POLITIQUE INTERNATIONALE — Je tiens David Douillet, l'ancien champion olympique français de judo, pour un garçon sympathique. Et ses commentaires sur TF1 des épreuves des Jeux d'Athènes ne manquaient pas de fraîcheur. Mais, quand il s'émerveilla de voir les deux délégations coréennes, celle du Sud et celle du Nord, défiler côte à côte, il parut un rien naïf. Car, si la Corée du Nord évitait ainsi de se présenter seule, c'est qu'elle savait qu'il serait difficile pour les spectateurs d'applaudir les représentants d'un pays qui tourne totalement le dos aux valeurs consensuelles et humanistes de l'olympisme. Un pays qui fabrique et exporte des produits autrement plus dangereux que les dopants les plus toxiques; qui organise, pour ses citoyens candidats à l'exil, des courses d'obstacles fort risquées sur sa frontière nord; et qui n'hésite pas à enfermer derrière des barbelés les joueurs de football récalcitrants [1].
Le camp où fut interné Park Seung-jin, gloire du football nord-coréen et héros de la Coupe du monde 1966, est le camp n° 15 de Yodok, situé à environ trois cents kilomètres au nord-est de Pyongyang. C'est probablement l'un des deux camps les plus connus à l'étranger, avec le camp n° 22 de Hoeryong [2]. Sur ces sinistres lieux de détention, plusieurs témoignages ont récemment paru en Occident. Ils permettent de mieux saisir l'ampleur du phénomène concentrationnaire nord-coréen, sa diversité et son horreur: ces deux énormes complexes abritent de 30 à 50.000 personnes, pour l'essentiel des parents de “criminels politiques”. Les conditions d'enfermement semblent plus dures dans le second que dans le premier. Des atrocités y auraient été commises, notamment des expériences médicales sur des cobayes humains. D'autres camps sont plus petits. Certains, comme le n° 18, autorisent une minorité de détenus à correspondre avec l'extérieur. Mais la plupart leur refusent ce traitement de faveur.
Comme les camps nazis, soviétiques ou chinois, les camps nord-coréens font partie intégrante d'un système spécifique, tant par la violence barbare infligée aux détenus que par certaines caractéristiques organisationnelles [3].
Le système concentrationnaire
Les grands camps
Il y a d'abord les camps de concentration proprement dits, les kwan-li-so, qu'on peut approximativement traduire par “camps contrôlés”, mais que les officiels nord-coréens appellent aussi “zone soumise à dictature spéciale” ou “camps de concentration pour détenus politiques”. Administrés en général par la police politique (kouk-kabo-wibou ou Agence pour la sécurité nationale), ils sont au fond peu nombreux puisqu'on en compte aujourd'hui huit: Hoeryung (camp n° 22) et Duksung (camp n° 18), Hwasong (camp n° 16) et Chongjin (camp n° 25) dans l'extrême nord-est du pays [4]; Hoechung (camp n° 10) et Yodok (camp n° 15) dans le centre; Yonbyung et Kaechung (camp n° 14), au nord-ouest. Certains camps ont été fermés à la fin des années 1980 et au début des années 1990, sans que l'on sache bien pourquoi.
Les détenus des grands camps sont en général considérés comme des “politiques”. Naturellement, le caractère politique de leur faute doit être pris dans une acception très large: critiquer le fonctionnement d'une administration, la gestion du système de distribution alimentaire ou écouter une radio étrangère sont des “crimes politiques”.
Le châtiment s'étend à la famille du “criminel politique”, du moins la partie de sa famille qui a pu subir sa mauvaise influence. C'est ainsi que l'arrestation du grand-père du jeune Kang Chol-hwan, âgé de seulement neuf ans, est suivie trois semaines plus tard d'un coup de filet “familial” incluant les enfants: la sœur de Kang Chol-hwan a alors sept ans. Il s'agit bien d'une mesure de prophylaxie sociale puisque la mère des deux enfants, issue d'une famille révolutionnaire, est dispensée de peine. Une “bonne origine” constitue aux yeux des idéologues nord-coréens une garantie contre la contagion idéologique du grand-père.
Si les détenus des grands camps sont des politiques, on voit qu'ils peuvent l'être de manière indirecte, comme on est soumis à une quarantaine parce qu'on est peut-être porteur de germes contre-révolutionnaires ou antisociaux. Mais les raisons qui conduisent le grand-père de Kang Chol-hwan au camp demeurent incertaines. Il est étiqueté “criminel politique”, et c'est tout ce que ses proches peuvent savoir. Pas plus qu'une accusation de “trotskisme” ou d'“espionnage” lancée par le Guépéou sous Staline, les allégations de l'Agence pour la sécurité nationale ne sont nécessairement à prendre au sérieux. Dans ce cas précis, il est possible que l'accusation masque une vengeance personnelle ou une campagne contre les Coréens du Nord qui ont vécu au Japon à un moment ou à un autre [5].
Notons enfin que les camps nord-coréens de type kwan-li-so se divisent eux-mêmes en deux catégories. Ils comprennent en effet, le plus souvent, une “zone absolument contrôlée” et une “zone d'édification pour la révolution”. La première accueille des détenus dits “irrécupérables”, déchus de leur citoyenneté [6] et qui n'ont aucune chance d'être relâchés; la seconde des détenus dits “récupérables” dont la citoyenneté est maintenue et qui peuvent espérer sortir un jour.
Et les autres...
À ce premier type d'installations, il faut ajouter des camps de travail forcé de taille plus modeste - les kyo-hwa-so - gérés par la police ordinaire (inminbo anseong, “Agence pour la sécurité sociale” (sic)), où les prisonniers sont envoyés après avoir été jugés et condamnés à une peine précise. Il en existe une trentaine. Les pensionnaires de ces “endroits où rendre une personne bonne par la rééducation” (traduction littérale) ne sont pas tous nécessairement des détenus politiques, bien qu'un certain nombre des “fautes” qui leur sont reprochées se rattachent indéniablement à cette catégorie. “The Hidden Gulag” rapporte ainsi le témoignage d'une femme qui a été arrêtée, jugée, condamnée et envoyée dans l'un de ces petits camps pour avoir chanté un air de musique sud-coréenne! Ces détenus sont tenus de participer à des séances de critiques et d'autocritiques, ainsi qu'à des lectures ou des récitations de discours du Staline local, feu Kim Il-sung, ou de son fils. Certains camps ressemblent à des pénitenciers [7]; d'autres se réduisent à quelques baraquements entourés de barbelés.
Troisième catégorie: les camps provisoires destinés à des individus arrêtés pour vagabondage ou pour avoir tenté de se réfugier en Chine. Leur activité est loin d'être marginale, car en période de disette nombreux sont ceux qui partent à la recherche de nourriture dans le pays même ou en Chine. La plupart sont des réfugiés interceptés pour franchissement illégal de la frontière, puis livrés par la police chinoise aux autorités nord-coréennes. À long terme, le bouclage de la frontière par l'armée chinoise devrait tarir le flux des nouveaux arrivants. À long terme seulement, car il y a encore des dizaines de milliers de Nord-Coréens clandestins en Chine. Incarcérés dans des centres provinciaux et condamnés au travail forcé, il leur arrive de faire une nouvelle tentative pour parvenir en Chine - et parfois, de là , en Corée du Sud. C'est par ce canal qu'on a quelques informations sur le sort que les autorités nord-coréennes réservent aux “renvoyés de force”. Passage à tabac et nourriture accordée au compte-gouttes sont des méthodes couramment utilisées pour leur extorquer des aveux sur les finalités de leur passage en Chine, sur les gens qu'ils y ont rencontrés, sur leur fréquentation d'une église chrétienne, sur ce qu'ils ont regardé à la télévision ou écouté à la radio - auraient-ils commis le crime de voir ou d'entendre un programme sud-coréen? Après un séjour de quelques jours à quelques semaines dans un centre d'interrogatoires, les détenus sont expédiés dans un camp - centre de détention régional (jip kyulso) - où ils sont astreints au travail forcé pour une durée de six mois: bâtiments et travaux publics, briqueterie, etc. Le taux de mortalité y est élevé; la nourriture, les conditions d'hygiène et de travail très mauvaises.
De terribles conditions de détention
Les conditions de vie dans les kwan-li-so et les kyo-hwa-so, et même dans les centres de détention courte ne diffèrent pas radicalement. Sur les plans du travail, de l'hygiène et de l'alimentation, la situation est extrêmement difficile. Les détenus travaillent dans les champs - culture du maïs ou élevage - mais aussi dans les mines, les carrières ou dans des ateliers (textiles, briqueterie, cimenterie, distillerie d'alcool, etc.). Les accidents du travail ne sont pas rares mais c'est surtout le manque de nourriture qui est le plus insupportable. Bien des détenus racontent qu'ils sont obligés de manger des rats ou des petits batraciens tant la faim les tenaille. Les cas de pellagre, causés par le manque de protéines, sont fréquents. Ces camps sont tous des camps de travail forcé. Lever à cinq heures, voire à quatre heures à Yodok. Puis douze heures de labeur entrecoupées d'une demi-heure de “déjeuner” et d'une pause dans l'après-midi. On travaille par équipe - et si la norme n'est pas atteinte, on fait des heures supplémentaires.
Quant à la discipline, elle varie d'un camp à l'autre et surtout d'une zone à l'autre à l'intérieur d'un même camp. Dans les zones dites de haute sécurité, les gardiens exercent une surveillance de tous les instants. Dans les zones dites de rééducation, la discipline est réelle, la surveillance par un réseau de mouchards étroite. Les séances de critiques et d'autocritiques sont autant de moyens de délation. Le moindre geste d'insoumission est chèrement payé: on frappe brutalement, on lâche les chiens, on jette au cachot. Mais, dans certains camps, pourvu que le quota de production soit atteint - ce qui n'est pas rien -, les détenus ne sont pas trop importunés par des gardiens au zèle inégal. Dans ce dernier cas, et plus particulièrement quand une correspondance minimale avec l'extérieur est autorisée, les conditions de vie dans les kwan-li-so se rapprochent de celles observées dans les kyo-hwa-so.
En revanche, sur le plan matériel, ces deux types de camps présentent de nettes différences. Les premiers peuvent abriter une dizaine de milliers de détenus, parfois davantage. Yodok, par exemple, camp n° 15, pourrait bien réunir près de 50.000 personnes, des “criminels politiques” d'un côté et des familles de “criminels politiques” de l'autre. Le camp n° 22 est au moins aussi peuplé que le précédent. Le camp n° 14, dans le Sud-Pyeongan, accueille environ 15.000 détenus. Leur superficie est beaucoup plus importante que celle des kyo-hwa-so: un camp comme celui de Yodok occupe une cuvette d'environ trente kilomètres de diamètre au milieu des montagnes. Il est entouré de barbelés, de systèmes de détection et de pièges. Toute tentative d'évasion est punie de mort. À l'intérieur de ce périmètre on trouve des “villages”, en fait des groupes de baraquements qui abritent diverses catégories de détenus (les émigrés venus du Japon, les célibataires, les familles, etc.), les habitations des gardes, quelques ateliers, parfois une mine ou une carrière, des champs, voire, comme c'est le cas à Yodok, des écoles chargées de prodiguer aux enfants un enseignement sommaire une matinée sur deux, l'autre matinée étant dédiée au travail manuel.
Les kyo-hwa-so sont plus proches de l'idée que l'on se fait d'un camp de travail. Les prisonniers sont logés dans des baraquements ou un bâtiment en dur. Ils travaillent dans l'enceinte de la prison ou à l'extérieur, ces petits camps étant habituellement entourés d'un mur. Selon un témoin, le kyo-hwa-so n0 4 de Samdeung-ri, dans le Sud-Pyeongan, non loin de Pyongyang, est ceint d'une clôture de fils de fer barbelés de deux kilomètres de long sur un et demi de large. Le kyo-hwa-so n° 1 de Kaechon, un peu plus au nord, mais dans la même province que le précédent, est isolé par un mur de quatre mètres de haut.
La malnutrition, les conditions de travail très dures sept jours sur sept et les mauvais traitements expliquent le taux de mortalité élevé et l'état de santé déplorable des détenus. Tous les nouveaux arrivants sont frappés par le délabrement physique de leurs compagnons d'infortune. Enfants rachitiques, adultes sans âge, bossus, amputés à la suite d'accidents, tous d'une maigreur extrême, reviennent dans tous les témoignages.
Barbarie marginale
Ces conditions de détention sont aggravées par les brutalités, les viols, les meurtres et les expériences “biologiques” conduites sur les détenus. Même les centres de détention à court terme utilisés pour les réfugiés rapatriés de force sont le théâtre d'atrocités qui tiennent au racisme nord-coréen: de Sinuiju, de Onsong, de Chongjin et de Hoeryung parviennent des témoignages sur des bébés tués à peine nés et des femmes enceintes contraintes d'avorter de crainte que des enfants “semi-chinois” ne viennent polluer la pure race coréenne.
Dans les camps de concentration, grands ou petits, les punitions confinent parfois à la torture. Un châtiment classique consiste à rester des semaines durant accroupi, dans des conditions de saleté et d'inconfort extrêmes, avec le minimum de nourriture.
Les récits de passage à tabac sont également monnaie courante. Mais les femmes sont tout particulièrement visées par des gardiens sadiques. Des cas de viols ou de tortures jusqu'à ce qu'elles avouent des relations sexuelles clandestines, de corrections ou d'humiliations publiques sont rapportés par des témoins. Des femmes enceintes, parce qu'elles avaient transgressé l'interdit sur les relations sexuelles au sein du camp, sont exécutées. Et jamais d'un coup net. “Les femmes meurent rarement paisiblement, explique Ahn Myong-chol, chauffeur au camp n° 13 d'Onsung puis au camp n° 22 de Hoeryung, dans la province du Nord-Hamyung, qui a demandé l'asile politique au Sud, le 13 octobre 1994. J'ai vu des femmes aux seins lacérés, les parties génitales défoncées par un manche de pelle, la nuque broyée à coups de marteau”...
Au chapitre des actes de barbarie, on retiendra aussi l'obligation faite aux détenus d'assister à l'exécution de ceux qui ont tenté de s'enfuir. La pendaison devant des milliers de personnes - enfants compris - et l'obligation pour tous les témoins, après la mort des fugitifs, de lapider leurs corps, laissent pantois [8].
Le camp n° 22 semble avoir été l'un des lieux où les pires horreurs ont été perpétrées. Le témoignage d'Ahn Myong-chol a d'abord été recueilli par un journaliste du mensuel sud-coréen Chosun puis diffusé sous forme de brochure par le Centre pour la promotion des droits de l'homme que dirigeait alors M. Choi Sung-chul, doyen de la faculté des sciences sociales Hanyang, à Séoul. Selon Ahn, une section spéciale, la première section, était chargée de débarrasser le camp des plus “mauvais sujets”, de ceux qui ne se soumettaient pas ostensiblement, des fauteurs de troubles, des meurtriers mais aussi des auteurs de “sabotages” et de “destruction volontaire” de matériaux ou de machines utilisés pour la production. Ahn Myong-chol raconte que des prisonniers ont été tués “pour jouer”, dans un concours de tir [9]. Frappés à coups de marteau, ces demi-morts font d'excellentes cibles vivantes.
Il évoque aussi l'arrivée dans le camp des véhicules de cette fameuse section - baptisés “corbeaux noirs” par les détenus - qui viennent régulièrement chercher leur ration de cobayes humains destinés à diverses expériences sur la résistance à la faim ou les techniques de torture. Ce témoignage a été corroboré par d'autres, plus récents, concernant des expériences sur les réactions au gaz de combat. À cette occasion, l'expression de “chambre à gaz” fut reprise par la presse, la similitude avec Auschwitz ne manquant pas d'être soulignée, surtout en Asie.
Un tel rapprochement est évidemment abusif: Auschwitz-Birkenau - comme Sobibor, Treblinka ou Majdanek - n'étaient pas des camps de concentration mais des centres d'extermination. Les pires camps nord-coréens, par exemple le camp n° 22, sont des camps de travail où les détenus sont éliminés de la société, utilisés comme main-d'œuvre bon marché, dussent-ils en périr, parfois liquidés physiquement au prétexte qu'ils ont transgressé le règlement du camp ou victimes des “expériences nécessaires” aux impératifs de la défense nord-coréenne. Il ne s'agit pas d'une entreprise génocidaire pour autant.
Les camps de Corée du Nord ont pourtant quelque chose à voir avec le totalitarisme nazi ou soviétique. Mais ils sont aussi profondément communistes, asiatiques et... nord-coréens!
Des camps du monde totalitaire
Comme leurs homologues soviétiques et nazis, les camps nord-coréens forment un système. Ils sont consubstantiellement liés au pouvoir politique de Pyongyang. En octobre 1947, deux ans après la mise en place des deux zones coréennes de part et d'autre du 38e parallèle, mais avant même la proclamation officielle de la RDPC, on compte déjà dix-sept “camps spéciaux de détention pour travailleurs” [10]. Rien de commun avec les camps provisoires ouverts par les Espagnols à Cuba de 1896 à 1898 (la “reconcentración”) ou les camps britanniques d'Afrique du Sud en 1900-1902. Les camps totalitaires sont des camps permanents.
De plus, comme les camps nazis ou soviétiques, les camps nord-coréens ont progressivement touché des milieux de plus en plus variés. Aux anciens propriétaires fonciers et collaborateurs du régime colonial japonais sont venus s'ajouter les croyants et les sympathisants de la Corée du Sud. Dans les années 1960, nombre de ces gens, qui vivaient au sud du pays, sont internés ou déportés vers le nord. Les y rejoindront les victimes des diverses purges du régime de Kim Il-sung, les candidats à la fuite vers la Chine, les citoyens surpris à écouter des radios étrangères, etc.
Enfin, comme les camps nazis et les camps soviétiques, les camps nord-coréens ont pour but de détruire l'identité politique et légale des individus: internés sur simple décision administrative, la plupart perdent leurs droits civiques et sont soumis à des punitions arbitraires. Toutes les machines à broyer l'identité - l'isolement, les conditions de vie inhumaines, la compromission forcée avec les geôliers (en tant que mouchard, kapo ou chef de brigade) - sont actionnées.
Des camps communistes
En Corée du Nord comme en République populaire de Chine et en URSS (mais aussi dans les “campos del pueblo” des communistes espagnols en 1937), le fonctionnement des camps est justifié par une idéologie historiciste. C'est au nom du peuple et pour le triomphe du socialisme que des hommes et des femmes sont ainsi privés de liberté.
Le travail est, dans tous ces camps, considéré comme un châtiment mais aussi comme un moyen de régénérer les ennemis du peuple. Le travail forcé n'occupe pas chez les nazis la place centrale qu'il tient dans les camps communistes, malgré la formule fameuse “Arbeit macht frei”. C'est la guerre qui conduira l'Allemagne à utiliser cette main-d'œuvre docile. Dans les pays communistes, au contraire, l'accomplissement de la tâche imposée est une manière de rédemption: retour à la norme sociale en même temps qu'effort de transformation de la nature, elle rapproche le détenu de la classe ouvrière et le réintègre dans le vaste mouvement politique auquel convient le parti et son Grand dirigeant. Les camps de travail nord-coréens s'inscrivent dans cette tradition, comme le laogai chinois ou le goulag soviétique.
Des camps asiatiques
Dans tous les camps communistes d'Asie, la transformation des détenus passe nécessairement par leur “rééducation” et la pratique de l'introspection. Jean Pasqualini et Harry Wu [11] ont donné une vue complète de ces réunions de critiques et d'autocritiques maintes et maintes fois répétées. Des soldats français tombés aux mains du Vietminh ont raconté le mélange de sous-nutrition, de cours, de conférences, de meetings auquel ils avaient été soumis. Au camp n° 15 de Yodok, comme dans le reste du pays, ces séances étaient organisées deux fois par semaine. Un hommage obligatoire à Kim Il-sung et à Kim Jong-il était attendu des détenus, qui devaient assister à des conférences, lire des articles de la presse communiste et même réciter par cœur pour le Nouvel an des textes à la gloire du maître de Pyongyang. À Yodok, les détenus, bien qu'épuisés et affamés, recevaient trois gros cahiers, un porte-plume et de l'encre. Le premier, appelé “cahier pour évaluer sa vie”, était utilisé pendant les séances de critiques et d'autocritiques. Le deuxième, le “cahier de la politique du parti”, permettait de noter les discours de Kim Il-sung. Le troisième, le “cahier d'histoire révolutionnaire”, était réservé aux hauts faits du n° 1 et de son fils...
Spécificités nord-coréennes
L'un des traits les plus frappants des camps nord-coréens est sans doute la référence familiale. Kim yong, un ancien détenu du camp n° 14, retrouve sa mère dans le camp et est autorisé à vivre avec elle. On l'a vu: Kang Chol-hwan passera ses dix ans de détention en compagnie de son grand-père, de sa grand-mère et de sa sœur. L'Américain Bruce Cunmings s'extasie sur cette politique de “regroupement familial” qui, à ses yeux, contredit le caractère totalitaire des camps nord-coréens, sans voir qu'il s'agit, en réalité, de l'envers (à la mode nord-coréenne) de la notion de responsabilité collective mise en avant par le régime. Les membres d'une même famille sont arrêtés alors qu'un seul d'entre eux est réellement accusé d'un crime politique précis. Il est vrai que cette pratique avait été inaugurée par l'Union soviétique. Les femmes et les sœurs des généraux purgés à la fin des années 1930, les Blücher et autres Toukhatchevski, avaient " droit “à leur propre camp”, près d'Akmolinsk, le fameux ALJIR [12]. Mais il s'agissait plus de déportation que de détention en camp de concentration. Quant aux nazis, s'ils raflaient des familles entières, c'était pour les exterminer et non pour les jeter dans des camps.
La deuxième spécificité nord-coréenne est d'ordre spatial. Les camps nord-coréens englobent le lieu de détention, le lieu de travail et le lieu d'étude; ils sont, en conséquence, bien plus étendus que les camps nazis ou soviétiques. Les nazis et, dans une moindre mesure, les Soviétiques (dont les grands espaces permettent souvent de se passer de limites précises) font au contraire sortir les détenus de la zone délimitée par des fils de fer barbelés. Yodok, avec sa mine d'or, sa carrière, ses champs, ses “villages”, son école, ressemble plus à une réserve qu'à un camp soviétique ou nazi. Et l'on peut en dire autant du camp n° 14 qui couvre une zone d'environ quarante kilomètres sur trente, comprenant une mine de charbon et des fermes; du camp n° 18, avec sa mine de charbon, sa briqueterie, sa cimenterie; ou encore du camp n° 22, qui “exporte” du maïs, des pommes de terre, des haricots, de l'alcool.
Troisième spécificité: la distinction entre “politiques” et non-politiques semble plus nette qu'en URSS et, en tout cas, différente de l'univers concentrationnaire nazi où les catégories étaient “affichées” grâce à des insignes, mais réunies dans un même camp. Certes, on l'a souligné, bien des “crimes” dits “politiques” dépendraient, en démocratie, de l'exercice normal de la liberté de chacun. Les Nord-Coréens arrêtés et condamnés pour crime de droit commun (vol, meurtre, etc.) sont plutôt envoyés en prison. Le système nord-coréen évite ainsi aux détenus “politiques” l'une des pires nuisances des camps soviétiques, voire nazis: la présence de la pègre si bien décrite par Alexandre Soljenitsyne ou Jacques Rossi.
Les camps: un thème porteur
La question des camps est un critère important pour juger de la volonté de la direction nord-coréenne de s'“ouvrir” au reste du monde. C'est à vrai dire l'une des données auxquelles l'opinion publique occidentale se montre le plus sensible. On l'a bien vu, le 1er février 2004, avec l'émotion qu'ont suscitée les déclarations à la chaîne de télévision BBC 2 d'un ancien attaché militaire de l'ambassade nord-coréenne à Pékin, chef de l'administration du camp n° 22. Il affirma que des expériences étaient conduites dans des sortes de chambres à gaz d'environ trois mètres sur trois. Selon lui, des scientifiques assistaient à la mort de détenus gazés. Un document sur le transfert de prisonniers en vue d'une telle expérimentation fut montré au public et authentifié par Kim Sang-hun [13], l'un des meilleurs spécialistes de la Corée du Nord.
Le 22 mars suivant, même émoi de par le monde lorsque le grand quotidien de Séoul, le Chosun Ilbo, mentionne un nouveau témoignage, celui d'un chimiste nord-coréen qui a fait défection. Selon ce dernier, ces expériences sur des détenus “politiques” se poursuivent depuis vingt-cinq ans. Il dit avoir lui-même assisté à une séance de ce type en 1979, à l'époque où il travaillait à la production de composants mortels.
Le modus operandi ressemble à celui décrit plus haut. Deux pièces hermétiquement closes, de deux mètres sur trois et de deux mètres cinquante de hauteur, situées dans l'un des bâtiments du camp. Une des façades de chaque chambre était en verre, permettant ainsi l'observation. Dans un cas, du gaz cyanhydrique était instillé, dans l'autre un mélange de nitrochlorobenzène et de cyanure. L'objet de l'expérience était de mesurer la concentration de poison nécessaire pour tuer un homme [14].
Il est vrai qu'un ou deux récits ne suffisent pas à constituer un dossier sans faille. D'une façon générale, à la différence des camps nazis et du goulag, mais à l'instar du laogai chinois et des camps vietnamiens ou laotiens, les camps nord-coréens font l'objet d'un nombre réduit de témoignages: une demi-douzaine tout au plus pour les grands camps, à peine plus pour les petits. La rareté des sources rend difficile une vision d'ensemble. Elle empêche également une prise de conscience mondiale de la réalité concentrationnaire nord-coréenne, malgré les efforts de quelques réfugiés à Séoul [15].
Ces derniers, ainsi que leurs amis défenseurs des droits de l'homme, font face à une autre difficulté, plus inattendue: le gouvernement sud-coréen est à ce point engagé dans sa politique de la “main tendue au Nord”... qu'il fait tout pour limiter l'impact de leurs déclarations! Le 3 août 2004, évoquant les révélations du scientifique nord-coréen quant à l'usage de produits chimiques mortels sur des prisonniers politiques, Séoul faisait savoir qu'il n'était pas question d'entamer une polémique avec Pyongyang sur ce sujet. Un porte-parole officiel du ministère de l'Unification a même souligné qu'il était difficile de vérifier l'authenticité des “allégations” en question...
Là où les militants pour les droits de l'homme voient un thème “porteur” dans la critique du totalitarisme nord-coréen (compte tenu de la sensibilité toute particulière de l'opinion publique sur ce sujet), voire un levier de déstabilisation (dans la mesure où le totalitarisme a partie liée avec le système concentrationnaire), le gouvernement sud-coréen, lui, ne décèle qu'un prétexte offert aux Nord-Coréens pour qu'ils rompent le dialogue diplomatique en cours.
On aurait tort d'interpréter cette réaction du gouvernement comme un phénomène isolé. Les autorités de Séoul sont soutenues par une opinion sud-coréenne de plus en plus gagnée au pacifisme et à l'antiaméricanisme. Même l'attentat terroriste perpétré par deux agents nord-coréens en novembre 1987 est, rétrospectivement, examiné d'un œil suspicieux dans certains milieux! Ceux-ci laissent entendre que l'explosion du Boeing sud-coréen aurait eu pour origine une provocation de l'extrême droite, bien décidée à “monter” l'un contre l'autre les deux États de la péninsule! Dans de tels milieux, le goulag nord-coréen est, d'abord, une arme de propagande dressée contre le socialisme de la RDPC.
Témoignages et photos-satellites les rendent pourtant non pas crédibles mais évidents. N'est-il pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre? Nous sommes bien placés pour le savoir, nous qui vivons dans un pays où tant d'intellectuels ont traîné Victor Kravchenko dans la boue quand il dénonçait les camps soviétiques, ignoré ceux de ses compatriotes qui avaient connu le goulag et vu en Soljenitsyne un fieffé “réactionnaire”... Bref, les camps nord-coréens sont toujours là , et seul le gouvernement américain apporte un soutien aux ONG qui les dénoncent. Il s'agit, pour Washington, d'utiliser cette scandaleuse réalité comme argument dans la confrontation diplomatique qui l'oppose à la Corée du Nord sur la question de son armement nucléaire. Mais dans ce domaine aussi, qui veut ouvrir les yeux? Certains feignent de croire, parmi les voisins de la Corée du Nord et même aux États-Unis, à une ouverture économique qui rendrait la démocratie inévitable d'ici quelques décennies. Il est vrai que les bombes atomiques n'ont jamais empêché de faire des affaires [16]...
Cette étude a été publiée dans la Revue n°105 (automne 2004) de Politique Internationale
[1] Voir le témoignage de Kang Chol-hwan in “Les Aquariums de Pyongyang” (avec Pierre Rigoulot, Robert Laffont, 2000, pp. 104-105). Ce témoignage a été récemment contredit par certains footballeurs nord-coréens interviewés dans leur pays par les réalisateurs du film britannique “The Game of Their Life”. Mais que valent ces déclarations sous surveillance?
[2] Il en était de même pour le goulag: certains camps ont été plus connus que d'autres en Occident. La Kolyma et Vorkouta par exemple. Les premiers grâce aux témoignages de détenus polonais (Anatole Krakowiecki ou Josef Czapski), allemands (Elinor Lipper) ou russes plus tard (Varlam Chalamov et Evguenia Guinzbourg); les seconds grâce aux témoignages de détenus étrangers après 1956 (les Français Pierre Danzas, Armand Maloumian, l'Allemand Johan Urwich, les Polonais Gustaw Herling et Edward Buca).
[3] David Hawk et le Comité américain pour les droits de l'homme en Corée du Nord nous ont facilité la tâche en publiant en 2003 un document exceptionnel de 120 pages sur les camps nord-coréens, “The Hidden Gulag”. Ce livre réunit de nombreux témoignages (dont nos Aquariums de Pyongyang publiés avec Kang Chol-hwan) et d'extraordinaires photos prises par satellite. Qu'ils soient ici remerciés et félicités pour la qualité de leur travail.
[4] Les camps d'Onsung (n° 12) et de Kyungsung (n° 11), cités dans “Le Siècle des camps”, de Joël Kotek et Pierre Rigoulot (Lattès, 2000), ont été fermés en 1989. Celui de Chonma, camp n° 27 situé dans la province de Pyeongan-Nord, non mentionné, a été fermé en 1990, et le petit camp de Hwachon (n° 26) en 1991.
[5] Le grand-père de Kang Chol-hwan avait fait fortune au Japon. Il avait répondu avec toute sa famille aux appels lancés en direction de la diaspora nord-coréenne, au Japon et ailleurs, l'exhortant à regagner la mère patrie ou cette part de la mère patrie, au nord du 38e parallèle, qui n'était pas “inféodée aux États-Unis d'Amérique”.
[6] À ce titre, ils n'ont même plus l'occasion de progresser idéologiquement grâce aux séances de critiques et d'autocritiques!
[7] “The Hidden Gulag”, p. 42.
[8] Cette pratique n'est pas tout à fait unique. Elle est décrite par la Laotienne Souuvannavong Vongprachan in “La jeune captive du Pathet-lao”, Fayard, 1993.
[9] Ce témoignage est largement reproduit dans Les Cahiers d'histoire sociale, no 7, automne-hiver 1996.
[10] Heo Man-ho, “Political detention camps in relation to socio-political change in North Korea”, quatrième conférence internationale sur les droits de l'homme et les réfugiés nord-coréens, tenue à Prague les 2-4 mars 2003.
[11] Jean Pasqualini, “Prisonnier de Mao”, Famot, Genève 1977. Harry Wu, “Vents amers”, Bleu de Chine, 1995; “Laogai, le goulag chinois”, Dagorno, 1996; “Retour au laogai”, Belfond, 1997.
[12] Akmolinsk signifie le “tombeau blanc” en kirghize. Quant à ALJIR, ce sont les initiales d'“Akmolinskii Lager Jon Izmennikov Rodiny”, “camp d'Akmolinsk des épouses des traîtres à la patrie”. Voir: Pierre Rigoulot, “Des Français au goulag”, Fayard, 1984.
[13] Infatigable activiste en faveur des droits de l'homme en Corée du Nord, Kim Sang-hun a organisé de nombreux réseaux à travers la Chine pour favoriser la fuite des Nord-Coréens vers certains pays voisins. Il s'est illustré récemment à la BBC en présentant et en authentifiant un ordre de transfert de détenus vers un lieu d'expériences biologiques.
[14] Passons sur les détails de la mort des cobayes humains. Le témoin n'a pas su dire dans quel camp l'expérience a eu lieu: on lui avait mis un bandeau sur les yeux pendant tout le voyage qui dura à peu près quarante minutes, en partant de Pyeongseong, dans le Sud-Pyeongan. Des responsables du camp, des officiers et des membres du parti de haut rang assistaient à l'expérience.
[15] Ils annoncent la parution prochaine d'un livre qui donnera, en coréen et en anglais, une vue plus large et plus précise encore de ces camps.
[16] Voir: “Even as the Bush administration has worked to isolate North Korea in a campaign to make it drop its nuclear program, Asian and European governments have been actively engaging North Korea on diplomatic, cultural and economic levels”, The New York Times, 21 août 2004.
Pierre Rigoulot, écrivain et philosophe, est Fellow à l'Atlantis Institute
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