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Eloge de la dilapidation Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
25 avril 2005
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LA LIBRE BELGIQUE — De tout temps, l’homme d’affaire, par ses prises de risque, s’est efforcé de faire reculer les limites de l’humain. Les premiers grands armateurs grecs de l’Antiquité montaient des expéditions sillonnant les confins du monde connu. Pour ce faire, ils affrétaient des navires en empruntant des sommes importantes à des taux d’intérêt considérables (les fameux « prêts à la grosse aventure »). Le 27 septembre dernier, fut lancé l’un des défis les plus audacieux de l’histoire du capitalisme : Richard Branson et Paul Allen ont révélé au monde leur projet d’organiser les premiers voyages touristiques dans l’espace. Le pari est d’envergure : baptisé Virgin Galactic, le programme requiert un investissement de près de 100 millions de dollars. Le premier voyage, d’une durée de trois heures (dont 3 à 5 minutes en apesanteur), devrait avoir lieu en 2007 et emmener ses passagers à 100 kilomètres au-dessus de la terre. Prix du ticket ? 190.000 euros par personne. Près de 7000 personnes de par le monde se sont déjà déclarées intéressées. Branson espère que, d’ici 5 ans, il aura emmené près de 3000 astronautes, ce qui, précise-t-il, permettra de baisser toujours davantage le prix du billet.

Voici un caprice de milliardaire pour le moins dispendieux. Qu’est-ce qui peut motiver ces personnes à engloutir des sommes aussi indécentes ? L’expérience « spirituelle » que Virgin Galactic prétend leur vendre ? Probablement pas : le mysticisme est d’ordinaire moins coûteux. Assurément, la volonté de se distinguer entre pour une large part dans le choix de pareille destination (à quoi servirait-il d’être riche sans le plaisir de s’afficher comme tel ?). On sait que pour le touriste, le plaisir de raconter, une fois rentré, participe de la joie du voyage. Dès lors, une loi cardinale du tourisme se trouve ici poussée à son paroxysme : aller « là où » l’autre ne va pas et y aller « avant » lui.

Depuis l’été 1936, date des premiers congés payés, l’élite est perpétuellement condamnée à innover, talonnée qu’elle est par la masse envieuse qu’elle fait rêver et qui, toujours, parvient à généraliser, à banaliser le style de vie que la première compose dans son oisiveté dorée. L’activité touristique elle-même est-elle autre chose que la démocratisation des périples esthétisants des grands voyageurs du XIX° siècle ? Ce fût longtemps un genre littéraire à part entière dans lequel s’illustrèrent des auteurs tels que Chateaubriand, Mérimée, Théophile Gauthier, Maxime Du Camp, Gustave Flaubert, Irving Washington, etc. Filles publiques d’aujourd’hui, ces contrées jadis exotiques furent approchées, conquises et déflorées avec art et délicatesse. Songeons, par exemple, à ces expériences rares et précieuses dépeintes par Stendhal en 1822 – en l’occurrence la description d’un pied d’oranger – dans un chapitre intitulé « Voyage dans un pays inconnu », expériences qui, selon lui, resteront « inintelligibles » pour les « gens nés dans le Nord ». Ce pays inconnu, c’est l’Espagne. Nul doute que la lecture de ces pages exaltées amuserait aujourd’hui à plus d’un titre les touristes de Torremolinos.

Sans pour autant la promouvoir, Hayek insistait sur le rôle de l’inégalité économique en tant que moteur du progrès : une minorité de nantis désireuse de consommer des produits de luxe permet aux prix de ces derniers de se démocratiser par la suite. C’est le cas de la totalité des objets techniques peuplant notre quotidien : des téléviseurs aux téléphones portables. Ainsi, l’automobile resta longtemps un divertissement aristocratique. Marguerite Yourcenar disserte avec une tendresse quelque peu surannée de son père qui « se grise d’essence et d'espace » du fait de la passion futile que ce dernier nourrissait pour les voitures. Vilipender le tourisme spatial, c’est réactiver les préjugés de l’entre-deux guerre sur ces « originaux » qui s’adonnaient au tourisme aérien. Aujourd’hui, une femme de ménage peut se payer des vacances à Djerba...

Plutôt que de s’offusquer des frasques des enfants gâtés et fils à papa, réfléchissons à tout ce dont nous leur sommes redevables. Rendons hommage à ces inactifs qui consacrèrent leur temps et leurs efforts à cultiver l’art de vivre. La quasi-totalité de nos divertissements et des sports que nous pratiquons ont été inventés par la jeunesse paresseuse, excentrique et désoeuvrée de l’empire britannique. Ces gaspillages furent en réalité le champ d’expérimentation d’activités économiques générant chiffres et emplois aujourd’hui.

Propulser le touriste dans les étendues intersidérales, c’est démultiplier le champ des possibles du commerce et de l’industrie dans des proportions démentielles. A l’infinité des espaces silencieux de l’univers qui remplissaient d’effroi l’âme pascalienne correspond l’illimitation insoupçonnée de nos besoins. Rien, nous dit Sartre, ne pourra jamais combler le vide constitutif de cet « être de manque » qu’est l’homme. Il est projet perpétuel. La satiété, c’est la mort. Voici qui rend sans objet les inquiétudes d’un Jeremy Rifkin sur la « fin du travail ».

D’accord dira-t-on. Mais ne faudrait-il pas réglementer pour éviter le gaspillage manifestement outrancier ? Non. Le train de vie princier, les dépenses somptuaires de certains peuvent légitimement choquer nos consciences démocrates mais n’est-ce pas un prix à payer pour continuer à vivre dans une société libre ? De plus, il est impossible de tracer une frontière entre le rêve et le caprice, entre l’utile et le futile. Il est évident, nous dit Hayek, que notre style de vie occidental apparaîtrait d’un luxe obscène aux yeux d’un fellah égyptien ou d’un coolie chinois. Mais l’accessoire d’aujourd’hui n’est-il pas l’indispensable de demain ? Est-ce vraiment faire preuve de sagesse que de mépriser le superflu ? Si l’homme avait raisonné ainsi, il vivrait encore maintenant au fin fond d’une caverne en manipulant ses silex avec toute la parcimonie prônée par les promoteurs de la croissance zéro (à vrai dire la question de savoir comment rationner ses silex pour en transmettre assez aux générations futures ne se poserait même pas vu que, en vertu du « principe de précaution », il s’en serait débarrassé depuis belle lurette).

Pour les mêmes raisons, il nous faut rejeter une autre objection, apparemment de bon sens : plutôt que de s’embarquer dans l’industrie spatiale de luxe, les hommes ne devraient-ils pas s’attacher à répondre à des préoccupations plus urgentes comme, par exemple, l’éradication de la pauvreté dans le tiers monde ou la lutte contre les maladies ? Premièrement, les deux activités sont tout sauf incompatibles. Deuxièmement, l’histoire des sciences est là pour attester de la dimension imprédictible des programmes de recherche. Très souvent, les solutions apportées à certains problèmes sont en réalité des retombées inattendues de découvertes faites dans un tout autre domaine. Par ailleurs, il est illusoire de penser que le grand nombre soit à même d’atteindre des standards de vie enviables en empêchant une minorité d’y accéder avant elle. C’est au contraire le plus sûr moyen pour s’assurer que personne ne soit jamais à même d’en jouir.

Il y a fort à parier que lorsque les premiers touristes spatiaux partiront, cela suscitera des réactions indignées. Il y a fort à parier que le premier accident d’envergure – car il y en aura fatalement tout comme il y a eu, il y a et il y aura encore des accidents mortels d’avions, de bateau, de voiture ou de vélo – sera l’occasion de débats où des esprits chagrins en appelleront à l’interdiction pure et simple de ces vols.

Reste que ce défi est fascinant. Au-delà d’un style de vie futur, ce qui, dans le sillage de pareille entreprise, s’ébauche ici, ce sont les contours de l’humain de demain. Hautement symptomatique aussi est le fait que le risque financier de ce projet repose intégralement sur les épaules d’une société privée, confirmant, si besoin en était, que la dynamique capitaliste est l’un des moteurs essentiels du progrès humain.


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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