POLITIQUE INTERNATIONALE — Fort heureusement pour les chantres du manichéisme et de la pensée unique, le Likoud existe. Le principal parti nationaliste israélien, toujours arc-bouté sur la revendication du Grand Israël et, à ce titre, opposé aux accords d'Oslo, permet en effet d'expliquer à bon compte les explosions de violence qui secouent régulièrement le Proche-Orient, en particulier la Palestine géographique. Dérivatif idéal pour problèmes complexes, le Likoud est du reste très souvent placé sur le même piédestal que le Hamas, mouvement terroriste palestinien d'obédience islamiste. Hier Benyamin Netanyahou était l'obstacle à la paix avec son “tunnel de la discorde”; aujourd'hui Ariel Sharon est le provocateur par qui a surgi la guerre. Et demain? Quel autre arbre du nationalisme israélien choisira-t-on pour cacher la forêt des aberrations, hypocrisies et vaines utopies des calamiteux accords d'Oslo?
Certes, le 28 septembre 2000, par le caractère spectaculaire de sa visite sur l'esplanade des Mosquées, le chef du Likoud a cherché à envenimer les rapports déjà très tendus entre le gouvernement travailliste et l'Autorité palestinienne de Yasser Arafat, de manière à déstabiliser le premier ministre Ehoud Barak. Pourquoi s'en étonner? L'initiative n'est-elle pas politiquement logique et presque banale de la part d'un leader d'opposition en régime démocratique?
Pour sa part, en bon adepte occasionnel du grand Clausewitz, Yasser Arafat a récupéré l'événement, utilisant la guerre - en fait, lâchant la bride à une légitime exaspération populaire - en guise de continuation de la politique par d'autres moyens. Car, depuis l'échec du sommet de Camp David II en juillet 2000, les pourparlers piétinaient et le partenaire israélien passait, aux yeux des Etats-Unis et même de l'Union européenne, pour être plus ouvert au compromis que son homologue palestinien. Il fallait donc rétablir l'équilibre des forces d'une façon ou d'une autre.
Faut-il voir dans ces deux facteurs conjoncturels les seules raisons de la guerre ouverte que se livrent depuis plusieurs mois Israël et l'Autorité palestinienne? S'en contenter, en tout cas, c'est ne pas comprendre les mécanismes pervers qui constituent les causes profondes du conflit actuel.
Les équivoques d'Oslo
Les architectes travaillistes des accords d'Oslo ont sans doute péché autant sur la forme que sur le fond. D'emblée, il avait été décidé de laisser en suspens les cinq questions les plus complexes: la souveraineté sur Jérusalem; le droit au retour des réfugiés; le sort des implantations; le partage de l'eau; et le tracé définitif des frontières. En attendant, les négociations s'engagèrent sur les points perçus comme les moins difficiles: l'octroi à Yasser Arafat de pouvoirs municipaux étendus à Gaza et Jéricho, puis dans les six agglomérations palestiniennes de Cisjordanie (hors Jérusalem-Est); la redistribution des taxes et des droits de douane entre l'Etat hébreu et cette nouvelle entité politique baptisée Autonomie palestinienne; l'organisation de patrouilles militaires conjointes dans certaines zones sensibles; les travailleurs palestiniens en Israël, etc.
Pour Shimon Pérès, Yossi Beilin et Uri Savir, les principaux négociateurs israéliens, l'objectif politique fondamental était double: d'une part, se décharger du fardeau des zones à forte concentration palestinienne en révolte endémique; d'autre part, encourager les Palestiniens à abandonner, ou du moins à édulcorer celles de leurs revendications qui étaient liées aux cinq dossiers litigieux - et cela, pour sauvegarder “l'édifice de la paix”. A moyen terme, cet édifice devait prendre l'aspect d'un vaste marché commun du Moyen-Orient grâce auquel les Palestiniens connaîtraient un décollage économique fulgurant.
La gauche sioniste réitérait son erreur séculaire consistant à croire que les Arabes - d'Israël comme d'ailleurs - étaient prêts à sacrifier leurs aspirations identitaires profondes sur l'autel d'un (hypothétique) bien-être matériel. Car la “paix fonctionnelle” conceptualisée par Shimon Pérès, truffée de formidables complexes industriels et touristiques, de Silicon Valley israélo-arabes et autres chimériques viaducs et autoroutes “de la paix”, permettait à Israël non seulement de ne pas déplacer ses implantations, mais encore de conserver sous son contrôle politique plus ou moins exclusif l'intégralité d'un grand Jérusalem et les principales ressources hydriques de la région. Qu'importaient les notions “dépassées” de frontières, de souveraineté et de symboles nationaux dès lors que le Moyen-Orient évoluerait vers le modèle ouvert et abouti de l'Union européenne!
Toutefois, pour atteindre cet Eden, les voisins arabes devaient devenir “raisonnables”, s'ouvrir culturellement et politiquement, et renoncer définitivement - pour les Palestiniens, en particulier - à un certain nombre de leurs revendications: reconnaissance de la Nakba [1], retour des réfugiés, souveraineté effective sur Jérusalem, attributs militaires et diplomatiques, etc. Prospérité (promise) contre identité: le sempiternel “deal” travailliste suscita, au mieux, la méfiance, au pire, l'hostilité catégorique d'intellectuels, d'hommes d'affaires et de gouvernants qui voyaient en Israël le principal bénéficiaire de ce système économique régional.
Pour leur part, à travers le processus d'Oslo, les Palestiniens crurent déceler chez les Israéliens une profonde lassitude du conflit ainsi que le désir de jouir d'un mode de vie et de consommation à l'occidentale - mode de vie que seule une paix totale permettait d'envisager. Mais de la lassitude à l'abandon, il y a un seuil d'interprétation que l'Autorité palestinienne semble avoir franchi un peu rapidement. Bien qu'elle soit portée aux plaisirs faciles et aux mirages de la nouvelle économie, en tout cas pour ses éléments les plus jeunes, la société israélienne demeure fortement structurée autour du sionisme fondateur et de ses valeurs consubstantielles: le caractère juif de l'Etat et la souveraineté nationale juive sur une portion au moins du concept biblique d'“Eretz Israël”.
Si les Israéliens avaient, bon gré mal gré, soutenu jusque-là le processus de paix, c'est qu'ils en éprouvaient concrètement les bienfaits. Il leur permettait de conserver sous leur contrôle la plus grande partie des Territoires (environ 70% de la superficie totale), d'en finir avec les périodes de réserve stériles et éprouvantes, d'engranger des progrès diplomatiques considérables et d'enregistrer une croissance économique sans précédent... Répétons-le: autoriser les populations palestiniennes à s'autogérer comme bon leur semble est une chose; renoncer à une souveraineté perçue comme historiquement légitime sur les espaces centraux d'Eretz Israël, et surtout envisager d'évacuer par la force les citoyens juifs qui ont choisi d'y vivre, en est une autre.
Pour preuve de l'incompréhension profonde (ou, diront les cyniques, du marché de dupes) entre négociateurs israéliens et palestiniens, rappelons que, dès l'été 1995, autrement dit avant l'assassinat de Rabin en novembre et l'arrivée au pouvoir de Benyamin Netanyahou en mai 1996, il était clair que les cinq dossiers les plus épineux resteraient longtemps dans l'impasse. Dernières illustrations en date de l'inexistence d'un plus petit dénominateur commun entre les deux parties: l'échec flagrant - non pas “in extremis” comme présenté si souvent, mais total et bien prévisible - du sommet de Camp David II, en juillet 2000, et du plan Clinton proposé fin décembre [2].
Aux chauds partisans occidentaux des accords d'Oslo, seule l'école géopolitique française - notamment les revues Hérodote et Limes - opposa, durant ces années d'euphorique illusion, son scepticisme. Les contestataires se voyaient régulièrement jeter à la tête par les militants du “camp de la paix”, en guise de cinglant défi intellectuel, les deux infaillibles exemples suivants: la réconciliation franco-allemande et la bonne entente judéo-musulmane au cours des siècles. Au regard de ces réalités historiques et contemporaines, comment pouvait-on douter de l'imminente réconciliation israélo-arabe?
Soyons précis. La valeur comparative du premier exemple est à peu près nulle: quel Livre saint, quelles écritures ont jamais défini l'Alsace, la Sarre ou le Rhin comme revenant de droit divin à la nation française ou allemande? L'un de ces deux peuples a-t-il déjà contesté le droit de l'autre à se percevoir comme tel et, par conséquent, à se doter de tous les attributs d'une souveraineté pleine et entière? L'un de ces deux Etats-nations n'a-t-il pas été militairement anéanti et politiquement neutralisé au terme d'un conflit meurtrier?
Quant au second exemple, il dénote un manque consternant de réalisme et une mauvaise appréciation de l'identité juive: certes, Juifs et Musulmans ont vécu de très belles pages d'histoire ensemble, du Maghreb à l'Empire ottoman. Mais exclusivement sous souveraineté musulmane. Or, pour les 80% d'Israéliens juifs, le sionisme est avant tout l'instrument de la souveraineté nationale juive, les Juifs étant entendus comme peuple et pas uniquement comme religion. C'est là, d'ailleurs, que réside l'un des antagonismes les plus irréductibles du conflit israélo-arabe.
Y a-t-il un peuple juif?
Nouveaux Juifs et “yahudin”
Dès le début du XXe siècle, les sionistes ne considèrent pas qu'ils viennent mais qu'ils reviennent s'installer en Eretz Israël. Non pas en tant que particuliers, ni même - et tel est bien le noeud de la question - comme membres d'une confrérie ou d'une communauté religieuse, mais en tant que peuple, avec tout ce que cette notion implique. En provenance de contrées dont les autochtones de Palestine ne soupçonnent parfois même pas l'existence, affluant le plus souvent de cette lointaine et froide Europe orientale, plus rarement issus de sociétés arabo-musulmanes, les “nouveaux Juifs” sionistes ne correspondent en rien à l'image traditionnelle et religieuse que s'en font les Arabes de Palestine, les négociants chrétiens, les nationalistes arabes ou les simples fidèles musulmans.
Des Juifs, les Arabes de Palestine n'en connaissaient jusqu'alors que de deux sortes. D'abord, les quelques milliers de haredim (ultra-orthodoxes) installés avant la première vague d'immigration sioniste de 1881-1882. Reclus dans une existence strictement religieuse au fond de leurs quartiers-ghettos, ils ne revendiquaient que le droit de pratiquer les coutumes ancestrales - ashkénazes pour l'essentiel - et de psalmodier en redingote noire au Mur des Lamentations. A ce titre, ces communautés multiséculaires, regroupées à Jérusalem et Hébron et, dans une moindre mesure, à Safed, Tibériade et Jaffa, étaient relativement bien tolérées par l'environnement arabe et les pouvoirs ottomans en place depuis le XVIe siècle.
Ensuite, il y avait ces commerçants le plus souvent itinérants, qui faisaient halte en Palestine pour quelques mois avant de s'en retourner à Alep, Istanbul ou Alexandrie. Les uns s'exprimaient en yiddish, les autres en arabe ou en judéo-espagnol; tous étaient étrangers aux aléas politiques et ne réclamaient que le droit au culte et la liberté du commerce.
Tout change à partir des années 1904-1905. En fait, ce sont les yahudin (Juifs) qui ont changé. Les “nouveaux Juifs”, véritables mutants dont rien dans les moeurs ni dans le mode de pensée ne s'apparente à ceux des orthodoxes paisibles des vieilles villes de la région, présentent des singularités tout à fait stupéfiantes et pour le moins inquiétantes. A l'inverse des Juifs traditionnels, ces Juifs hybrides ne parlent pas le judéo-arabe et ne se contentent pas de pratiquer le yiddish. Ils s'expriment dans la langue écrite de leurs prières - des prières que, pour l'immense majorité d'entre eux, ils récitent rarement. En effet, ils s'affirment athées, autant dire païens aux yeux des musulmans.
Ils s'établissent en communautés collectivistes ou “chacun selon ses moyens et ses besoins” (d'après la formule consacrée) partage à peu près tout avec les autres sur un mode égalitariste et “misogame”. La propriété privée y est bannie ainsi que le commerce et la circulation de monnaie. Les décisions se prennent en accord avec les femmes et de manière démocratique, au sens presque athénien du terme. Pas de clan ni de grandes familles prestigieuses; la famille elle-même est délibérément disloquée, ses liens dilués au maximum au sein de la collectivité. Pis encore: les “nouveaux Juifs” font travailler les femmes aux mêmes tâches que les hommes et dans une déshonorante promiscuité. Elles s'habillent bras découverts et jambes nues. Tous chantent et dansent entrelacés. Parfois, ils vont même jusqu'à élever des porcs pour en consommer la chair...
Même s'il est permis d'en sourire, on aurait tort de sous-estimer la réaction de défiance que ce système socio-économique, philosophique et relationnel révolutionnaire a provoqué dans les milieux arabo-musulmans conservateurs. Ce système suscite chez les notables palestiniens - du moukhtar (chef du village) à l'imam en passant par le maître d'étude coranique et le père de famille tout-puissant en son foyer - d'autant plus de craintes que ces drôles de Juifs, non contents d'entretenir ce mode d'existence dépravée, tentent de les convaincre de rejoindre le progressisme universel en marche. Ils semblent, selon l'excellente formule d'Arthur Koestler, “démangés du désir de leur expliquer qu'Allah est l'opium du peuple et que leurs femmes devraient utiliser des préservatifs” [3]! Aux yeux de ces dignitaires spirituels, représentants d'un régime cloisonné et séculaire de petite propriété foncière, de commerce local, d'artisanat et d'élevage vivrier - éléments dominants d'une société rurale structurée en clans, en grandes familles et en clientèles - les risques de “contagion” et de corruption de la jeunesse apparaissent évidents. D'autant plus évidents que le foyer familial demeure précisément le pilier majeur de tout l'édifice social. Dans ces conditions, on comprend ce que le rejet des autochtones arabes - dans les campagnes de Galilée aussi bien qu'à Jérusalem, à proximité immédiate de laquelle s'implante en 1926 le kibboutz Ramat Rahel - a pu avoir de catégorique, ne serait-ce que sur le plan des moeurs et des mentalités.
D'abord vécue comme étrange puis quelque peu provocante ou sacrilège, la présence des “nouveaux Juifs” ne tarde pas à devenir intolérable. A partir des années 1920-1930, leur nombre s'accroît, leurs aspirations prennent une tonalité sans cesse plus politique et leurs revendications des accents de plus en plus nationalistes. Cette dimension idéologique du sionisme cristallise l'exaspération des Arabes de Palestine. En effet, de quel droit les gens du Livre se découvrent-ils l'âme nationale? Sur quelle légitimité seraient-ils fondés à revendiquer une terre qu'ils prétendent leur, mais qu'en tant que peuple ils n'avaient plus foulée depuis des siècles? Et pourquoi revendiqueraient-ils Jérusalem au titre de royaumes antiques dont ils ne respectent pourtant à peu près aucun des fondements politiques et théologiques?
Ce n'est pas tout: les yahudin eux-mêmes ignorent, voire méprisent ouvertement, l'aventure sioniste qui se déroule à leurs portes, y compris dans sa composante religieuse (très minoritaire). Ils y voient au mieux une erreur d'interprétation des textes sacrés sur la Rédemption, au pire une entreprise satanique de mécréants et d'apostats qui répandent un faux messianisme dégénéré susceptible d'attirer sur l'ensemble des Juifs les foudres divines. Comment les Arabes pourraient-ils porter sur les sionistes un regard moins critique que leurs frères juifs?
Le sionisme: de la supercherie au complot impérialiste
Au fond, le sionisme ne relève-t-il pas d'une vaste supercherie? C'est en tout cas l'opinion exprimée par l'OLP à travers sa Charte nationale: “Les prétentions fondées sur les liens historiques et religieux des Juifs avec la Palestine sont incompatibles avec les faits historiques et avec une juste conception des éléments constitutifs d'un Etat. Le judaïsme étant une religion, il ne saurait constituer une nationalité indépendante. De même, les Juifs ne forment pas une nation unique dotée d'une identité propre, mais ils sont citoyens des Etats auxquels ils appartiennent” [4].
Parallèlement, se renforce la conviction qu'il existe derrière l'Etat-nation d'Israël une sorte d'Internationale de la religion juive. Il est vrai que les leaders israéliens en appellent de manière systématique à la solidarité indéfectible du peuple juif, en dépit de sa dispersion géographique et de la réticence du plus grand nombre à rejoindre la patrie. “L'Etat d'Israël - déclarait David Ben Gourion - fait partie du Moyen-Orient seulement du point de vue géographique; ce qui, en définitive, représente un élément statique. Par ses aspects bien plus décisifs de dynamisme, de vitalité créatrice et de progrès, Israël fait partie du judaïsme mondial. Dans ce judaïsme, il puisera la force et les moyens de construire la nation d'Israël, de développer les richesses de sa terre; grâce à la puissance du judaïsme mondial, il sera édifié et réédifié à jamais” [5].
Ce à quoi l'exégète Abdul-Halim Mahmoud, palestinien, lui répond en 1968: “En vérité, Dieu Tout-Puissant a voulu que la guerre soit une épreuve pour les sociétés musulmanes d'aujourd'hui. Pour punir celles-ci de leur négligence et de leur insouciance prolongées, Dieu leur a opposé un étrange ramassis de gens rassemblés depuis tous les points de la terre, répandant une loi totalement étrangère à Dieu et carrément hostile à l'humanité en général” [6].
Ces affirmations recueillent-elles toujours l'adhésion des organisations et des masses, plus d'un demi-siècle après la création d'Israël? Force est de le constater.
En 1994, aux beaux jours du processus de paix israélo-palestinien entamé à Oslo, il nous a été donné de rencontrer l'une des sommités spirituelles les plus respectées du monde arabe musulman sunnite: le sheikh Hamoud de Saïda. Sa sagesse, son érudition et sa grande pondération lui ont valu d'être sollicité à maintes reprises au cours de la guerre civile du Liban pour remplir des missions de bons offices et faciliter l'échange de prisonniers entre toutes les parties au conflit. “Israël? Ce n'est rien, expliquait-il. Cet Etat a été créé artificiellement, de toutes pièces. Israël, c'est un peu d'Allemagne, un peu de Russie, un peu de Pologne, un peu d'Amérique... Quand il y aura la paix, vous verrez, les Juifs retourneront dans leurs pays d'origine, chacun dans le sien. Regardez combien sont déjà partis en Amérique!” [7].
Au fond, que sont les Juifs sionistes? Un mélange de cent nationalités, une religion (sévèrement critiquée par l'exégèse islamique mais néanmoins reconnue par le Coran), mais en aucun cas un peuple comme peuvent en constituer, par exemple, les Arabes. Telle est la perception la plus communément répandue dans les sociétés arabo-musulmanes, en particulier en Palestine.
De la supercherie au complot, il n'y a qu'un pas. Nombre d'hommes politiques arabes et palestiniens ainsi que de nombreux exégètes musulmans vont très vite le franchir, portés par un nationalisme arabe en plein essor dans les années 50-60. On retrouve, là encore, la passionnante dichotomie entre le discours laïque des nationalistes arabes et celui - théologique - des hommes de foi, oulémas et autres dignitaires religieux d'un islam qui se cherche.
Pour les parangons du nationalisme panarabe, du chrétien Michel Aflak à l'alaouite Bachar el-Assad, l'ennemi absolu, le mal qui oppresse les peuples, au premier rang desquels les Arabes, porte un nom: l'impérialisme. Des décennies durant, l'impérialisme s'est appuyé sur la colonisation afin d'asservir et de dominer les peuples sur les plans culturel et économique. Contraint de se replier devant la révolte de ces peuples, l'impérialisme jadis européen, aujourd'hui américain, a établi artificiellement une tête de pont, une enclave occidentale et capitaliste, au coeur du monde arabe. Il s'agit d'Israël, créé de façon inique et arbitraire - l'ONU en 1947 n'étant qu'un club occidental - à la suite des persécutions nazies infligées aux Juifs et auxquelles les Arabes étaient totalement étrangers. Dans cette optique - répétons-le - l'Etat hébreu n'est qu'une base avancée, une sorte de porte-avion impérialiste entretenu par la base-mère américaine et son puissant lobby juif, un “cancer” au sein du monde arabe dont il empêche l'unité et la libération.
Ainsi, la fin d'une période jugée honteuse et cruelle de l'histoire mondiale a coïncidé avec la naissance, à la charnière de l'Afrique et de l'Asie, d'un nouveau produit de l'impérialisme européen et d'une variété inédite de “colonialisme raciste”.
Pour les tenants de cette ligne laïque, nationaliste et anti-impérialiste, les Arabes de Palestine n'ont donc pas seulement perdu le contrôle politique de leur propre terre, mais aussi sa propriété physique. De nombreux commentateurs de la même sensibilité font remarquer qu'au cours des quatre premières décennies de son existence, soit approximativement de 1880 à 1920, le sionisme politique a largement échoué par rapport à ses objectifs présumés. Lorsque les Britanniques s'emparent de la Palestine en 1917, les Juifs n'y représentent en effet qu'un pourcentage infime de la population résidente, 8% environ. Pas même 1% des Juifs à travers le monde a alors rejoint ce Yishouv (foyer national) que les sionistes présentent pourtant comme étant la patrie légitime de leur peuple.
C'est la Première Guerre mondiale qui rendit possible le développement de la “colonisation sioniste” en Palestine, en “mettant en scène les facteurs de l'alliance conclue en 1917 [la Déclaration Balfour] entre l'impérialisme britannique et le colonialisme sioniste; alliance qui, pendant les trente années suivantes, ouvrira les portes de la Palestine aux colons sionistes, facilitera l'implantation d'une communauté de colons sionistes et préparera le terrain (...) à la création de l'Etat colonial sioniste en 1948” [8].
Ce thème de l'alliance des impérialismes contre le monde arabe, qui dominera les représentations anti-sionistes tout au long des années nassériennes et au-delà, donnera lieu à un véritable fantasme collectif autour des nouveaux “croisés”.
La théorie nationaliste arabe du sionisme comme “fer de lance” de l'impérialisme s'apprécie, là encore, dans la Charte nationale palestinienne, qui stipule à cet égard: “Le sionisme est un mouvement politique organiquement lié à l'impérialisme international et opposé à toute action de libération et à tout mouvement progressiste dans le monde. Il est raciste et fanatique par nature, agressif, expansionniste et colonial dans ses buts, et fasciste par ses méthodes. Israël est l'instrument du mouvement sioniste et la base géographique de l'impérialisme mondial, stratégiquement placé au coeur même de la patrie arabe pour sa libération, son union et son progrès. Israël est une source constante de menaces vis-à-vis de la paix au Proche-Orient et dans le monde entier. étant donné que la libération de la Palestine éliminera la présence sioniste et impérialiste et contribuera à l'instauration de la paix au Proche-Orient, le peuple palestinien recherche l'appui de toutes les forces progressistes et pacifiques du monde et les invite toutes instamment, quelles que soient leurs affiliations et leurs croyances, à offrir aide et appui au peuple palestinien dans sa juste lutte pour la libération de sa patrie”.
Comment les Juifs voient les Palestiniens
Une terre à prendre
“Une terre sans peuple pour un peuple sans terre”. La formule n'était pas inédite lorsque Theodor Herzl l'employa dans la fièvre de l'aventure sioniste. Elle avait servi quelques décennies auparavant à illustrer l'esprit pionnier d'une Amérique aux espaces infinis accueillant toutes les bonnes volontés, toutes les immigrations et tous les peuples sans terre.
Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd'hui, le fait est que le mouvement sioniste ne s'intéressa réellement à l'émergence d'un nationalisme arabe qu'en 1929, lors de la première révolte arabe, ponctuée par les pogromes meurtriers de Hébron et Safed.
Pour les théoriciens et les premiers pionniers du sionisme politique, il ne faisait aucun doute que la Palestine était vide. Certes pas exempte de présence humaine, mais dépourvue d'une société structurée, constituée, avec ses valeurs, ses fondements cultuels et culturels, ses référents historiques. Une telle vision de la vacuité des terres à conquérir (au sens mélioratif que revêtait ce terme à l'époque) s'inscrivait dans le courant colonialiste européen de cette fin du XIXe siècle. Pour les explorateurs et conquérants français, britanniques, hollandais, belges ou allemands, les terres étaient, par définition, considérées comme vierges, donc disponibles, dès lors qu'elles n'étaient pas blanches.
Bien entendu, la démarche sioniste ne consistait pas en une conquête militaire. En revanche, l'objectif correspondait bien à l'installation massive d'une population sur un territoire, celui-ci étant définitivement déterminé lors des VIe et VIIe Congrès sionistes de 1903 et 1904.
Lorsqu'il devint manifeste qu'une population non négligeable vivait en Palestine et en Syrie-Palestine, c'est la représentation classique et colonialiste du “progrès” qui s'exprima très majoritairement au sein du mouvement sioniste, puis chez les leaders socialistes du Yishouv et jusqu'au coeur du discours travailliste des premiers dirigeants de l'Etat d'Israël.
Cette population indigène mesurait-elle seulement sa chance? N'allait-elle pas bénéficier de l'apport considérable de l'entreprise sioniste? En 1861, déjà, Moses Hess [9] était convaincu que les Juifs d'Europe occidentale seraient accueillis à bras ouverts par les Arabes de Palestine dans la mesure même où ils contribueraient à l'essor économique et social de cette région. Dans l'un de ses ouvrages de référence, “Altneuland” (Pays ancien, pays nouveau), le père fondateur Théodor Herzl exprimait, trois décennies plus tard, un point de vue similaire en faisant dire au personnage de Reshid Bey: “Comment pouvez-vous considérer celui qui vient à vous les mains pleines comme un voleur? Les Juifs nous ont apporté la richesse et la santé. Pourquoi nourrir de mauvaises pensées à leur égard? Pourquoi ne pas répondre à leurs sentiments d'amitié?” [10].
Plus réaliste, le penseur Ahad Ha-Am avait publié dès 1891 un article intitulé “La vérité d'Eretz Israël” où il écrivait: “Si jamais notre peuple était à même de chasser les habitants de ce pays (...), il serait malaisé de leur faire céder le terrain”. Et de donner l'alerte en 1920, trois ans après la Déclaration Balfour, en affirmant que les droits historiques des Juifs sur Eretz Israël n'annulaient pas ceux acquis sur ce pays tout au long des siècles par les Arabes dont c'était également le foyer national.
Avant que l'affrontement judéo-arabe ne prît la tournure sanglante d'une véritable guerre civile larvée puis ouverte entre 1936 et 1939, et de 1945 à 1948, un certain nombre de tentatives de conciliation s'étaient engagées entre leaders du Yishouv et nationalistes arabes de Palestine. En 1918, Haïm Weizmann s'était rendu en personne à Amman pour y rencontrer l'émir Fayçal, chef alors incontesté du mouvement nationaliste arabe et prétendant au trône de Syrie. Les deux leaders estimèrent que la Palestine (avant qu'elle ne fût amputée de la Transjordanie) était susceptible d'accueillir un nombre considérable d'habitants, à condition que ce pays se développât à un rythme intensif, et que les progrès sionistes ne pouvaient qu'améliorer le sort des Arabes. Mais Fayçal, originaire du Hedjaz, n'était manifestement pas au fait des réalités de la Palestine où les éléments nationalistes, profondément hostiles au sionisme, refusèrent d'entériner l'accord paraphé par lui. Malgré des efforts individuels de rapprochement de part et d'autre, les Arabes de Palestine continuèrent à voir dans la Déclaration Balfour une atteinte à leur droit à une souveraineté arabe et musulmane. Au mieux, certains dirigeants modérés et favorables à la Grande-Bretagne, tels les Hachémites, semblaient pouvoir accepter l'existence d'une minorité juive plus ou moins autonome sur un territoire demeurant arabe.
Plus significatives encore furent les rencontres qui se déroulèrent en 1933 et 1934 entre David Ben Gourion et Moussa Alami, un nationaliste arabe qui occupait alors le poste de procureur général dans l'administration britannique - rencontres fort courtoises au cours desquelles les deux hommes explorèrent les possibilités d'un accord de fond entre la politique sioniste et celle des Arabes. Or, dès la première entrevue, Alami tint à mettre les choses au point: il expliqua à son interlocuteur que le credo sioniste, selon lequel les Arabes appréciaient les bienfaits que les Juifs étaient censés leur apporter, était dénué de tout fondement. Et d'ajouter que “les Arabes préféreraient que la Palestine demeurât pauvre et déserte jusqu'à ce qu'eux-mêmes la fassent refleurir, même si cela devait prendre un siècle” [11].
Le progrès matériel contre la paix
Près de cent ans après le premier Congrès sioniste de Bâle, plus d'un demi-siècle après la proclamation de l'Etat d'Israël et en plein processus de paix israélo-arabe, le pouvoir travailliste en place en Israël en 1992-1996 puis 1999-2000 tient toujours le même langage. Il s'agit toujours d'exalter ce sempiternel progrès socio-économique en échange duquel les Arabes (Palestiniens ou autres) ne pourraient s'empêcher d'offrir la paix, sinon la fraternité, à l'Etat juif dans le cadre de ce mizrah hatihon hahadasha, le “nouveau Moyen-Orient” cher à Shimon Pérès...
Ce discours est, en définitive, assez typique du progressisme sioniste socialiste. Un discours auquel les Palestiniens ont toujours répondu que leur priorité absolue demeurait l'obtention des attributs réels de la souveraineté sur un territoire cohérent, après quoi seulement ils pourraient décider librement d'engager - ou non - des négociations de diverses sortes, mais des négociations d'Etat à Etat.
C'est à Jérusalem que le phénomène reste le plus éloquent. Maire de la capitale israélienne depuis 1965, le travailliste Teddy Kollek hérite, en 1967, d'une municipalité dont la surface a doublé et dont la population a augmenté d'un tiers. D'un tiers d'Arabes bien entendu, puisque la ville “réunifiée” comprend désormais l'ancienne partie Est, jordanienne, de la Ville Sainte ainsi que plusieurs villages cisjordaniens annexés à l'Etat d'Israël. Durant son long mandat, il n'aura de cesse de se préoccuper des infrastructures, du confort des administrés arabes, souvent défavorisés, de la bonne entente entre groupes ethno-religieux et du maintien de la concertation, y compris pendant les périodes de crise. Construire des établissements de soins pour tous, planter des arbres à Abu Tor, entretenir la voirie à Shuafat, rénover les canalisations de Sur Bahir, Wadi el Joz et Al Ayzariya: tel fut son lot quotidien pendant vingt-six ans.
Peut-être ce programme a-t-il été trop timide. Peut-être a-t-il été mal compris. Mais peut-être se situait-il tout simplement hors des desiderata identitaires profonds de la population palestinienne... Toujours est-il qu'aux élections municipales d'octobre 1993, les premières que le “lion de Jérusalem” risquait véritablement de perdre, les administrés arabes de Jérusalem - soit un peu plus de 25% du corps électoral - le boudèrent. Malgré l'appel vibrant lancé par celui qui fit matériellement tant et plus pour eux, seuls 6,5% allèrent lui porter leurs suffrages, scellant ainsi son sort politique et permettant à son rival du Likoud Ehoud Olmert, allié aux Juifs ultra-orthodoxes, d'obtenir un score écrasant.
En juin 1995, nous avions rencontré le “lion” dans son bureau de l'Institut de Jérusalem. A 85 ans, il avait retracé avec fierté les ambitions qui avaient été les siennes durant tant d'années: “J'ai toujours eu pour but d'aider les gens à vivre les uns avec les autres. Moi j'ai toujours marché seul dans les quartiers arabes, sans gardes du corps. Alors qu'ai-je fait? J'ai fait construire une grande clinique qui est la meilleure du pays, avec des Juifs et des Arabes. On a bâti des bibliothèques, des écoles, on n'a pas changé les panneaux dans les rues arabes et on a fait d'autres choses pour améliorer la vie des Arabes. ( ...) Vous savez, il y a beaucoup d'avantages pour les Arabes à vivre ici. C'est facile pour eux car ils n'ont rien à faire, ils n'ont pas à diriger les écoles, ni les crèches; ils n'ont à en attendre que des bénéfices: l'expansion économique, les assurances contre le chômage...” [12].
L'introuvable identité palestinienne
Depuis un siècle, théoriciens, stratèges et architectes du sionisme et de l'Etat d'Israël ont globalement fait preuve d'un sens politique et d'une efficacité organisationnelle tout à fait honorables. Compte tenu de leurs objectifs initiaux et surtout des difficultés rencontrées dans un environnement particulièrement hostile, leur bilan apparaît plutôt positif. Mais s'il est bien une erreur de perception majeure entretenue par les sionistes puis par les Israéliens jusqu'aux années 80 au moins, c'est sans nul doute celle qui a consisté à ne pas comprendre (à ne pas vouloir comprendre?) qu'une conscience spécifique était née, prenait corps, se développait, s'enracinait à leur propre contact.
Du déni...
L'un des rares visionnaires en la matière, Zeev Jabotinsky, déclara publiquement au Congrès sioniste de 1921 que les Juifs ne pourraient jamais s'établir en Palestine avec le consentement des Arabes; il n'hésita pas à citer l'exemple de l'Amérique qui serait demeurée déserte si la colonisation des Blancs avait dépendu de l'accord des Indiens. Selon le leader sioniste nationaliste, il n'y avait aucun “malentendu” entre les Juifs et les Arabes, mais un conflit fondamental d'intérêts. Les Arabes de Palestine n'accepteraient le sionisme que contraints et forcés.
L'affirmation de Jabotinsky avait scandalisé la plupart des délégués présents. C'est pourtant, sur le fond, une thèse à peu près similaire qu'exprimera en 1929 le chef de l'exécutif sioniste David Ben Gourion: “Le prix qu'Eretz Israël a aux yeux des Juifs et celui qu'a la Palestine aux yeux des Arabes n'ont rien de comparable. Notre pays n'est qu'une parcelle infime des vastes territoires habités par les Arabes (...). Pour l'ensemble du peuple juif, c'est là le seul pays auquel soient liés son sort et son avenir en tant que nation” [13].
Suite aux pogromes de 1929, le leader sioniste de l'Ahdout Haavoda (l'Unité du Travail), Berl Katznelson, avait choisi de privilégier une “approche pratique” de la question nationale arabe: “La question de savoir si oui ou non existe un mouvement national arabe est secondaire. Ce qui est important, pour nous, c'est de savoir si un tel mouvement attire les masses à lui. Nous ne le considérons pas comme un mouvement de résurrection, et sa valeur morale est suspecte à nos yeux, mais d'un point de vue politique il s'agit bien d'un mouvement national” [14].
Pour clairvoyante qu'elle fût, cette approche négligeait un aspect essentiel du phénomène: le caractère spécifiquement palestinien de ce nationalisme, dont le ciment résidait, dès 1929, dans la perception commune aux Arabes de Palestine d'un ennemi mortel: le sionisme. Or c'est bien l'incompréhension, l'hostilité puis la haine viscérale des Arabes de Palestine à l'encontre du sionisme et d'Israël qui a pu contribuer à faire d'eux des Palestiniens proprement dits.
Pourtant, à relire et écouter les propos israéliens à l'endroit des Palestiniens - et en particulier les propos israéliens dits de gauche, modérés, pragmatiques - , on est frappé par le décalage profond entre l'image que les Palestiniens ont d'eux-mêmes et celle que leur renvoient les Israéliens. Jusqu'en 1967, la teneur identitaire ne varie guère: les Arabes de Palestine sont devenus citoyens israéliens pour les uns, sujets jordaniens pour les autres, ou encore résidents apatrides sous tutelle égyptienne, tandis qu'une ultime catégorie, exclusivement réfugiée, évolue au Liban et dans une moindre mesure en Syrie.
La question d'une identité palestinienne ne se pose alors même pas pour les Israéliens, et pas davantage pour les Etats arabes limitrophes de l'Etat juif. Après le bouleversement majeur de la guerre des Six Jours, les Israéliens vont pérenniser leur représentation des Palestiniens comme autant d'Arabes rigoureusement semblables à toute autre population arabe des alentours, et chercher des solutions au problème des Territoires sur la seule base inter-étatique traditionnelle. La cause palestinienne ne sera rien d'autre, à leurs yeux, qu'un subterfuge idéologique d'autant plus spécieux et illégitime que les représentants palestiniens, toutes obédiences confondues, appellent haut et fort à l'anéantissement d'Israël.
Ainsi, le gouvernement Eshkol propose en août 1967 des pourparlers à la Jordanie, l'Egypte et la Syrie sur le mode “paix contre territoires”. Chacun des Etats arabes pourra recouvrer l'essentiel de ses territoires perdus - à l'exception notoire de Jérusalem-Est et de différentes zones stratégiques somme toute assez réduites - moyennant l'établissement de mesures de sécurité et la conclusion d'une paix en bonne et due forme. Idem pour les Plans Allon successifs dont aucun, à partir de 1970, n'intégrera l'idée d'un particularisme palestinien à traiter comme tel.
Jusqu'aux Accords d'Oslo, les Palestiniens ne seront jamais considérés autrement que comme une masse amorphe, un poids mort, un élément passif de la négociation. Ce qui est en jeu, c'est bel et bien la souveraineté sur des terres, et non le contrôle de populations qui, assurément pour Le Caire, partiellement pour Amman, constituent davantage une matière première politique aisée à instrumentaliser - voire un fardeau - qu'un authentique enjeu identitaire. Les accords de Camp David fourniront une preuve éclatante de cette réalité douloureuse. Non seulement l'égyptien Sadate sacrifiera (en dépit des apparences) la cause palestinienne sur l'autel de la paix avec Israël et du recouvrement du Sinaï, mais il abandonnera délibérément Gaza.
L'arrivée au pouvoir des nationalistes du Likoud n'implique guère de modification radicale dans cette vision des choses. Les travaillistes souhaitaient, par souci de pragmatisme, se débarrasser de populations arabes encombrantes en les “restituant” à un Etat arabe responsable et modéré - d'où l'extraordinaire persistance de l'“option jordanienne” - pourvu que celui-ci n'utilise pas les zones en question à des fins belliqueuses. Quant au Likoud, il s'intéressait principalement à la valeur et à la possession de la terre. Pour les likoudniks, la présence sur ces territoires sacrés d'Eretz Israël de populations étrangères - c'est-à-dire non juives, arabes en l'occurrence - ne changeait pas fondamentalement les données du problème. A la limite, les Arabes ne “dérangeaient” pas s'ils acceptaient bon gré mal gré la souveraineté israélienne; l'intérêt étant par ailleurs de peupler la Judée-Samarie de Juifs afin qu'ils y deviennent à plus ou moins long terme majoritaires. Dans un cas comme dans l'autre, et quelles que puissent être aujourd'hui, a posteriori, les récriminations de certains leaders de la gauche pacifiste israélienne, il faut bien constater que la cause proprement palestinienne est demeurée une chimère, y compris lorsque Shimon Pérès paraphait l'Accord de Londres avec Hussein de Jordanie en 1985.
...à un début de reconnaissance
L'Intifada d'un côté, les Accords d'Oslo et le processus de paix façon Rabin-Pérès de l'autre, ont-ils constitué un tournant majeur dans l'idée que les Israéliens se font des Palestiniens? “Oui, mais” correspondrait sans doute à la meilleure ébauche de réponse en la matière. Certes, les Palestiniens se sont vus légitimés dans leur existence spécifique grâce à l'Intifada, leur première véritable révolte massive et populaire contre la présence militaire israélienne.
Légitimés, ils le furent également à Oslo et à Washington lorsque le pouvoir israélien reconnut l'OLP comme seul et unique représentant du peuple palestinien. Mais cette reconnaissance n'était pas exempte d'arrière-pensées, notamment au sujet de la question de Jérusalem. Teddy Kollek, à qui nous demandions lors de l'entretien déjà mentionné comment il percevait les très fortes velléités palestiniennes de faire de Jérusalem-Est leur future capitale, nous répondit: “Il est possible qu'il y ait des compromis. On lâchera peut-être quelques petits bouts de terre, mais les Arabes doivent abandonner l'idée de bâtir une capitale à Jérusalem. Qu'ils aillent où ils veulent! S'ils veulent faire une capitale ailleurs, c'est leur problème, pas le nôtre. Je pourrais vous dire que ce serait bien qu'ils aillent établir leur capitale au pôle Nord, mais ce n'est pas moi qui décide...” [15].
Les leaders israéliens, y compris aux échelons ministériels, ne se sont jamais départis de leur dialectique traditionnelle concernant les Arabes au sens générique du terme, en particulier ceux de Jérusalem dite réunifiée. La rue israélienne reflète une réalité identique. Lorsqu'un Israélien fait part à un autre Israélien de sa crainte physique dans une ruelle de Jérusalem-Est, il désigne les aravim, les Arabes, et non les falestinaïm, les Palestiniens. Il en est rigoureusement de même en Galilée et à Gaza, à Naplouse et à Jaffa. On exprime l'espoir de vivre enfin en paix avec les Arabes, ou bien sa rancoeur à l'encontre des Arabes, ou encore son besoin de sécurité dans Hébron face aux Arabes. Les gens de Cisjordanie ou de Gaza peuvent bien se revendiquer jordaniens ou palestiniens, chrétiens ou musulmans, modérés ou radicaux, ils seront perçus, d'emblée, comme arabes. Pour le reste, c'est aux diplomates, aux dirigeants, aux intellectuels peut-être d'introduire des nuances et des subtilités. En tout cas, aux yeux du téléspectateur gagné par l'optimisme le 13 septembre 1993 [16] comme à ceux du passant horrifié devant l'autobus qui vient d'exploser rue Dizengoff [17], l'espérance, la crainte ou la haine se conjuguent invariablement sur le mode “arabe”.
En un mot comme en cent, la Palestine géographique est le théâtre d'un conflit de type existentiel - et non idéologique ou socio-économique comme on cherche à le faire accroire - entre deux nations dont la construction repose sur des fondements fortement mystiques et religieux, comme on a pu le vérifier, une fois encore, lors des récents pourparlers marathons autour du plan Clinton. Et l'objet de ce conflit n'est autre que la souveraineté: celle qui ne se partage pas et qui fait de l'Autre un allogène plus ou moins illégitime dans son essence.
Pour autant, il ne s'agit pas de conclure au caractère fatal et inéluctable de la guerre au Proche-Orient. Simplement, dans la configuration très particulière du conflit israélo-palestinien, une paix froide dotée de frontières traditionnelles, balisées au sol, reconnues, limitant de part et d'autre de ses bornes et jalons d'acier une authentique souveraineté étatique de type classique, nous paraît infiniment plus souhaitable que l'introuvable “paix des coeurs”. Car cette “paix des coeurs” implique le maintien d'un enchevêtrement de populations qui se vouent mutuellement une haine profonde. Mieux vaudra au Proche-Orient une “mauvaise paix” hérissée de bastions et de guérites qu'une “bonne guerre” sans frontières. La première serait dévoreuse d'utopies; la seconde de vies humaines.
Cette étude a été publiée dans la Revue n° 90 (hiver 2001) de Politique Internationale
[1] La Nakba désigne la “catastrophe” correspondant à la victoire israélienne de 1948 et à l'exode palestinien.
[2] Le plan Clinton proposait un accord de paix définitif sur la triple base suivante: abandon de souveraineté israélienne au profit de l'État de Palestine à naître, sur le Mont du Temple/Esplanade des mosquées et sur tous les quartiers arabes de la Ville sainte; évacuation par Israël de 95% de la Cisjordanie et 100% de la Bande de Gaza; renonciation, par la partie palestinienne, au droit au retour pour les réfugiés de 1948.
[3] Arthur Koestler, “La Tour d'Ezra”, Calmann-Lévy, 1947.
[4] Charte de l'OLP (article 20), in X. Baron, “Proche-Orient, du refus à la paix. Les documents de référence”, Hachette, 1994, p. 145. En 1989, Yasser Arafat a déclaré “caduque” la Charte de l'OLP, dont les articles les plus virulents à l'encontre d'Israël ont été abolis en 1997.
[5] David Ben Gourion, “Rebirth and Destiny of Israel”, New York, Philosophical Library, 1954, p. 489.
[6] D. Green, “Arab Theologians on Jews and Israel”, p. 34.
[7] Entretien à Saïda, 23 août 1994.
[8] Idem.
[9] L'un des tout premiers théoriciens du sionisme politique.
[10] A. Rubinstein, “Le Retour à Sion”, Jérusalem, Keter, 1977, p. 64.
[11] Ibid., p. 70.
[12] Entretien à l'Institut de Jérusalem, 11 juin 1995.
[13] A. Rubinstein, op. cit., p. 70.
[14] Z. Sternhell, “Aux origines d'Israël”, Fayard, 1995, p. 227.
[15] Entretien déjà cité.
[16] Date de la cérémonie de signature des accords d'Oslo, à la Maison-Blanche, entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat.
[17] Artère commerçante de Tel-Aviv qui constitue une cible privilégiée pour les attentats suicides du Hamas et du Djihad islamique.
Frédéric Encel, professeur de relations internationales, est Fellow à l'Atlantis Institute
|