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“Combattre la misère en opposant le hasard à  lui-même” Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
5 juillet 2005
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LA LIBRE BELGIQUE — Un milliard de personnes vit avec moins d’un dollar par jour. 800 millions souffrent de la faim. 2,6 milliards n’ont pas accès aux soins de santé et 11 millions d’enfants meurent annuellement de maladies évitables. Le thème essentiel du G8 de Gleneagles sera la lutte contre la pauvreté. Depuis ses débuts, l’aide au développement se résume à amasser de grandes sommes d’argent et à l’utiliser dans le cadre d’interventions ponctuelles. Cette conception dirigiste de l’aide au développement a fait naufrage. Il est urgent d’y substituer des solutions libérales, permettant à l’individu de devenir « acteur du changement » – l’expression vient d’Amartya Sen, prix Nobel d’économie – plutôt qu’un destinataire passif d’avantages octroyés par telle ou telle structure.

Aider le tiers-monde, c’est le convertir à l’esprit d’entreprise. Le microcrédit constitue un mécanisme responsabilisant de ce type. Mais faire décoller une économie implique également la mise en place d’un réseau assurantiel car la gestion efficace des risques est l’un des facteurs essentiels d’une économie capitaliste. Au tiers-monde, on retrouve certes des institutions de micro-assurance, telles que cantines ou tontines, d’une efficacité mitigée : les primes assurantielles restent, pour beaucoup, un luxe inabordable. Neuf dixièmes des primes assurantielles dans le monde sont réglées par des Occidentaux. A première vue, on peut dès lors, se demander légitimement si l’assurance est véritablement une priorité pour ces pays confrontés avant tout à des impératifs de survie. Mais croire que le mécanisme assurantiel n’intervient qu’à partir d’un certain seuil de développement est une erreur.

En effet, selon François Ewald, auteur de « l’Etat Providence », nos démocraties libérales ne sont devenues ce qu’elles sont, à savoir des sociétés assurantielles, qu’à partir du XIXème siècle et ce grâce à la création de caisses d’épargne, de mutuelles et autres procédés de garantie. C’est, notamment, par l’émergence de ces mécanismes, indissociable de la dynamique capitaliste, que les Européens ont pu progressivement s’affranchir des contraintes hiérarchiques de la société traditionnelle. A ce titre l’assurance est devenue une institution dont l’importance est actuellement équivalente aux institutions telles que le droit, la politique, la science, la morale et la religion. Sans assurance, il n’y a pas de sécurité possible. On comprend que, pour des sociétés qui – comme ce fût notre cas durant des siècles – croient en la Providence divine ou la prédestination, la nécessité d’une assurance soit inversement proportionnelle au degré de la foi. Raison pour laquelle les assureurs éprouvent parfois des difficultés à se développer dans certaines régions de l’Asie où certaines religions, sagesses et conceptions philosophiques assument encore ce rôle aujourd’hui imparti à l’assurance.

Pour remédier à l’impossibilité de mettre en place un mécanisme classique d’assurance dans des régions dont les habitants gagnent à peine quelques dollars par jour en moyenne, l’économiste Michel Vaté, dans une note de l’Institut Thomas More, propose un système révolutionnaire. Intéressons-nous, nous dit-il, un peu moins à la pauvreté et un peu plus aux pauvres. La pauvreté, ce n’est pas nécessairement souffrir de la faim, vivre dans des habitations précaires, souffrir des mauvaises conditions d’hygiène, posséder un faible pouvoir d’achat, etc. Non. Fondamentalement, être pauvre, c’est être vulnérable. Tout homme rencontre des aléas mais tout homme n’a pas la même capacité d’y faire face. Le riche puise dans ses réserves. Pour le pauvre, une jambe cassée pendant les semailles, un outil détruit, un cataclysme, sont autant d’évènements anéantissant le résultat d’années de travail pour vivre mieux, condamnant ces sociétés à la stagnation. Etre assuré contre ces risques initiaux est une condition sine qua non pour maîtriser d’autres risques, acquérir la liberté d’entreprendre et, comme le disait Descartes, « marcher d’un pas assuré ».

Michel Vaté cite le marquis de Condorcet : « On peut détruire une grande partie de ce qui cause la misère en opposant le hasard à lui-même ». Comment assurer ces populations ? Par une mutualisation planétaire des risques. L’assurance est comparable à un bouclier : plus grande est la surface exposée, mieux le choc est amorti. L’assuré paye une prime modique à une compagnie locale qui, incapable de faire face aux risques extrêmes, s’assure, elle aussi, auprès d’un assureur secondaire : le réassureur. Ce dernier se couvre à son tour auprès d’un autre réassureur. Au sommet de la pyramide, l’assureur ultime a pour nom Planète Ré, soit un organisme international, comparable à la Banque mondiale, destiné à pallier aux aléas d’ampleur exceptionnelle et à diluer au maximum le risque résiduel.

Comment cette réserve de sécurité est-elle alimentée ? Pas uniquement, on s’en doute, par les primes des réassureurs car le montant payé au sommet devrait alors être récupéré sous forme de primes prohibitives pour les premiers assurés, ce que le système entend précisément éviter. Les abondements proviennent de trois sources : l’aide internationale classique, les investissements privés (l’achat de cat bonds offre un rendement élevé et une forte décorrélation avec les autres actifs) et une ponction minime (0,05 %) – et temporaire – sur les mouvements internationaux des capitaux. Cette dernière solution chagrine évidemment l’esprit libéral qui y retrouve l’ombre de la taxe Tobin mais il faut noter qu’il s’agit ici d’une immobilisation obligatoire et non d’une taxe. A terme, l’intéressé retrouve le montant (majoré éventuellement d’un gain) ou le perd si la catastrophe se produit. Ce n’est donc pas une taxe mais un « échange de risque ». Cette solution, dont la mise en œuvre peut laisser sceptique, est néanmoins optionnelle.

Contrairement aux systèmes humanitaires classiques, ce mécanisme permet d’identifier et de dédommager directement la victime désignée par le sinistre, économisant études et programmes de développement, contournant ainsi structures étatiques – dont on sait qu’elles dévorent une large part de l’aide pour ne rien dire des détournements purs et simples auxquels se livrent administrations corrompues et dirigeants peu scrupuleux – et évitant les intermédiaires souvent inutiles – et toujours dispendieux – de type ONG qui « vivent » littéralement du système d’aide au développement. Selon la Banque Mondiale, sur 7000 organisations non gouvernementales recensées, seul 1 % serait en mesure de se développer sans subventions permanentes. Lors du récent Tsunami, sur les 346 millions € récoltés en France, seuls 100 sont arrivés à destination. Sur place, les habitants, dans leur majorité, ne sont toujours pas relogés. Ils le seraient depuis longtemps si un réseau suffisamment dense de micro-assurance avait existé sur place.

Le modèle classique n’est pas seulement inutile. Il est nuisible et contreproductif. En effet, il n’exploite ni ne favorise le potentiel d’investissement du secteur privé et freine plutôt qu’il ne stimule la croissance. Un rapport du think tank suédois Timbro a récemment établi la relation inversement proportionnelle existant entre l’aide aux pays en voie de développement et leur taux de croissance. L’aide au développement a tout à gagner à s’inspirer des modèles libéraux. Un nouveau paradigme fait lentement surface dans l’aide au développement. Non plus la compassion mais l’intérêt. Les valeurs à promouvoir sont celles de la responsabilité (assumer ses choix), de l’autonomie (ne plus dépendre d’autrui ou, en tout cas, pas plus que lui ne dépend de nous) et de la prévoyance (anticiper les risques). Il n’est plus question de charité et de dépendance ici mais de rapports entre partenaires économiques. On ignore souvent que la société assurantielle dont nous bénéficions est notamment née – au cours du XVIIIème siècle – d’une lutte sans merci contre la charité publique, lutte prenant place dans un combat plus global contre le paternalisme des élites et le maintien de la majorité de la population dans ce que Kant appelait statut de minorité. Cette victoire n’a d’ailleurs jamais été absolue.

Planète Ré est une garantie destinée à faire entrer dans la danse les compagnies d’assurance locale, les réassureurs locaux ou occidentaux qui entendent bien s’y retrouver et en tirer profit. A la différence des ONG, ils connaissent le risque et la valeur de l’argent. Contrairement à ce que pense la gauche altermondialiste qui prétend en détenir le monopole, la solidarité n’est pas une valeur. Pourquoi ? Selon Kant, une valeur est toujours désintéressée. Un comportement moral se définit avant tout par son respect de la norme morale indépendamment de toute considération intéressée, même s’il s’agit de l’intérêt d’autrui (parfois même elle s’affirme à l’encontre même de nos intérêts). Or, la solidarité, ce n’est rien d’autre que la prise en compte de l’interdépendance de nos intérêts respectifs bien compris. L’enjeu (le développement de la planète) est trop important : autant partir de prémisses réalistes s’enracinant dans cette dimension fondamentale de l’humain qu’est l’intérêt. C’est ce qu’affirmait un certain Adam Smith…


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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