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Un goulag si discret... Imprimer Envoyer à un ami
Par Pierre Rigoulot   
21 septembre 2004

POLITIQUE INTERNATIONALE — Je tiens David Douillet, l'ancien champion olympique français de judo, pour un garçon sympathique. Et ses commentaires sur TF1 des Ă©preuves des Jeux d'Athènes ne manquaient pas de fraĂ®cheur. Mais, quand il s'Ă©merveilla de voir les deux dĂ©lĂ©gations corĂ©ennes, celle du Sud et celle du Nord, dĂ©filer cĂ´te Ă  cĂ´te, il parut un rien naĂŻf. Car, si la CorĂ©e du Nord Ă©vitait ainsi de se prĂ©senter seule, c'est qu'elle savait qu'il serait difficile pour les spectateurs d'applaudir les reprĂ©sentants d'un pays qui tourne totalement le dos aux valeurs consensuelles et humanistes de l'olympisme. Un pays qui fabrique et exporte des produits autrement plus dangereux que les dopants les plus toxiques; qui organise, pour ses citoyens candidats Ă  l'exil, des courses d'obstacles fort risquĂ©es sur sa frontière nord; et qui n'hĂ©site pas Ă  enfermer derrière des barbelĂ©s les joueurs de football rĂ©calcitrants [1].

Le camp oĂą fut internĂ© Park Seung-jin, gloire du football nord-corĂ©en et hĂ©ros de la Coupe du monde 1966, est le camp n° 15 de Yodok, situĂ© Ă  environ trois cents kilomètres au nord-est de Pyongyang. C'est probablement l'un des deux camps les plus connus Ă  l'Ă©tranger, avec le camp n° 22 de Hoeryong [2]. Sur ces sinistres lieux de dĂ©tention, plusieurs tĂ©moignages ont rĂ©cemment paru en Occident. Ils permettent de mieux saisir l'ampleur du phĂ©nomène concentrationnaire nord-corĂ©en, sa diversitĂ© et son horreur: ces deux Ă©normes complexes abritent de 30 Ă  50.000 personnes, pour l'essentiel des parents de “criminels politiques”. Les conditions d'enfermement semblent plus dures dans le second que dans le premier. Des atrocitĂ©s y auraient Ă©tĂ© commises, notamment des expĂ©riences mĂ©dicales sur des cobayes humains. D'autres camps sont plus petits. Certains, comme le n° 18, autorisent une minoritĂ© de dĂ©tenus Ă  correspondre avec l'extĂ©rieur. Mais la plupart leur refusent ce traitement de faveur.

Comme les camps nazis, soviĂ©tiques ou chinois, les camps nord-corĂ©ens font partie intĂ©grante d'un système spĂ©cifique, tant par la violence barbare infligĂ©e aux dĂ©tenus que par certaines caractĂ©ristiques organisationnelles [3].

Le système concentrationnaire

Les grands camps

Il y a d'abord les camps de concentration proprement dits, les kwan-li-so, qu'on peut approximativement traduire par “camps contrĂ´lĂ©s”, mais que les officiels nord-corĂ©ens appellent aussi “zone soumise Ă  dictature spĂ©ciale” ou “camps de concentration pour dĂ©tenus politiques”. AdministrĂ©s en gĂ©nĂ©ral par la police politique (kouk-kabo-wibou ou Agence pour la sĂ©curitĂ© nationale), ils sont au fond peu nombreux puisqu'on en compte aujourd'hui huit: Hoeryung (camp n° 22) et Duksung (camp n° 18), Hwasong (camp n° 16) et Chongjin (camp n° 25) dans l'extrĂŞme nord-est du pays [4]; Hoechung (camp n° 10) et Yodok (camp n° 15) dans le centre; Yonbyung et Kaechung (camp n° 14), au nord-ouest. Certains camps ont Ă©tĂ© fermĂ©s Ă  la fin des annĂ©es 1980 et au dĂ©but des annĂ©es 1990, sans que l'on sache bien pourquoi.

Les détenus des grands camps sont en général considérés comme des “politiques”. Naturellement, le caractère politique de leur faute doit être pris dans une acception très large: critiquer le fonctionnement d'une administration, la gestion du système de distribution alimentaire ou écouter une radio étrangère sont des “crimes politiques”.

Le châtiment s'étend à la famille du “criminel politique”, du moins la partie de sa famille qui a pu subir sa mauvaise influence. C'est ainsi que l'arrestation du grand-père du jeune Kang Chol-hwan, âgé de seulement neuf ans, est suivie trois semaines plus tard d'un coup de filet “familial” incluant les enfants: la sœur de Kang Chol-hwan a alors sept ans. Il s'agit bien d'une mesure de prophylaxie sociale puisque la mère des deux enfants, issue d'une famille révolutionnaire, est dispensée de peine. Une “bonne origine” constitue aux yeux des idéologues nord-coréens une garantie contre la contagion idéologique du grand-père.

Si les dĂ©tenus des grands camps sont des politiques, on voit qu'ils peuvent l'ĂŞtre de manière indirecte, comme on est soumis Ă  une quarantaine parce qu'on est peut-ĂŞtre porteur de germes contre-rĂ©volutionnaires ou antisociaux. Mais les raisons qui conduisent le grand-père de Kang Chol-hwan au camp demeurent incertaines. Il est Ă©tiquetĂ© “criminel politique”, et c'est tout ce que ses proches peuvent savoir. Pas plus qu'une accusation de “trotskisme” ou d'“espionnage” lancĂ©e par le GuĂ©pĂ©ou sous Staline, les allĂ©gations de l'Agence pour la sĂ©curitĂ© nationale ne sont nĂ©cessairement Ă  prendre au sĂ©rieux. Dans ce cas prĂ©cis, il est possible que l'accusation masque une vengeance personnelle ou une campagne contre les CorĂ©ens du Nord qui ont vĂ©cu au Japon Ă  un moment ou Ă  un autre [5].

Notons enfin que les camps nord-corĂ©ens de type kwan-li-so se divisent eux-mĂŞmes en deux catĂ©gories. Ils comprennent en effet, le plus souvent, une “zone absolument contrĂ´lĂ©e” et une “zone d'Ă©dification pour la rĂ©volution”. La première accueille des dĂ©tenus dits “irrĂ©cupĂ©rables”, dĂ©chus de leur citoyennetĂ© [6] et qui n'ont aucune chance d'ĂŞtre relâchĂ©s; la seconde des dĂ©tenus dits “rĂ©cupĂ©rables” dont la citoyennetĂ© est maintenue et qui peuvent espĂ©rer sortir un jour.

Et les autres...

Ă€ ce premier type d'installations, il faut ajouter des camps de travail forcĂ© de taille plus modeste - les kyo-hwa-so - gĂ©rĂ©s par la police ordinaire (inminbo anseong, “Agence pour la sĂ©curitĂ© sociale” (sic)), oĂą les prisonniers sont envoyĂ©s après avoir Ă©tĂ© jugĂ©s et condamnĂ©s Ă  une peine prĂ©cise. Il en existe une trentaine. Les pensionnaires de ces “endroits oĂą rendre une personne bonne par la rééducation” (traduction littĂ©rale) ne sont pas tous nĂ©cessairement des dĂ©tenus politiques, bien qu'un certain nombre des “fautes” qui leur sont reprochĂ©es se rattachent indĂ©niablement Ă  cette catĂ©gorie. “The Hidden Gulag” rapporte ainsi le tĂ©moignage d'une femme qui a Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©e, jugĂ©e, condamnĂ©e et envoyĂ©e dans l'un de ces petits camps pour avoir chantĂ© un air de musique sud-corĂ©enne! Ces dĂ©tenus sont tenus de participer Ă  des sĂ©ances de critiques et d'autocritiques, ainsi qu'Ă  des lectures ou des rĂ©citations de discours du Staline local, feu Kim Il-sung, ou de son fils. Certains camps ressemblent Ă  des pĂ©nitenciers [7]; d'autres se rĂ©duisent Ă  quelques baraquements entourĂ©s de barbelĂ©s.

Troisième catégorie: les camps provisoires destinés à des individus arrêtés pour vagabondage ou pour avoir tenté de se réfugier en Chine. Leur activité est loin d'être marginale, car en période de disette nombreux sont ceux qui partent à la recherche de nourriture dans le pays même ou en Chine. La plupart sont des réfugiés interceptés pour franchissement illégal de la frontière, puis livrés par la police chinoise aux autorités nord-coréennes. À long terme, le bouclage de la frontière par l'armée chinoise devrait tarir le flux des nouveaux arrivants. À long terme seulement, car il y a encore des dizaines de milliers de Nord-Coréens clandestins en Chine. Incarcérés dans des centres provinciaux et condamnés au travail forcé, il leur arrive de faire une nouvelle tentative pour parvenir en Chine - et parfois, de là, en Corée du Sud. C'est par ce canal qu'on a quelques informations sur le sort que les autorités nord-coréennes réservent aux “renvoyés de force”. Passage à tabac et nourriture accordée au compte-gouttes sont des méthodes couramment utilisées pour leur extorquer des aveux sur les finalités de leur passage en Chine, sur les gens qu'ils y ont rencontrés, sur leur fréquentation d'une église chrétienne, sur ce qu'ils ont regardé à la télévision ou écouté à la radio - auraient-ils commis le crime de voir ou d'entendre un programme sud-coréen? Après un séjour de quelques jours à quelques semaines dans un centre d'interrogatoires, les détenus sont expédiés dans un camp - centre de détention régional (jip kyulso) - où ils sont astreints au travail forcé pour une durée de six mois: bâtiments et travaux publics, briqueterie, etc. Le taux de mortalité y est élevé; la nourriture, les conditions d'hygiène et de travail très mauvaises.

De terribles conditions de détention

Les conditions de vie dans les kwan-li-so et les kyo-hwa-so, et même dans les centres de détention courte ne diffèrent pas radicalement. Sur les plans du travail, de l'hygiène et de l'alimentation, la situation est extrêmement difficile. Les détenus travaillent dans les champs - culture du maïs ou élevage - mais aussi dans les mines, les carrières ou dans des ateliers (textiles, briqueterie, cimenterie, distillerie d'alcool, etc.). Les accidents du travail ne sont pas rares mais c'est surtout le manque de nourriture qui est le plus insupportable. Bien des détenus racontent qu'ils sont obligés de manger des rats ou des petits batraciens tant la faim les tenaille. Les cas de pellagre, causés par le manque de protéines, sont fréquents. Ces camps sont tous des camps de travail forcé. Lever à cinq heures, voire à quatre heures à Yodok. Puis douze heures de labeur entrecoupées d'une demi-heure de “déjeuner” et d'une pause dans l'après-midi. On travaille par équipe - et si la norme n'est pas atteinte, on fait des heures supplémentaires.

Quant à la discipline, elle varie d'un camp à l'autre et surtout d'une zone à l'autre à l'intérieur d'un même camp. Dans les zones dites de haute sécurité, les gardiens exercent une surveillance de tous les instants. Dans les zones dites de rééducation, la discipline est réelle, la surveillance par un réseau de mouchards étroite. Les séances de critiques et d'autocritiques sont autant de moyens de délation. Le moindre geste d'insoumission est chèrement payé: on frappe brutalement, on lâche les chiens, on jette au cachot. Mais, dans certains camps, pourvu que le quota de production soit atteint - ce qui n'est pas rien -, les détenus ne sont pas trop importunés par des gardiens au zèle inégal. Dans ce dernier cas, et plus particulièrement quand une correspondance minimale avec l'extérieur est autorisée, les conditions de vie dans les kwan-li-so se rapprochent de celles observées dans les kyo-hwa-so.

En revanche, sur le plan matériel, ces deux types de camps présentent de nettes différences. Les premiers peuvent abriter une dizaine de milliers de détenus, parfois davantage. Yodok, par exemple, camp n° 15, pourrait bien réunir près de 50.000 personnes, des “criminels politiques” d'un côté et des familles de “criminels politiques” de l'autre. Le camp n° 22 est au moins aussi peuplé que le précédent. Le camp n° 14, dans le Sud-Pyeongan, accueille environ 15.000 détenus. Leur superficie est beaucoup plus importante que celle des kyo-hwa-so: un camp comme celui de Yodok occupe une cuvette d'environ trente kilomètres de diamètre au milieu des montagnes. Il est entouré de barbelés, de systèmes de détection et de pièges. Toute tentative d'évasion est punie de mort. À l'intérieur de ce périmètre on trouve des “villages”, en fait des groupes de baraquements qui abritent diverses catégories de détenus (les émigrés venus du Japon, les célibataires, les familles, etc.), les habitations des gardes, quelques ateliers, parfois une mine ou une carrière, des champs, voire, comme c'est le cas à Yodok, des écoles chargées de prodiguer aux enfants un enseignement sommaire une matinée sur deux, l'autre matinée étant dédiée au travail manuel.

Les kyo-hwa-so sont plus proches de l'idée que l'on se fait d'un camp de travail. Les prisonniers sont logés dans des baraquements ou un bâtiment en dur. Ils travaillent dans l'enceinte de la prison ou à l'extérieur, ces petits camps étant habituellement entourés d'un mur. Selon un témoin, le kyo-hwa-so n0 4 de Samdeung-ri, dans le Sud-Pyeongan, non loin de Pyongyang, est ceint d'une clôture de fils de fer barbelés de deux kilomètres de long sur un et demi de large. Le kyo-hwa-so n° 1 de Kaechon, un peu plus au nord, mais dans la même province que le précédent, est isolé par un mur de quatre mètres de haut.

La malnutrition, les conditions de travail très dures sept jours sur sept et les mauvais traitements expliquent le taux de mortalité élevé et l'état de santé déplorable des détenus. Tous les nouveaux arrivants sont frappés par le délabrement physique de leurs compagnons d'infortune. Enfants rachitiques, adultes sans âge, bossus, amputés à la suite d'accidents, tous d'une maigreur extrême, reviennent dans tous les témoignages.

Barbarie marginale

Ces conditions de détention sont aggravées par les brutalités, les viols, les meurtres et les expériences “biologiques” conduites sur les détenus. Même les centres de détention à court terme utilisés pour les réfugiés rapatriés de force sont le théâtre d'atrocités qui tiennent au racisme nord-coréen: de Sinuiju, de Onsong, de Chongjin et de Hoeryung parviennent des témoignages sur des bébés tués à peine nés et des femmes enceintes contraintes d'avorter de crainte que des enfants “semi-chinois” ne viennent polluer la pure race coréenne.

Dans les camps de concentration, grands ou petits, les punitions confinent parfois à la torture. Un châtiment classique consiste à rester des semaines durant accroupi, dans des conditions de saleté et d'inconfort extrêmes, avec le minimum de nourriture.

Les récits de passage à tabac sont également monnaie courante. Mais les femmes sont tout particulièrement visées par des gardiens sadiques. Des cas de viols ou de tortures jusqu'à ce qu'elles avouent des relations sexuelles clandestines, de corrections ou d'humiliations publiques sont rapportés par des témoins. Des femmes enceintes, parce qu'elles avaient transgressé l'interdit sur les relations sexuelles au sein du camp, sont exécutées. Et jamais d'un coup net. “Les femmes meurent rarement paisiblement, explique Ahn Myong-chol, chauffeur au camp n° 13 d'Onsung puis au camp n° 22 de Hoeryung, dans la province du Nord-Hamyung, qui a demandé l'asile politique au Sud, le 13 octobre 1994. J'ai vu des femmes aux seins lacérés, les parties génitales défoncées par un manche de pelle, la nuque broyée à coups de marteau”...

Au chapitre des actes de barbarie, on retiendra aussi l'obligation faite aux dĂ©tenus d'assister Ă  l'exĂ©cution de ceux qui ont tentĂ© de s'enfuir. La pendaison devant des milliers de personnes - enfants compris - et l'obligation pour tous les tĂ©moins, après la mort des fugitifs, de lapider leurs corps, laissent pantois [8].

Le camp n° 22 semble avoir Ă©tĂ© l'un des lieux oĂą les pires horreurs ont Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©es. Le tĂ©moignage d'Ahn Myong-chol a d'abord Ă©tĂ© recueilli par un journaliste du mensuel sud-corĂ©en Chosun puis diffusĂ© sous forme de brochure par le Centre pour la promotion des droits de l'homme que dirigeait alors M. Choi Sung-chul, doyen de la facultĂ© des sciences sociales Hanyang, Ă  SĂ©oul. Selon Ahn, une section spĂ©ciale, la première section, Ă©tait chargĂ©e de dĂ©barrasser le camp des plus “mauvais sujets”, de ceux qui ne se soumettaient pas ostensiblement, des fauteurs de troubles, des meurtriers mais aussi des auteurs de “sabotages” et de “destruction volontaire” de matĂ©riaux ou de machines utilisĂ©s pour la production. Ahn Myong-chol raconte que des prisonniers ont Ă©tĂ© tuĂ©s “pour jouer”, dans un concours de tir [9]. FrappĂ©s Ă  coups de marteau, ces demi-morts font d'excellentes cibles vivantes.

Il évoque aussi l'arrivée dans le camp des véhicules de cette fameuse section - baptisés “corbeaux noirs” par les détenus - qui viennent régulièrement chercher leur ration de cobayes humains destinés à diverses expériences sur la résistance à la faim ou les techniques de torture. Ce témoignage a été corroboré par d'autres, plus récents, concernant des expériences sur les réactions au gaz de combat. À cette occasion, l'expression de “chambre à gaz” fut reprise par la presse, la similitude avec Auschwitz ne manquant pas d'être soulignée, surtout en Asie.

Un tel rapprochement est évidemment abusif: Auschwitz-Birkenau - comme Sobibor, Treblinka ou Majdanek - n'étaient pas des camps de concentration mais des centres d'extermination. Les pires camps nord-coréens, par exemple le camp n° 22, sont des camps de travail où les détenus sont éliminés de la société, utilisés comme main-d'œuvre bon marché, dussent-ils en périr, parfois liquidés physiquement au prétexte qu'ils ont transgressé le règlement du camp ou victimes des “expériences nécessaires” aux impératifs de la défense nord-coréenne. Il ne s'agit pas d'une entreprise génocidaire pour autant.

Les camps de Corée du Nord ont pourtant quelque chose à voir avec le totalitarisme nazi ou soviétique. Mais ils sont aussi profondément communistes, asiatiques et... nord-coréens!

Des camps du monde totalitaire

Comme leurs homologues soviĂ©tiques et nazis, les camps nord-corĂ©ens forment un système. Ils sont consubstantiellement liĂ©s au pouvoir politique de Pyongyang. En octobre 1947, deux ans après la mise en place des deux zones corĂ©ennes de part et d'autre du 38e parallèle, mais avant mĂŞme la proclamation officielle de la RDPC, on compte dĂ©jĂ  dix-sept “camps spĂ©ciaux de dĂ©tention pour travailleurs” [10]. Rien de commun avec les camps provisoires ouverts par les Espagnols Ă  Cuba de 1896 Ă  1898 (la “reconcentraciĂłn”) ou les camps britanniques d'Afrique du Sud en 1900-1902. Les camps totalitaires sont des camps permanents.

De plus, comme les camps nazis ou soviétiques, les camps nord-coréens ont progressivement touché des milieux de plus en plus variés. Aux anciens propriétaires fonciers et collaborateurs du régime colonial japonais sont venus s'ajouter les croyants et les sympathisants de la Corée du Sud. Dans les années 1960, nombre de ces gens, qui vivaient au sud du pays, sont internés ou déportés vers le nord. Les y rejoindront les victimes des diverses purges du régime de Kim Il-sung, les candidats à la fuite vers la Chine, les citoyens surpris à écouter des radios étrangères, etc.

Enfin, comme les camps nazis et les camps soviétiques, les camps nord-coréens ont pour but de détruire l'identité politique et légale des individus: internés sur simple décision administrative, la plupart perdent leurs droits civiques et sont soumis à des punitions arbitraires. Toutes les machines à broyer l'identité - l'isolement, les conditions de vie inhumaines, la compromission forcée avec les geôliers (en tant que mouchard, kapo ou chef de brigade) - sont actionnées.

Des camps communistes

En Corée du Nord comme en République populaire de Chine et en URSS (mais aussi dans les “campos del pueblo” des communistes espagnols en 1937), le fonctionnement des camps est justifié par une idéologie historiciste. C'est au nom du peuple et pour le triomphe du socialisme que des hommes et des femmes sont ainsi privés de liberté.

Le travail est, dans tous ces camps, considéré comme un châtiment mais aussi comme un moyen de régénérer les ennemis du peuple. Le travail forcé n'occupe pas chez les nazis la place centrale qu'il tient dans les camps communistes, malgré la formule fameuse “Arbeit macht frei”. C'est la guerre qui conduira l'Allemagne à utiliser cette main-d'œuvre docile. Dans les pays communistes, au contraire, l'accomplissement de la tâche imposée est une manière de rédemption: retour à la norme sociale en même temps qu'effort de transformation de la nature, elle rapproche le détenu de la classe ouvrière et le réintègre dans le vaste mouvement politique auquel convient le parti et son Grand dirigeant. Les camps de travail nord-coréens s'inscrivent dans cette tradition, comme le laogai chinois ou le goulag soviétique.

Des camps asiatiques

Dans tous les camps communistes d'Asie, la transformation des dĂ©tenus passe nĂ©cessairement par leur “rééducation” et la pratique de l'introspection. Jean Pasqualini et Harry Wu [11] ont donnĂ© une vue complète de ces rĂ©unions de critiques et d'autocritiques maintes et maintes fois rĂ©pĂ©tĂ©es. Des soldats français tombĂ©s aux mains du Vietminh ont racontĂ© le mĂ©lange de sous-nutrition, de cours, de confĂ©rences, de meetings auquel ils avaient Ă©tĂ© soumis. Au camp n° 15 de Yodok, comme dans le reste du pays, ces sĂ©ances Ă©taient organisĂ©es deux fois par semaine. Un hommage obligatoire Ă  Kim Il-sung et Ă  Kim Jong-il Ă©tait attendu des dĂ©tenus, qui devaient assister Ă  des confĂ©rences, lire des articles de la presse communiste et mĂŞme rĂ©citer par cĹ“ur pour le Nouvel an des textes Ă  la gloire du maĂ®tre de Pyongyang. Ă€ Yodok, les dĂ©tenus, bien qu'Ă©puisĂ©s et affamĂ©s, recevaient trois gros cahiers, un porte-plume et de l'encre. Le premier, appelĂ© “cahier pour Ă©valuer sa vie”, Ă©tait utilisĂ© pendant les sĂ©ances de critiques et d'autocritiques. Le deuxième, le “cahier de la politique du parti”, permettait de noter les discours de Kim Il-sung. Le troisième, le “cahier d'histoire rĂ©volutionnaire”, Ă©tait rĂ©servĂ© aux hauts faits du n° 1 et de son fils...

Spécificités nord-coréennes

L'un des traits les plus frappants des camps nord-corĂ©ens est sans doute la rĂ©fĂ©rence familiale. Kim yong, un ancien dĂ©tenu du camp n° 14, retrouve sa mère dans le camp et est autorisĂ© Ă  vivre avec elle. On l'a vu: Kang Chol-hwan passera ses dix ans de dĂ©tention en compagnie de son grand-père, de sa grand-mère et de sa sĹ“ur. L'AmĂ©ricain Bruce Cunmings s'extasie sur cette politique de “regroupement familial” qui, Ă  ses yeux, contredit le caractère totalitaire des camps nord-corĂ©ens, sans voir qu'il s'agit, en rĂ©alitĂ©, de l'envers (Ă  la mode nord-corĂ©enne) de la notion de responsabilitĂ© collective mise en avant par le rĂ©gime. Les membres d'une mĂŞme famille sont arrĂŞtĂ©s alors qu'un seul d'entre eux est rĂ©ellement accusĂ© d'un crime politique prĂ©cis. Il est vrai que cette pratique avait Ă©tĂ© inaugurĂ©e par l'Union soviĂ©tique. Les femmes et les sĹ“urs des gĂ©nĂ©raux purgĂ©s Ă  la fin des annĂ©es 1930, les BlĂĽcher et autres Toukhatchevski, avaient " droit “à leur propre camp”, près d'Akmolinsk, le fameux ALJIR [12]. Mais il s'agissait plus de dĂ©portation que de dĂ©tention en camp de concentration. Quant aux nazis, s'ils raflaient des familles entières, c'Ă©tait pour les exterminer et non pour les jeter dans des camps.

La deuxième spécificité nord-coréenne est d'ordre spatial. Les camps nord-coréens englobent le lieu de détention, le lieu de travail et le lieu d'étude; ils sont, en conséquence, bien plus étendus que les camps nazis ou soviétiques. Les nazis et, dans une moindre mesure, les Soviétiques (dont les grands espaces permettent souvent de se passer de limites précises) font au contraire sortir les détenus de la zone délimitée par des fils de fer barbelés. Yodok, avec sa mine d'or, sa carrière, ses champs, ses “villages”, son école, ressemble plus à une réserve qu'à un camp soviétique ou nazi. Et l'on peut en dire autant du camp n° 14 qui couvre une zone d'environ quarante kilomètres sur trente, comprenant une mine de charbon et des fermes; du camp n° 18, avec sa mine de charbon, sa briqueterie, sa cimenterie; ou encore du camp n° 22, qui “exporte” du maïs, des pommes de terre, des haricots, de l'alcool.

Troisième spécificité: la distinction entre “politiques” et non-politiques semble plus nette qu'en URSS et, en tout cas, différente de l'univers concentrationnaire nazi où les catégories étaient “affichées” grâce à des insignes, mais réunies dans un même camp. Certes, on l'a souligné, bien des “crimes” dits “politiques” dépendraient, en démocratie, de l'exercice normal de la liberté de chacun. Les Nord-Coréens arrêtés et condamnés pour crime de droit commun (vol, meurtre, etc.) sont plutôt envoyés en prison. Le système nord-coréen évite ainsi aux détenus “politiques” l'une des pires nuisances des camps soviétiques, voire nazis: la présence de la pègre si bien décrite par Alexandre Soljenitsyne ou Jacques Rossi.

Les camps: un thème porteur

La question des camps est un critère important pour juger de la volontĂ© de la direction nord-corĂ©enne de s'“ouvrir” au reste du monde. C'est Ă  vrai dire l'une des donnĂ©es auxquelles l'opinion publique occidentale se montre le plus sensible. On l'a bien vu, le 1er fĂ©vrier 2004, avec l'Ă©motion qu'ont suscitĂ©e les dĂ©clarations Ă  la chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision BBC 2 d'un ancien attachĂ© militaire de l'ambassade nord-corĂ©enne Ă  PĂ©kin, chef de l'administration du camp n° 22. Il affirma que des expĂ©riences Ă©taient conduites dans des sortes de chambres Ă  gaz d'environ trois mètres sur trois. Selon lui, des scientifiques assistaient Ă  la mort de dĂ©tenus gazĂ©s. Un document sur le transfert de prisonniers en vue d'une telle expĂ©rimentation fut montrĂ© au public et authentifiĂ© par Kim Sang-hun [13], l'un des meilleurs spĂ©cialistes de la CorĂ©e du Nord.

Le 22 mars suivant, même émoi de par le monde lorsque le grand quotidien de Séoul, le Chosun Ilbo, mentionne un nouveau témoignage, celui d'un chimiste nord-coréen qui a fait défection. Selon ce dernier, ces expériences sur des détenus “politiques” se poursuivent depuis vingt-cinq ans. Il dit avoir lui-même assisté à une séance de ce type en 1979, à l'époque où il travaillait à la production de composants mortels.

Le modus operandi ressemble Ă  celui dĂ©crit plus haut. Deux pièces hermĂ©tiquement closes, de deux mètres sur trois et de deux mètres cinquante de hauteur, situĂ©es dans l'un des bâtiments du camp. Une des façades de chaque chambre Ă©tait en verre, permettant ainsi l'observation. Dans un cas, du gaz cyanhydrique Ă©tait instillĂ©, dans l'autre un mĂ©lange de nitrochlorobenzène et de cyanure. L'objet de l'expĂ©rience Ă©tait de mesurer la concentration de poison nĂ©cessaire pour tuer un homme [14].

Il est vrai qu'un ou deux rĂ©cits ne suffisent pas Ă  constituer un dossier sans faille. D'une façon gĂ©nĂ©rale, Ă  la diffĂ©rence des camps nazis et du goulag, mais Ă  l'instar du laogai chinois et des camps vietnamiens ou laotiens, les camps nord-corĂ©ens font l'objet d'un nombre rĂ©duit de tĂ©moignages: une demi-douzaine tout au plus pour les grands camps, Ă  peine plus pour les petits. La raretĂ© des sources rend difficile une vision d'ensemble. Elle empĂŞche Ă©galement une prise de conscience mondiale de la rĂ©alitĂ© concentrationnaire nord-corĂ©enne, malgrĂ© les efforts de quelques rĂ©fugiĂ©s Ă  SĂ©oul [15].

Ces derniers, ainsi que leurs amis défenseurs des droits de l'homme, font face à une autre difficulté, plus inattendue: le gouvernement sud-coréen est à ce point engagé dans sa politique de la “main tendue au Nord”... qu'il fait tout pour limiter l'impact de leurs déclarations! Le 3 août 2004, évoquant les révélations du scientifique nord-coréen quant à l'usage de produits chimiques mortels sur des prisonniers politiques, Séoul faisait savoir qu'il n'était pas question d'entamer une polémique avec Pyongyang sur ce sujet. Un porte-parole officiel du ministère de l'Unification a même souligné qu'il était difficile de vérifier l'authenticité des “allégations” en question...

Là où les militants pour les droits de l'homme voient un thème “porteur” dans la critique du totalitarisme nord-coréen (compte tenu de la sensibilité toute particulière de l'opinion publique sur ce sujet), voire un levier de déstabilisation (dans la mesure où le totalitarisme a partie liée avec le système concentrationnaire), le gouvernement sud-coréen, lui, ne décèle qu'un prétexte offert aux Nord-Coréens pour qu'ils rompent le dialogue diplomatique en cours.

On aurait tort d'interpréter cette réaction du gouvernement comme un phénomène isolé. Les autorités de Séoul sont soutenues par une opinion sud-coréenne de plus en plus gagnée au pacifisme et à l'antiaméricanisme. Même l'attentat terroriste perpétré par deux agents nord-coréens en novembre 1987 est, rétrospectivement, examiné d'un œil suspicieux dans certains milieux! Ceux-ci laissent entendre que l'explosion du Boeing sud-coréen aurait eu pour origine une provocation de l'extrême droite, bien décidée à “monter” l'un contre l'autre les deux États de la péninsule! Dans de tels milieux, le goulag nord-coréen est, d'abord, une arme de propagande dressée contre le socialisme de la RDPC.

TĂ©moignages et photos-satellites les rendent pourtant non pas crĂ©dibles mais Ă©vidents. N'est-il pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre? Nous sommes bien placĂ©s pour le savoir, nous qui vivons dans un pays oĂą tant d'intellectuels ont traĂ®nĂ© Victor Kravchenko dans la boue quand il dĂ©nonçait les camps soviĂ©tiques, ignorĂ© ceux de ses compatriotes qui avaient connu le goulag et vu en Soljenitsyne un fieffĂ© “rĂ©actionnaire”... Bref, les camps nord-corĂ©ens sont toujours lĂ , et seul le gouvernement amĂ©ricain apporte un soutien aux ONG qui les dĂ©noncent. Il s'agit, pour Washington, d'utiliser cette scandaleuse rĂ©alitĂ© comme argument dans la confrontation diplomatique qui l'oppose Ă  la CorĂ©e du Nord sur la question de son armement nuclĂ©aire. Mais dans ce domaine aussi, qui veut ouvrir les yeux? Certains feignent de croire, parmi les voisins de la CorĂ©e du Nord et mĂŞme aux États-Unis, Ă  une ouverture Ă©conomique qui rendrait la dĂ©mocratie inĂ©vitable d'ici quelques dĂ©cennies. Il est vrai que les bombes atomiques n'ont jamais empĂŞchĂ© de faire des affaires [16]...


Cette étude a été publiée dans la Revue n°105 (automne 2004) de Politique Internationale

[1] Voir le témoignage de Kang Chol-hwan in “Les Aquariums de Pyongyang” (avec Pierre Rigoulot, Robert Laffont, 2000, pp. 104-105). Ce témoignage a été récemment contredit par certains footballeurs nord-coréens interviewés dans leur pays par les réalisateurs du film britannique “The Game of Their Life”. Mais que valent ces déclarations sous surveillance?
[2] Il en était de même pour le goulag: certains camps ont été plus connus que d'autres en Occident. La Kolyma et Vorkouta par exemple. Les premiers grâce aux témoignages de détenus polonais (Anatole Krakowiecki ou Josef Czapski), allemands (Elinor Lipper) ou russes plus tard (Varlam Chalamov et Evguenia Guinzbourg); les seconds grâce aux témoignages de détenus étrangers après 1956 (les Français Pierre Danzas, Armand Maloumian, l'Allemand Johan Urwich, les Polonais Gustaw Herling et Edward Buca).
[3] David Hawk et le Comité américain pour les droits de l'homme en Corée du Nord nous ont facilité la tâche en publiant en 2003 un document exceptionnel de 120 pages sur les camps nord-coréens, “The Hidden Gulag”. Ce livre réunit de nombreux témoignages (dont nos Aquariums de Pyongyang publiés avec Kang Chol-hwan) et d'extraordinaires photos prises par satellite. Qu'ils soient ici remerciés et félicités pour la qualité de leur travail.
[4] Les camps d'Onsung (n° 12) et de Kyungsung (n° 11), cités dans “Le Siècle des camps”, de Joël Kotek et Pierre Rigoulot (Lattès, 2000), ont été fermés en 1989. Celui de Chonma, camp n° 27 situé dans la province de Pyeongan-Nord, non mentionné, a été fermé en 1990, et le petit camp de Hwachon (n° 26) en 1991.
[5] Le grand-père de Kang Chol-hwan avait fait fortune au Japon. Il avait répondu avec toute sa famille aux appels lancés en direction de la diaspora nord-coréenne, au Japon et ailleurs, l'exhortant à regagner la mère patrie ou cette part de la mère patrie, au nord du 38e parallèle, qui n'était pas “inféodée aux États-Unis d'Amérique”.
[6] À ce titre, ils n'ont même plus l'occasion de progresser idéologiquement grâce aux séances de critiques et d'autocritiques!
[7] “The Hidden Gulag”, p. 42.
[8] Cette pratique n'est pas tout à fait unique. Elle est décrite par la Laotienne Souuvannavong Vongprachan in “La jeune captive du Pathet-lao”, Fayard, 1993.
[9] Ce témoignage est largement reproduit dans Les Cahiers d'histoire sociale, no 7, automne-hiver 1996.
[10] Heo Man-ho, “Political detention camps in relation to socio-political change in North Korea”, quatrième conférence internationale sur les droits de l'homme et les réfugiés nord-coréens, tenue à Prague les 2-4 mars 2003.
[11] Jean Pasqualini, “Prisonnier de Mao”, Famot, Genève 1977. Harry Wu, “Vents amers”, Bleu de Chine, 1995; “Laogai, le goulag chinois”, Dagorno, 1996; “Retour au laogai”, Belfond, 1997.
[12] Akmolinsk signifie le “tombeau blanc” en kirghize. Quant à ALJIR, ce sont les initiales d'“Akmolinskii Lager Jon Izmennikov Rodiny”, “camp d'Akmolinsk des épouses des traîtres à la patrie”. Voir: Pierre Rigoulot, “Des Français au goulag”, Fayard, 1984.
[13] Infatigable activiste en faveur des droits de l'homme en Corée du Nord, Kim Sang-hun a organisé de nombreux réseaux à travers la Chine pour favoriser la fuite des Nord-Coréens vers certains pays voisins. Il s'est illustré récemment à la BBC en présentant et en authentifiant un ordre de transfert de détenus vers un lieu d'expériences biologiques.
[14] Passons sur les détails de la mort des cobayes humains. Le témoin n'a pas su dire dans quel camp l'expérience a eu lieu: on lui avait mis un bandeau sur les yeux pendant tout le voyage qui dura à peu près quarante minutes, en partant de Pyeongseong, dans le Sud-Pyeongan. Des responsables du camp, des officiers et des membres du parti de haut rang assistaient à l'expérience.
[15] Ils annoncent la parution prochaine d'un livre qui donnera, en coréen et en anglais, une vue plus large et plus précise encore de ces camps.
[16] Voir: “Even as the Bush administration has worked to isolate North Korea in a campaign to make it drop its nuclear program, Asian and European governments have been actively engaging North Korea on diplomatic, cultural and economic levels”, The New York Times, 21 août 2004.


Pierre Rigoulot, écrivain et philosophe, est Fellow à l'Atlantis Institute

 
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