LIBÉRATION — Comme les bonnes nouvelles se font rares par les temps qui courent, l'annonce, le 19 septembre, d'une déclaration conjointe des six pays impliqués dans les discussions sur la Corée du Nord avait quelque raison d'égayer les esprits. Il s'agissait d'un large programme sur le démantèlement des capacités nucléaires de Pyongyang, le retour du pays au sein du traité de non-prolifération et de l'Agence internationale de l'énergie atomique, et même des pourparlers sur un traité de paix, contre des concessions économiques et commerciales.
Même s'il ne s'agissait que de l'amorce d'un processus difficile, qui pouvait de surcroît durer plusieurs années, cela valait tout de même mieux que les menaces diverses auxquelles Pyongyang nous avait habitués sur son arsenal nucléaire, la reprise des essais balistiques ou sa disponibilité à vendre au plus offrant les matières nucléaires qu'elle pouvait produire. Emporté par son enthousiasme, un expert américain des questions nucléaires disait, lundi, “victoire dans la péninsule”. Mais il faut croire que la gaieté n'est pas de saison. Moins de vingt-quatre heures après la “victoire”, une querelle avait déjà éclaté sur le point le plus sensible du texte: la fourniture d'un réacteur à eau légère à la Corée du Nord. Le négociateur américain est-il allé trop loin en acceptant la formulation vague de la fin du premier point de la déclaration, acceptant de discuter “en temps opportun” de cette fourniture?
On peut se poser la question. Car Washington a rapidement précisé que cette expression signifiait, en clair: après le démantèlement des armes et sites nucléaires nord-coréens, tandis que Pyongyang annonçait dans la soirée, moins de vingt-quatre heures après la déclaration, que les Etats-Unis ne devaient pas même rêver à un démantèlement de leurs capacités nucléaires avant d'avoir reçu un nouveau réacteur de puissance. Voilà ce qui arrive quand on est pressé de conclure avec un régime célèbre pour ses volte-face.
Déjà , en octobre 1994, le négociateur américain Robert Gallucci avait tout fait pour aboutir à un accord avant les élections de mi-parcours qui avaient lieu en novembre pour le président Clinton. Le résultat n'avait pas été brillant: non seulement l'acrimonie réciproque n'avait jamais cessé, mais la Corée du Nord n'avait gelé son programme plutonigène que pour s'engager avec le réseau pakistanais clandestin d'Abdul Qader Khan dans l'autre voie vers la bombe, celle de l'enrichissement. Le général Musharraf vient de reconnaître les faits, ainsi que la fourniture de centrifugeuses à Pyongyang.
En outre, des progrès décisifs ont été réalisés dans le domaine balistique depuis 1994 et la nouvelle administration a vite critiqué l'absence de toute référence aux missiles dans l'accord signé cette année. Dix ans plus tard, le nouveau négociateur, Christopher Hill, aurait sans doute bien aimé en cette période difficile pour l'administration Bush obtenir un accord sur le texte conjoint avant le discours du président à New York pour le sommet de l'ONU. C'est un plaisir qui lui a été refusé, mais le texte garde des signes de précipitation: tout y est vague et ambigu.
On dispose, en fait, de deux exemples intéressants pour le désarmement nucléaire: l'Afrique du Sud et la Libye. Dans le premier cas, Pretoria a commencé par démanteler les six armes dont elle s'était dotée, puis elle a accédé au traité de non-prolifération nucléaire et enfin, en avril 1992, le président De Klerk a révélé le programme nucléaire militaire passé de son pays en ouvrant ses sites et ses archives à l'AIEA. La raison, jamais explicitement mentionnée par le pouvoir d'alors à Pretoria, était le bouleversement politique en cours en Afrique du Sud. La volonté de se défaire des armes ne faisait pas de doute.
Dans le second cas, des discussions secrètes ont eu lieu entre la Libye, le Royaume-Uni et les Etats-Unis pendant deux ans, avant une déclaration solennelle du président Kadhafi, en décembre 2003, annonçant la fin de ses programmes non conventionnels et la limitation drastique de ses programmes balistiques. La Libye avait plus besoin d'investissements étrangers et de réintégration dans la communauté internationale que de programmes dont les résultats étaient, de surcroît, contestables. Là encore, le schéma paraissait d'emblée assez crédible.
La Corée du Nord correspond-elle à l'un de ces modèles? Il faut bien reconnaître que la réponse est négative. Certes, le besoin d'investissements est réel, compte tenu de la faillite spectaculaire de l'économie nord-coréenne que les habitants de ce malheureux pays paient si cher, et le bord du gouffre n'est jamais très loin. L'offre sud-coréenne du 12 juillet dernier, concernant la fourniture de 2 millions de kilowatts électriques, en donne un aperçu, comme les reportages dramatiques sur les populations faméliques qui errent sur les routes. Mais outre que la famine de la population n'est guère un problème pour le pouvoir tant que l'armée et le parti sont nourris, les programmes non conventionnels du régime ont toujours été conçus comme sa meilleure garantie de survie.
S'il peut négocier ces programmes sans y renoncer tout en acquérant de l'énergie, des biens et des technologies, c'est un bénéfice appréciable. Mais, comme le montre l'incident de lundi soir, il n'est pas du tout certain qu'il soit vraiment question de se défaire des bombes.
Après deux ans de négociations difficiles, un texte a été produit, le 19 septembre. Comme par enchantement, le ciel s'est éclairci quand il n'a plus été question de discours à l'ONU et le résultat fut à juste titre salué comme un succès de la diplomatie chinoise. Pour la Chine, en effet, l'objectif principal n'est pas de régler la question nucléaire coréenne, mais de prolonger les discussions et d'éviter que la crise atteigne un niveau de gravité tel qu'il faudrait faire face à des réactions américaines et/ou japonaises. Celles-ci pourraient simplement prendre la forme d'un renforcement de leurs liens, par exemple dans le domaine des défenses antimissiles, mais ce serait déjà une bien mauvaise nouvelle pour Pékin.
En conclusion, les négociations se poursuivront peut-être, mais il est bien trop tôt pour crier victoire.
Thérèse Delpech, directeur des Affaires stratégiques au Commissariat à l'Energie Atomique, est Fellow à l'Atlantis Institute
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