui vit la Libye - longtemps paradigme de l’Etat terroriste - présider la commission des droits de l’homme à l’Onu et dont les abus, excès et outrances dans le cadre de cette commission ont été dénoncés par Reporters sans frontières qui a, par là même, perdu son accréditation auprès de cette institution ? Quid, en avril, de l’accueil réservé en Belgique à Kadhafi, ce chef d’Etat sanguinaire qui, exploitant une procédure muselant les parlementaires désireux de manifester leur désapprobation, en profita pour faire l’apologie du terrorisme à la tribune du Parlement, exposé qualifié par ailleurs d’« intéressant » par Jean Cornil ?

On attendrait en vain ici une condamnation, une prise de position mais de tout cela, pas un mot de la part de nos gardiens du temple. Insulter des agents de police procédant aux expulsions et des vigiles entrant en fonction dans les centres fermés, voilà qui est aisé. S’en prendre à des élus, voilà qui décourage nos contempteurs subventionnés. De la même façon, mais un niveau plus haut, il est incomparablement plus commode, de la part des politiciens cette fois, de s’en prendre rhétoriquement au « gendarme du monde » que de faire montre de fermeté par rapport aux dictateurs.

Se préoccuper réellement de l’humain qui souffre dans le monde, oeuvrer et non pas pontifier, « pratiquer », en un mot,  les droits de l’homme dans ce village planétaire qu’est devenu notre terre, c’est s’engager résolument en faveur de l’ingérence. Tout le reste est vain bavardage.


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
‹ Précédent   Suivant ›
Accueil  |  Publications  |  Contact  |  Newsletter  |  Plan du site