“Il faut lire la charte du Hamas pour mesurer l'ampleur du problème”
30 novembre 2005
Jehudi Kinar est Ambassadeur d'Israël auprès de la Belgique et du Grand-Duché de Luxembourg
Atlantis Institute – Deux mois après le retrait complet de la bande de Gaza, quel premier bilan pouvez-vous tirer ? Cet événement historique a-t-il ouvert une nouvelle ère dans les relations entre Israéliens et Palestiniens ?
Jehudi Kinar – En Israël, on s’attendait à de meilleurs résultats. On était conscients que tout ne s’arrangerait pas en 24 heures avec les Palestiniens, mais on avait l’espoir que Mahmoud Abbas gère la situation avec plus d’énergie.
Notre principale préoccupation repose sur le fait que, jusqu’ici, on n’a pas vu dans le chef de l’Autorité palestinienne d’aptitude à neutraliser les organisations terroristes. Mais la vraie question est de savoir s'il en a la volonté. Il ne faut pas oublier qu’il y a tout de même 30.000 policiers palestiniens payés, notamment par l’Union européenne, pour faire régner l’ordre, face à 4.000 à 5.000 « militants » du Hamas et du Djihad islamique.
Ariel Sharon, souvent décrié par le passé, apparaît aujourd’hui comme l’homme providentiel pour le règlement du conflit israélo-palestinien. Pensez-vous que Mahmoud Abbas puisse en être le pendant palestinien ?
Je l’espérais.
La différence entre les deux hommes tient en ce qu’Ariel Sharon a fait tout ce qu’il voulait faire, tout en sachant qu’il mettait son avenir politique en jeu. Et, même si 70% de la population israélienne était en faveur du retrait, il savait qu’il allait rencontrer une opposition interne importante. Mais cela ne l’a pas empêché d’aller de l’avant.
Mahmoud Abbas a quant à lui tout fait pour rester le président palestinien sans pour autant remplir ses engagements. En d’autres mots, il n’a pas pris les mesures pour désarmer les terroristes.
La situation est paradoxale. D’une part, la feuille de route requiert, comme première étape du côté palestinien, le démantèlement des organisations terroristes tandis que, d’autre part, le Hamas, qui a revendiqué près de la moitié des attentats des dernières années et dont la charte appelle à la destruction d’Israël, pourrait présenter ses candidats et, le cas échéant, glaner un nombre conséquent de suffrages. Comment sortir de cette impasse ?
Il faut lire la charte du Hamas pour mesurer l’ampleur du problème. Ce n’est qu’il y a quelques semaines que je l’ai lue dans son intégralité, et ce qu’on y lit est tout bonnement affreux. C’est de l’antisémitisme à l’état pur ! Les juifs sont responsables de tous les maux : sont reprises les thèses des Protocoles des sages de Sion, celles soutenant que les juifs tirent les ficelles de « groupes d’espionnage sionistes » : la franc-maçonnerie, le Rotary, le Lion's, etc.
Ce qu’il faut bien comprendre c’est que pour le Hamas il n’existe aucune solution politique. De quoi peut-on dès lors parler avec des gens qui appellent à notre destruction ? Maintenant, si le Hamas présente ses candidats, je veux dire aux Palestiniens qui voteraient pour eux qu’ils votent également pour la fin des discussions avec Israël.
L’Iran cherche à se doter de la bombe atomique et devrait, selon les estimations, y parvenir dans les 2 à 10 prochaines années. Parallèlement, dans le cadre d’un conférence intitulée « Le monde sans sionisme » qui s’est récemment tenue à Téhéran, le président iranien a appelé à « rayer Israël de la carte ». Ces propos ont suscité une vague d’indignation à travers le monde. Qu’attendez-vous de la communauté internationale ? Israël envisage-t-il de réitérer les frappes préventives lancées en 1981 sur la centrale nucléaire irakienne de Tamuz ?
Bien que je vienne d’une ville de prophètes (ndlr. Jérusalem), je n’en suis pas un…
Il est clair que ces propos sont inquiétants. Les Américains et les Européens ont immédiatement réagi. L’ONU a condamné les propos d’Ahmadinejad. Mais ensuite ? Ce qui m’intéresse surtout est de savoir ce que les Russes et les Chinois vont faire. Car ce sont tout de même eux qui fournissent les Iraniens en matériel. Quant aux Iraniens, je ne pense pas qu’ils abandonneront leurs projets. La seule chose c'est que, vu les réactions de la communauté internationale suite aux propos d’Ahmadinejad, je pense qu’ils seront plus prudents à l’avenir .
Enfin, concernant votre question sur l’éventualité de frappes israéliennes préventives, vous comprendrez que je ne me prononcerai pas sur ce point. En tout cas, je ne voudrais pas qu’Israël se retrouve dans la même position qu’en 1981 : après avoir détruit la centrale nucléaire irakienne, le monde entier nous a condamné pour, dix ans plus tard, nous remercier.
Ceci étant dit, je n’ai pas vraiment été surpris par les propos du président iranien. Rafsandjani a dit la même chose il y a quatre ans. Tout comme Khomeiny il y a vingt ans. La seule différence est qu’aujourd’hui on en parle dans les médias.
Sur le front libanais également, l’Iran attise les tensions en soutenant militairement et financièrement le Hezbollah qui, aujourd’hui, dispose d’un arsenal de plus de 10.000 missiles et roquettes. Le Hezbollah est également actif dans les territoires palestiniens où, pas plus tard qu’hier, a été démantelé en Cisjordanie un réseau de fabrication de roquettes Kassam financé par lui. Avec la récente redistribution des cartes au Liban, vous attendez-vous à des changements ?
Vendredi passé, des milliers de partisans du Hezbollah ont investi les rues de Beyrouth. Les slogans des manifestants étaient les mêmes que ceux que l’on pouvait entendre à Téhéran. Et le gouvernement libanais laisse faire. On ne parle plus là du Hezbollah présent dans le sud Liban. C’est dans la capitale aussi qu’ils font ce qu’ils veulent, et ce en totale contradiction avec la résolution 1559 de l’ONU promue par les Français et les Américains.
En Israël, on pense que l’application de la 1559 est un pas vers la paix. C’est pour cela que nous souhaitons que Français et Américains poursuivent leurs efforts avec le gouvernement libanais, car c’est l’armée régulière libanaise, et non le Hezbollah, qui devrait être déployée dans le sud Liban. Entre-temps, bien que le Hezbollah n’ait pas désarmé, il a fait, il y a quelques mois, son entrée dans le gouvernement libanais !
La France a, jusqu’ici, opposé son veto à l’inscription du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Quelle est la position de la Belgique à ce sujet ?
La Belgique, d’après ce que j’ai compris, semble assez convaincue, mais elle hésite encore et veut réunir quelques informations supplémentaires. Mais tant que persiste la règle de l’unanimité à l’Union européenne, cela ne veut rien dire. J’en veux pour exemple la position luxembourgeoise : le Luxembourg, qui vient de présider l’Union européenne, était très favorable à l'inscription du Hezbollah sur la liste européenne des organisations terroristes, mais la France, surtout, et l’Espagne ont systématiquement bloqué la situation. De nombreux pays européens sont favorables à l’inscription du Hezbollah : l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Tchécoslovaquie, la Pologne, etc.
Mais, comme je l’ai déjà dit, la décision doit être prise à l'unanimité.
Les relations entre Israël et la Belgique ont été assez houleuses suite au dépôt de plainte à Bruxelles contre le Premier ministre israélien en 2000, en vertu de la loi dite de compétence universelle. La page est-elle aujourd’hui définitivement tournée ? Reste-t-il des séquelles de cette affaire ?
Non. Je dois dire que, surtout ces derniers mois, on sent un réel changement.
Dans le passé, on a rencontré des problèmes, notamment au niveau des Régions qui avaient gelé les accords culturels et commerciaux. Aujourd’hui, on assiste au dégel.
Je me rappelle, il y a environ un an, lorsque le Parlement bruxellois a rejeté une résolution qui visait à relancer les accords culturels et commerciaux entre Bruxelles et Israël et a, le même jour, voté un accord pour renouer les relations économiques avec la Libye... Mais aujourd’hui, la page est tournée. On sent la différence. Le Premier ministre Verhofstadt a d’ailleurs invité Ariel Sharon en Belgique pour une visite officielle.