 LA LIBRE BELGIQUE — D’ici quelques mois, la politique agricole commune (Pac) ira contaminer l’économie de dix nouveaux pays européens. Quelque ait pu être son utilité dans la construction européenne, cette politique pose aujourd’hui plus de problèmes qu’elle n’en résout : on s’évertue à conserver une agriculture autarcique alors que la plupart des produits n’offrent guère d’avantages comparatifs au regard de ceux, qui, en provenance des pays pauvres, cherchent vainement des débouchés. Violation flagrante des règles du libre-échange sur le marché mondial, ces subventions massives seraient encore tolérables si l’on se contentait d’écouler les produits subsidiés sur le marché européen. Mais ces derniers sont exportés en direction du tiers-monde, bénéficiant en outre d’une prime à l’exportation. Parfois même sont orchestrées de véritables pratiques de dumping détruisant directement la production locale de ces pays sous-développés : par exemple, 3000 fermiers laitiers en Jamaïque (principalement des femmes) ont récemment été évincés (de leur propre marché !) du fait de l’exportation de lait en poudre - subventionné - en provenance de l’Europe. Pour clôturer le tout, le marché européen pratique une politique protectionniste des plus démentielles en matière agricole, usant des barrières commerciales taxant jusqu’à 100 % des marchandises de base (telles que le sucre) en provenance des pays pauvres. Impossible de donner tort aux différents pays du tiers-monde qui se sont retirés du sommet de Cancun en claquant la porte. Non pas parce que - comme on veut toujours le faire croire via la grille de lecture partagée par la plupart des intellectuels et médias - la mondialisation libérale saccagerait le tiers-monde. Mais pour la raison inverse précisément : c’est le protectionnisme outrancier en matière agricole (et autre) tant de la part des Etats Unis et - dans une mesure encore plus considérable - de l’Europe qui cause un dommage considérable à ces populations défavorisées condamnant ainsi des millions de gens à la misère voire à la mort (la Banque mondiale chiffre le préjudice infligé par la Pac à ces régions du monde à quelque 20 milliards de dollars chaque année, soit deux fois le PNB du Kenya). Le mouvement altermondialiste (Oxfam, etc.) dénonce donc à bon droit le commerce inéquitable mais - sciemment ou pas (la position d’Attac qui, aveuglé par sa haine irrationnelle du libéralisme, cautionne la Pac est ici des plus curieuses) - il se trompe radicalement de cible : l’unique responsable de ces graves pathologies, c’est l’interventionnisme. Pas l’économie de marché. Conspuer la mondialisation, voilà un procédé commode pour noyer le poisson, tant il est vrai que médias et responsables politiques sont particulièrement réceptifs à ce discours véhiculé par syndicats, « experts » et autres groupes d’intérêt - rien qu’à Bruxelles on compte 120 lobbys agroalimentaires - de la très puissante tribu agricole européenne (d’autant plus puissante que, quoique électoralement faible, elle est uniformément répartie sur tout le territoire européen et en mesure de bloquer les voies de circulation au moindre mécontentement). A l’intérieur de l’Union, le système s’avère encore plus profondément inégalitaire, à commencer pour les petits exploitants écrasés par les firmes agroalimentaires. Le coût de la Pac s’élève à près de 40 milliards d’Euros chaque année (soit 50 % du budget de l’Union). Selon, l’OCDE, près de 80 % des subsides agricoles profite à seulement 20 % des agriculteurs. Actuellement, la population active agricole représente à peine 4,5 % des actifs en Europe. On peut donc en conclure que la moitié du budget de l’Union profite en réalité approximativement à…1 % de la population européenne. Mieux : vu que les subsides sont proportionnels à la surface de terrain, l’un des plus grands bénéficiaires de la Pac n’est autre que… la famille royale britannique. La complexité et les lacunes de la réglementation génèrent chaque année des fraudes pharaoniques. L’environnement pâtit considérablement de l’intensivité des cultures occasionnées par la Pac : épuisement des sols, pollution des eaux, disparition des espèces, etc. La surproduction génère des gaspillages colossaux : quoi de plus obscène que ces montagnes de vivre auxquelles on met le feu ? Seule la Pac est à même, prétend on, d’assurer le respect des normes de sécurité : voilà une justification pour le moins cocasse pour un système rythmé par les crises à répétition. On ne connaît que trop ces fruits maudits de la culture intensive : vache folle, fièvre aphteuse, peste porcine, poulets à la dioxine, etc. La solution s’impose d’elle-même : il faut supprimer la Pac et libéraliser l’agriculture en Europe. Sortir de la Pac ? N’est-ce pas un tantinet radical ? Le pari paraît risqué mais il existe un précédent exemplaire : la florissante agriculture néo-zélandaise. Jusqu’en 1984, ce secteur était subventionné davantage encore que le notre. Contraint par les évènements - l’économie de ce pays était au bord du précipice à l’époque - on décida de libéraliser intégralement cette activité. Le succès a dépassé les prévisions les plus optimistes : la position de la Nouvelle-Zélande n’a jamais été aussi forte sur les marchés agricoles. Non seulement, les exploitants ont adapté leur production à la demande mais l’ont même devancée ou créée, accroissant la diversité, la salubrité et la qualité des produits. Cas unique pour un pays occidental, le pourcentage de personnes impliquées dans le travail agricole (11,5 %) est resté constant depuis 30 ans. Par comparaison, l’Europe - malgré ou, plutôt, à cause de la Pac - a vu, passer sa population agricole de 22 % (1962) à 4,5% aujourd’hui (sans aucune diminution des subsides, que du contraire). Les avantages de la sortie de la Pac seraient considérables, à commencer pour le contribuable : le financement des barrières commerciales incluant tarifs, quotas, subsides à l’exportation, mesures antidumping dévore chaque année de 5 à 7 % du Pnb européen . Conformément à l’axiome de l’école autrichienne, rien ne peut justifier le protectionnisme vu que le premier perdant, c’est toujours l’Etat protectionniste lui-même. Le consommateur achèterait des produits alimentaires plus divers, plus sains et à un prix incomparablement plus bas tout en permettant au tiers-monde de développer son économie. L’environnement y gagnerait également : de grandes réserves naturelles pourraient voir le jour sur notre continent et on pourrait y réintroduire des espèces menacées ou disparues. L’usage nocif de pesticides, engrais et autres stimulateurs à la production quantitative plutôt que qualitative diminuerait dans une très grande proportion. La construction européenne pourrait dès lors connaître un bond en avant. Le rapport officiel Sapir montre à quels postes autrement plus essentiels pourrait être destinée une partie de cet argent. Qu’adviendrait-t-il de l’agriculteur ? Il alignerait sa production sur la demande. Comme tout le monde. Posons nous la question : à quel titre ce secteur socio-professionnel doit-il être subsidié de préférence à quantité d’autres tout aussi respectables ? D’ailleurs, dans le système actuel, le petit cultivateur est le principal perdant. Par contre, à supposer qu’on libéralise, il bénéficierait, du jour au lendemain, d’un salutaire effondrement du coût de ses activités et ce en vertu du vieux principe de la rente différentielle de Ricardo : la véritable destinataire des subsides, c’est l’industrie située en amont (engrais, matériel agricole, firmes agroalimentaires, gros propriétaires fonciers,…) et non pas les petits fermiers qui doivent s’en dessaisir directement pour faire tourner leurs exploitations. Ces « rentiers » qui fixent leurs prix en fonction du montant des subsides, seraient, dès lors, forcés de s’aligner sur les prix du marché, c’est-à-dire sur la somme dégagée du montant que les consommateurs estiment devoir mettre pour acheter les produits. La Pac a rendu ce secteur moribond mais l’agriculture n’est pas une activité obsolète. Que du contraire : les produits de la terre ne sont pas forcément alimentaires et avec le développement des biotechnologies, de riches perspectives se dessinent. Nos économies développées pourraient se consacrer aux produits industriels (les ogm, la maîtrise des polymères permettent désormais la culture des composantes du verre, des pneus, etc.). Avouons qu’il serait désastreux d’abandonner à la bureaucratie la gestion de secteurs aussi prometteurs et porteurs pour l’économie de demain. Comme la plupart des idées socialistes, la Pac est généreuse dans ses intentions mais malfaisante dans ses effets. Le prix Nobel FA von Hayek soutenait que les valeurs du socialisme appartiennent à la morale « tribale » : les vertus de partage, de solidarité, de redistribution, etc. - indispensables au fonctionnement harmonieux d’entités telles que familles, petites organisations ou cercles de proches - se voient indûment étendues à l’échelle de la société toute entière, transformant cette dernière en une gigantesque tribu. Par là même, mue par la volonté d’assurer l’égalité, cette doctrine préconise la multiplication d’exceptions et traitements préférentiels pour protéger tel ou tel groupe de personnes sous le motif que les membres économiquement plus favorisés d’une société sont tenus par un devoir de solidarité envers ceux qui le sont le moins. Outre qu’elles soumettent les citoyens au bon vouloir des dirigeants (seuls habilités à établir les critères d’intervention) plutôt qu’au règne de la loi, la mise en œuvre de ces politiques rectificatrices s’opère de manière imprévisible et arbitraire (favorisant tantôt un groupe tantôt l’autre), générant automatiquement des injustices structurelles. Pour notre part, nous pensons que ce caractère tribal - dont le clientélisme est l’une des conséquences obligées - prive cette doctrine de son universalisme car - contrairement à ses intentions proclamées - la pratique de ces valeurs ne s’opère qu’en faveur de certains clans de la tribu au détriment des autres (que ce soit à un niveau local, régional, national, continental et même - comme on vient de le voir - mondial). Le respect des règles générales et abstraites reste l’apanage du seul libéralisme, lequel nécessite - et ce contrairement à une légende tenace - un cadre institutionnel normativement contraignant et relativement stable, l’évolution de ce dernier s’effectuant de manière prévisible et équilibrée. Pour séduisante qu’elle soit, la « solidarité » avec le Sud est une idée malsaine et dangereuse. Elle déplace malencontreusement, en les démultipliant, les inégalités qu’elle entend combattre. Une attitude moins paternaliste et plus respectueuse consisterait à considérer les populations du tiers-monde, non comme des assistés à inonder d’aides pour faire taire notre mauvaise conscience mais comme des partenaires économiques à part entière à qui nous devons impérativement ouvrir nos marchés. Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute
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