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Le Tonneau des Danaïdes Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
12 settembre 2005
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LA LIBRE BELGIQUE — Les « Danaïdes », ainsi dénomme-t-on ces 50 vierges mythologiques qui, devançant les noirs desseins de leur époux déterminés à les assassiner la nuit de noces, poignardèrent ces derniers en plein coeur à l'aide d'une épingle à cheveux. Déportées aux Enfers, elles furent condamnées par Zeus à déverser, jusqu'à la fin des temps, des jarres d'eau dans un tonneau sans fond.

A l'occasion du dernier G8, face à l'échec caractérisé des politiques classiques d'aide au développement, il a été sottement déclaré – et accueilli comme une évidence – qu'il fallait doubler le montant de l'aide au tiers-monde. Stephen Smith, journaliste au Monde et auteur d'un récent ouvrage sur le sujet, démontre que, aussi bizarre que cela puisse paraître, l'état de pauvreté en Afrique est, en grande partie, la conséquence de l'aide au développement. Le « Plan Marshall » qui, lui, fut globalement un succès, s'est étendu sur 5 ans et représentait 3,2 % du PIB de pays comme la France et l'Allemagne à la fin de la guerre. A titre comparatif, certains pays d'Afrique ont reçu une aide annuelle représentant 13 % de leur PIB pendant 40 ans. Ils comptent actuellement parmi les plus pauvres de la planète. De même, c’est aujourd’hui un lieu commun d’affirmer que l’état de délabrement généralisé caractérisant l’économie wallonne est une conséquence des différentes subventions et aides structurelles.

Comment réussir à échouer ? C'est la question que se pose le psychologue Paul Watzlawick de l'Ecole communicationnelle de Palo Alto. Il met à jour un comportement du type « toujours plus de la même chose » qui, adopté en vue de résoudre un problème donné, renforce voire perpétue le problème. Tiré de son expérience des thérapies conjugales, cette attitude se retrouve dans une multitude de processus interactionnels (physiologie, neurologie et même économie). De même qu'il est désespérant d'entendre aujourd'hui des déclarations officielles affirmant massivement qu'il faut « doubler l'aide au développement » sans s'interroger sur des procédés alternatifs, plus subtils et plus responsabilisants tels que le micro-crédit ou la réassurance, de même il est désespérant d'entendre le président du PS réclamer un « Plan Marshall » pour la Wallonie alors que les aides s'y engloutissent par torrents entiers depuis des décennies. Depuis 1994, le Hainaut a reçu 200 milliards d'anciens francs belges, publics et privés. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette petite région n'est pas, à l'heure d'aujourd'hui, devenue une Silicon Valley. Ainsi cette réponse de Jean-Claude Van Cauwenberghe à une récente interpellation parlementaire : « Nous ne comptons ni « fléchir » ni « infléchir » la politique du gouvernement mais, au contraire, amplifier ; amplifier dans des dimensions jamais atteintes les politiques ciblées comme les plus porteuses de développement ». Mesurons bien ce que cette déclaration a de terrifiant : loin de résoudre les problèmes, la « solution » risque de démultiplier ces derniers « dans des dimensions jamais atteintes ». 

Que penser de l'actuel « Plan Marshall » concocté par le gouvernement wallon pour redresser l’économie du Sud de la Belgique ? Burlesque en apparence, cette métaphore est un petit chef-d'oeuvre de marketing politique. Elle a commencé sa carrière quelques jours avant la diffusion du rapport de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB) établissant que l'économie belge était « au bord de la récession », étouffant au passage un débat sur la responsabilité du PS dans cet état des choses tout en inaugurant un changement fondamental dans la rhétorique politique des socialistes. Marshall, cela fleure le volontarisme yankee, l'efficacité, la force, l'espoir. C'est l'image du grand frère qui prend les choses en main. Peu importe que cela corresponde ou non à la réalité historique : l'économie européenne s'est relevée grâce à cette manne providentielle mais, de 1947 à 1952 (date de la fin dudit plan), la situation économique de la Wallonie s'est singulièrement dégradée. Pourquoi ? Car préfigurant une stratégie délétère avec laquelle leurs descendants n'ont toujours pas rompu, les politiciens d'alors affectèrent la majeure partie de ces dollars aux charbonnages plutôt que de moderniser l'appareil de production. Aussi, le président du PS ignore peut-être à quel point sa métaphore s'avère si pertinente.

Hayek conseillait de ne jamais tenter de résoudre un problème avec ceux qui l'ont créé. En l'occurrence, nous n'avons pas le choix. Ce plan contient bon nombre de recettes économiques remontant au paléolithique inférieur. Le financement de cinq pôles de compétitivité, voilà bien du keynésianisme pur jus. Cela revient – à nouveau – à favoriser des champions industriels en tablant sur d'hypothétiques effets démultiplicateurs de la somme injectée. L'expérience a montré les limites de cette recette. Le boom économique finlandais procède effectivement du développement d'un pôle de compétitivité – dont Nokia est le fer de lance – mais ce dernier résulte de la libéralisation précoce du marché des télécoms et non pas d'investissements publics. Assainir et réaménager d'anciens sites industriels, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Il est vrai que le spectaculaire décollage de l'Irlande a pu s'appuyer sur une infrastructure financée par des fonds publics (européens) mais le grand bond du tigre celtique s'explique par son taux d'impôt des sociétés (le plus bas d'Europe). En ce sens, la diminution de la pression fiscale est assurément un point positif du Plan mais elle ne représente que 92,5 millions d'euros sur un milliard alors que ce pilier était prioritaire. Par ailleurs, différents élus PS, le président en tête, parlent de créer de nouveaux impôts pour « renforcer la solidarité » et financer, notamment, la Sécu. Une « taxe robot » anéantirait l'un des derniers atouts permettant à nos entreprises, déjà surtaxées au niveau des revenus du travail, de rivaliser à l'étranger. C’est précisément en raison de la pression fiscale démentielle de l’Etat belge sur le travail que nos entreprises en sont historiquement venues à automatiser la production, ultime bouteille d’oxygène dont on vise aujourd’hui à les dessaisir.

Ledit plan entend miser sur le capital humain et renforcer la recherche. Comment pourrait-on s'opposer au financement de la recherche ? Ce serait aussi incongru que de se déclarer adversaire de la nature ou de la paix dans le monde. Cependant, on dénonce toujours la carence des moyens alloués à la recherche sans jamais s'interroger sur son efficience. En réalité, la recherche universitaire souffre d'un déficit de gouvernance. Dans cet univers trop souvent vampirisé par des logiques féodales ou luttes de pouvoir, la compétence n'est pas toujours le critère déterminant quand il s'agit d'octroyer bourses de recherche ou procéder à des nominations. Beaucoup de doctorants sont peu ou mal encadrés. Beaucoup de chercheurs, une fois nommés à titre définitif, connaissent brusquement une chute de productivité. Ces questions ne sont guère soulevées dans le « Plan Marshall » ou le contrat d'avenir. De toute bonne foi d'ailleurs, tant les autorités se situent à mille lieues de l'idée, à leurs yeux saugrenue, que la gestion d'une administration puisse être remise en cause.

Socialistes et socio-chrétiens sont-ils devenus libéraux ? Que nenni. Il est vrai que les signataires de la charte de Quaregnon ont dû se retourner plusieurs fois dans leur tombe ces dernières semaines. La figure de l'entrepreneur a cessé de compter dans la démonologie du PS et la présidente du CDH parle même de « business plan pour la Wallonie ». Faute d'avoir réussi à la détruire, la gauche a décidé d'aimer l'entreprise. Mais c'est un amour maternel, possessif, infantilisant et propriétariste. La gauche veut rendre l'entreprise « responsable » et en faire le champ d'expérimentation de ses politiques (développement durable, transparence, démocratie, redistribution équitable, etc.). L'antique projet socialiste de collectivisation de l'économie n'est pas mort. Il a juste mué. Quand les représentants de l'autorité, auteurs de déficits publics colossaux qui ont endetté la collectivité pour des générations, en viennent, d'autorité, à prodiguer des conseils de saine gestion aux entreprises, on côtoie ici l'indécence à l'état pur.

Le mot « concertation » revient tel un mantra. Le gouvernement cherche constamment « partenaires » et « acteurs » pour passer « contrats » et « pactes » divers. Le plan entend mobiliser toutes les forces vives autour du projet commun. Il y a quelque chose de pitoyable dans cette exhortation infantile. On ne peut pas dire qu’on navigue ici dans la sphère de la haute politique lorsqu’on entend cet appel niais aux hommes de bonne volonté. Réunissons nous tous autour d’un feu de camp et tout va s’arranger...

Cette obsession fédératrice s'appuie sur une conception marxisante de l'économie selon laquelle les différents acteurs sont naturellement dans une relation conflictuelle. D'où la nécessité de pacifier le champ économique pour le rendre réellement productif. Cette vision collectiviste est erronée. Le marché n'est pas une jungle mais un espace de coopération sociale où chaque acteur trouve son intérêt. L'économie nécessite non pas la concertation mais la concurrence, y compris entre les gouvernements à tout niveau de pouvoir, ce qui accroît la qualité des décisions publiques. Nul besoin de convoquer tous les acteurs significatifs de la vie économique et de leur assigner un rôle. Il faut plutôt laisser le loisir à ces derniers d'entrer en contact par eux-mêmes, selon les modalités et visées qui sont les leurs et dans un cadre libéré des entraves actuelles. C'est-à-dire faire exactement le contraire de ce qu'a décidé la majorité dans ce qu'on appellera probablement bientôt le gouffre Marshall.


Une version abrégée de ce texte a été publiée dans La Libre Belgique du 12 septembre 2005


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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