Monsieur le Recteur, J'ai appris par la presse que l'Université de Liège, dont vous êtes le Recteur, projetait de décerner un titre de doctor honoris causa au président iranien Khatami. Vous avez justifié ce choix ainsi : « Il s'agit d'une personnalité qui va à l'encontre de nombreux discours politiques - de Berlusconi entre autres - selon lesquels nous courrons droit à un choc des cultures. Or, qui dit choc, dit guerre. Et nous nous insurgeons contre ce genre de pensée. Il était donc logique de mettre à l'honneur une personnalité allant, tant en geste qu'en paroles, à l'encontre de ces discours. Nous devions le faire ». Si j'ai bien compris, ce sont des raisons techniques (liées au fait que Khatami ne se déplacera pas en Europe d'ici un proche avenir) qui ont fait avorter ce projet. Dans l'hypothèse où vous n'auriez pas renoncé à remettre à plus tard cette idée, je me permets de vous faire part des remarques que cette dernière m'inspire. Il est difficile d'établir des échelles de grandeur dans l'univers du ridicule. Néanmoins, à bien y réfléchir, je crois que cette idée - dictée, il va de soi par des motivations humanistes et une politique de la main tendue dont la générosité n'a d'égale que l'aveuglement de beaucoup d'intellectuels universitaires en matière des droits de l'homme - est incomparablement plus grotesque que la décision de votre université d'octroyer en 1945 le titre de doctor honoris causa à cet autre grand ami du genre humain qu'était Staline. Sans doute préférez vous démoniser des représentants démocratiques tels que Berlusconi plutôt que de réfléchir sur l'impact totalement nul de ce genre de gestes qui, courants depuis plus de 50 ans, ne font que renforcer et légitimer les régimes en place. Combien de fois n’a-t-on pas vu revenir, dans le cadre de ce conflit ou dans d’autres, des diplomates européens arborant le sourire de Neville Chamberlain parce qu’un dictateur leur avait marmonné quelques vagues promesses ? Pourquoi ces autocrates s'amenderaient-ils alors qu'on les couvre d'honneurs et que, pour marquer le coup, on les gratifie en outre d'aides en tout genre dont nous connaissons tous les véritables destinataires ? Libre à vous d'avoir les convictions politiques qui vous chantent mais il me paraît pour le moins saugrenu d'engager la réputation de l'université dont vous avez la charge dans une entreprise de légitimation d'un homme et d'un gouvernement dont la totalité des ligues de défense des droits de l'homme - Amnesty en tête - dénoncent les exactions. Avez-vous songé à la confusion dans laquelle vous jetez plusieurs milliers d'étudiants dont vous avez la charge ? Pensez-vous qu'il s'agisse réellement, pour reprendre vos termes, d'un « évènement éducationnel » ? Cet « appel à la tolérance et au dialogue » est-il réellement soucieux du sort des Iraniens ou bien est-il animé par une volonté de marquer indirectement votre désaccord par rapport à la politique des forces coalisées ? Est-ce vraiment opportun d'instrumentaliser une institution comme celle là qui, si je ne me trompe, est censée récompenser les mérites personnels de la personne honorée ? Est-ce vraiment là travailler à l'éducation de jeunes adolescents ? Est-ce vraiment là quelque chose de susceptible de développer leur sens critique ? A votre décharge, j'admets que l'expression « violation des droits de l'homme » a perdu son pouvoir évocateur tant elle est galvaudée aujourd'hui (brandie constamment, par exemple, pour qualifier l'action des autorités en matière de centre fermés chargées d'appliquer la procédure d'octroi du droit d'asile). Dans les sphères intellectuelles, cette notion est devenue très abstraite et sert surtout comme machine de guerre pour appuyer telle ou telle position idéologique. Raison pour laquelle, je me permets de vous expédier quelques images qui vous permettront de comprendre et de réfléchir sur le fait que, dans certains cas, l'expression « violation des droits de l'homme » doit être prise au sens littéral. Ces photos décrivent avec éloquence les traitements - malheureusement monnaie courante en Iran - réservés aux opposants et appliqués sous la bénédiction et l'autorité de votre futur récipiendaire. Elles sont tirées d'un site clandestin mis en place par des étudiants iraniens résistants au régime en place. Peut-être serait-il plus intelligent d'aller chercher de ce côté là des candidats au titre de doctor honoris causa ? Qu'en pensez-vous ? Evidemment, ces mouvements ont le défaut de ne pas s'opposer systématiquement à la politique d'intervention des Etats-Unis au Moyen-Orient (dans laquelle ils ont l'impardonnable naïveté d'espérer une voie de salut alors qu'en réalité, tout le monde sait bien que seuls les magnifiques professions de foi et autres discours d'universitaires européens peuvent les sauver ainsi que ceux de Louis Michel qui - ô surprise ! - enseigne également dans votre université). Dans l'espoir que ce message quelque peu brutal (mais est-ce moi ou la réalité qui est brutale ?) alimentera les réflexions du jury de sélection des doctorants honorifiques, je vous prie d'agréer, monsieur le Recteur, l'expression de mes meilleurs sentiments. Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute
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