POLITIQUE INTERNATIONALE — Quelle mouche a donc piqué Ariel Sharon, si souvent présenté au mieux comme un fanatique du Grand Israël, au pire comme un “boucher” sanguinaire? Est-il devenu pro-palestinien, selon la formule ridicule de certains commentateurs? Cherche-t-il, au soir de sa vie (mais pas forcément de sa carrière politique si l'on en croit les sondages flatteurs effectués en Israël depuis quatre ans!), à laisser dans l'Histoire le souvenir d'un homme de paix? L'architecte de la guerre du Liban de 1982 brigue-t-il le prix Nobel de la paix dans la foulée de ses compatriotes Begin, Rabin et Pérès? Ce non-observant craint-il soudain un châtiment divin ou, plus prosaïquement, des pressions internationales herculéennes qu'il avait jusqu'alors ignorées?
À la vérité, la personnalité trop souvent fantasmée de Sharon ne correspond en rien à ces hypothèses. Son plan procède, en fait, de la conjonction de trois réalités: un profil politico-idéologique, un contexte géopolitique et un objectif précis pour l'État d'Israël.
Un profil: celui du pragmatisme
Sharon, homme de gauche?
N'en déplaise aux promoteurs d'une vision manichéenne du personnage, Ariel Sharon est un pur produit de la gauche sioniste laïque, celle des pragmatiques des années de construction de l'État d'Israël. Enfant, il ne participe pas aux activités du réseau sioniste religieux (Bné Akiva) et n'adoptera jamais un mode de vie observant qui aurait pu le pousser vers une forme de nationalisme biblique [1]. Adolescent, il fréquente un milieu de sensibilité socialiste et non le mouvement de jeunesse sioniste nationaliste du Betar. Jeune officier combattant dans les rangs de Tsahal, son héros est alors le premier premier ministre d'Israël et fondateur travailliste de l'État, David Ben Gourion - lequel lui confiera dans les années 1950 la fameuse unité antiterroriste 101 -, et sûrement pas le chantre du sionisme nationaliste Vladimir Zeev Jabotinsky, à l'origine lointaine du Likoud [2]. Quant à ce grand parti de la droite israélienne, qu'il dirige effectivement depuis 2000 et à la tête duquel il fut élu premier ministre en février 2001 et réélu en janvier 2003, Sharon ne le rejoint que très tardivement, en 1972, après avoir quitté l'armée avec les galons de général et chef d'état-major du front sud. L'homme, dont le devoir de réserve militaire lui interdisait de militer activement, a donc attendu l'âge de 44 ans pour rejoindre un parti politique. Encore n'en devient-il pas un pilier, loin s'en faut: lors des élections générales de 1977, c'est en tant que tête de liste d'une fort modeste formation de centre droit qu'il est élu à la Knesset - formation qui finira par fusionner avec le Herout de Menahem Begin. Or le poste ministériel auquel le leader jabotinskyen confine Sharon est celui de... l'Agriculture [3]! Il faut attendre la réélection de Begin en 1981 pour que le général Sharon obtienne enfin le prestigieux maroquin de la Défense.
Doté de prérogatives et de financements réellement conséquents, Sharon multiplie-t-il alors les implantations conformément à son idéal de judaïsation du Grand Israël? Pas vraiment. Durant la période où il dirige la Défense (été 1981-printemps 1983), le nombre global d'implantations augmente peu. Et, là encore, les lassants contempteurs du personnage seraient bien inspirés de réviser leur histoire du Moyen-Orient. Lorsqu'en avril 1982, fort de l'approbation du législateur (et du soutien de l'opinion publique), Begin ordonne à son ministre de la Défense de démanteler l'ensemble du réseau d'implantations du Sinaï, ce dernier obtempère sans broncher. Ainsi, c'est ce “faucon colonisateur” qui décide d'expulser manu militari les 3 000 civils israéliens qu'il a lui-même encouragés dans leur démarche considérée comme pionnière. A-t-il été pris au dépourvu? Certes pas. Dès la signature des accords israélo-égyptiens de Camp David, en octobre 1978, il apparaissait clairement que l'intégralité de la péninsule sinaïtique serait restituée à court terme, y compris Yamit et les huit autres villages juifs implantés depuis 1967 sous les gouvernements travaillistes Eshkol, Meir et Rabin. Sharon eut donc tout le loisir, plus de quatre années durant, d'y réfléchir et, le moment venu, de démissionner. À aucun moment il ne brandit cette menace, apportant même à Begin son suffrage lors des deux votes, gouvernemental et législatif.
Entre Yamit et Gaza, une continuité logique
Certains observateurs considèrent qu'a contrario de Gaza Yamit et ses satellites n'étaient pas situés dans le territoire biblique des Hébreux souverains, Eretz Israel - d'où un authentique renversement de tendance et/ou de perception (des extrémistes juifs parlent de “trahison”) chez Sharon. Or l'argutie ne tient pas: il n'existe au sein des grands rabbinats d'Israël - ultra-orthodoxes comme sionistes, ashkénazes comme sépharades - aucune unanimité sur l'appartenance ou la non-appartenance de ces zones qui correspondent aux peuplements philistins antiques selon les Textes primotestamentaires [4].
En fait, le Sharon de l'évacuation du Sinaï préfigure dans le pragmatisme le Sharon de l'évacuation de Gaza. Guère plus favorable à l'Égypte en 1982 qu'à l'Autorité palestinienne en 2004, pas plus colombe face à Abbas aujourd'hui que vis-à-vis de Sadate hier, ni plus ni moins nationaliste à l'heure actuelle que naguère, Sharon s'inspire indirectement de Clausewitz. Peser avantages et inconvénients par-delà ses espérances; accepter bon gré mal gré d'abandonner un élément devenu accessoire (y compris au sens instrumental du terme) au profit d'un objectif primordial: telle est sa ligne de conduite. En avril 1982, Sharon assume le sacrifice de la zone d'implantations de Yamit pour obtenir la neutralité égyptienne dans l'opération Paix en Galilée déclenchée en... juin, soit quelques semaines à peine après le retrait définitif du Sinaï [5]. Il fallait, en effet, pouvoir porter au nord l'essentiel des divisions blindées afin de briser l'infrastructure du Fatahland (État-OLP) au Liban, sans craindre un retour d'instabilité militaire au sud, à la frontière égyptienne. Homme d'État typiquement wébérien en ce qu'il distingue l'“éthique de conviction” de l'“éthique de responsabilité”, Sharon n'est pas un adepte borné du Grand Israël mais un homme qui recherche, constamment, le plus grand Israël possible. Fondamentale, cette distinction explique largement le plan de retrait de Gaza, conçu et mené hors de toute pression américaine, et établit l'incontournable lien avec l'évacuation intégrale du Sinaï.
Se pose dès lors une question cruciale: pourquoi Sharon a-t-il décidé le retrait de Gaza dès l'hiver 2003-2004, lui qui affirmait encore en 2002 qu'il ne transigerait pas sur cette question? Comme en 1982, un contexte géopolitique bien spécifique l'aura convaincu d'agir avec force et à front renversé.
Un contexte général doublement favorable
Stratège militaire d'excellent niveau, comme il l'a démontré en 1956, 1967 et surtout 1973 sur les champs de bataille, l'ancien soldat “Arik” ne fait au fond qu'appliquer à la politique l'un des grands principes de la stratégie: passer à l'action choisie, et au meilleur moment [6]. À ses yeux, 2004 et les années suivantes correspondent à une fenêtre d'opportunité à un double titre: d'une part, le rapport de force, avec l'environnement arabe en général et l'Autorité palestinienne en particulier, n'a jamais été aussi favorable; d'autre part, jamais un gouvernement israélien - et a fortiori une équipe majoritairement nationaliste - n'a bénéficié (et continuera de bénéficier sous George W. Bush selon lui) d'un soutien aussi inconditionnel de la part d'une administration américaine. Frappés au coin de la justesse et de la perspicacité, ces deux constats permettent de comprendre à la fois le tempo et le fond du plan Sharon.
Rapports de force face aux Arabes
Fin 2003, voilà trois années que sévit la seconde Intifada (ou guerre israélo-palestinienne), conflit de basse intensité mais néanmoins très meurtrier à l'échelle des populations concernées. Israël accuse alors déjà de lourdes pertes sur le plan humain, dues aux attentats terroristes de type “kamikaze” du Hamas (islamiste) et des Brigades des Martyrs d'Al Aqsa (OLP), ainsi qu'en matière économique et sociale, avec une chute du tourisme et des investissements étrangers, accompagnée par une montée du chômage et une paupérisation des classes moyennes [7]. Enfin, la surmédiatisation d'un conflit où l'État hébreu apparaît comme le protagoniste puissant face au faible camp palestinien joue, une fois encore, en sa défaveur au sein des opinions publiques. Mais ces éléments incontestablement négatifs masquent une tendance lourde autrement plus favorable.
D'abord, l'absence de remise en cause des traités de paix par Amman et Le Caire - et cela, en pleine montée aux extrêmes israélo-palestinienne - illustre de façon éclatante l'abandon de Yasser Arafat par ses “frères arabes”. Hormis quelques admonestations et propositions utopiques à l'endroit d'Israël (condamnations verbales de la Ligue arabe désunie, plan de paix saoudien de février 2003, etc.), les Arabes demeurent passifs. Même la lointaine Mauritanie s'abstient de rappeler son ambassadeur installé de fraîche date à Tel-Aviv. Et lorsque le pouvoir syrien - ulcéré par les frappes de Tsahal (février et juillet 2001, puis décembre 2003) sur ses bases de la Bekaa libanaise et même contre un camp d'entraînement palestinien au nord de Damas - porte plainte au Conseil de sécurité, la proposition de condamnation est rejetée faute d'avoir réuni une majorité qualifiée sans même que Washington ait eu à y opposer son veto...
Ensuite, s'agissant de la situation des Palestiniens eux-mêmes, force est de constater, à l'instar d'Abou Mazen, qu'ils paient un tribut bien plus lourd que les Israéliens: au moins 3 000 tués et des dizaines de milliers de blessés; une économie au point mort; un chômage massif dû aux bouclages israéliens; des infrastructures détruites (port et aéroport de Gaza); des espaces combattants réduits ou anéantis (comme à Jenine); des réseaux terroristes décapités (élimination extra-judiciaire du cheikh Ahmad Yassine le 22 mars 2004 puis de son successeur Abdel Aziz el Rantissi le 17 avril), etc. Mais c'est surtout l'échec diplomatique de Yasser Arafat, confiné dans son QG de la Moukataa à Ramallah depuis le 29 mars 2002, qui traduit le plus notoirement l'échec de l'Intifada: soutenue dans les premiers mois d'affrontements, la stature du leader palestinien s'effrite avant de s'effondrer face à la détermination israélo-américaine. Ainsi, au moment où Sharon propose son plan, le vieux raïs ne reçoit déjà plus les visites que de rares représentants occidentaux, lesquels doivent choisir entre lui et le premier ministre israélien. Certains ministres des Affaires étrangères d'États non négligeables, comme la Hongrie, la République tchèque ou l'Australie, décideront de façon inédite de ne pas renoncer à la poignée de main avec Sharon [8]... Au cours des derniers mois du vieux leader, même le roi hachémite de Jordanie Abdallah II et le président égyptien Hosni Moubarak suggéreront diplomatiquement au fondateur de l'OLP de quitter avec les honneurs la scène politique! Ces deux dirigeants arabes font alors écho aux critiques extrêmement virulentes des compagnons d'Arafat, notamment de son ex-premier ministre fantoche Abou Mazen [9].
Enfin, l'érection de la “barrière de sécurité” (paroi murale dans les zones urbaines), à partir de l'été 2002, achève de renforcer la position du gouvernement israélien, et cela de manière faussement paradoxale. Certes, dans leur immense majorité, les chancelleries et les opinions publiques condamnent l'ouvrage (il le sera aussi plus tard, en 2004, successivement par la Cour internationale de justice de La Haye puis par l'Assemblée générale des Nations unies) [10]. Cependant, sur le terrain, non seulement cette initiative majeure illustre une fois de plus le rapport de force et la détermination d'Israël - Jérusalem ne pliera pas devant les pressions internationales -, mais aussi et surtout elle améliore très concrètement la protection de la population contre les attaques terroristes. Dès l'automne 2003, le nombre d'infiltrations de “kamikazes” diminue de manière drastique; on enregistrera une chute de plus de 90 % du nombre d'attentats au cours de l'année 2004 par rapport aux trois années précédentes, un seul attentat-suicide étant commis durant le premier semestre 2005. Cette statistique spectaculaire conforte d'autant Sharon dans l'opinion publique israélienne que l'idée de la barrière de séparation provient initialement... de la gauche [11]! Là encore, le paradoxe n'est qu'apparent puisque le Likoud, favorable à un espace juif souverain et continu de la Méditerranée au Jourdain (Grand Israël), refusait jusqu'alors d'envisager une séparation (afrada) matérielle entre Israël stricto sensu (dans ses frontières de 1949, donc en deçà de la Ligne verte) et la Judée-Samarie biblique (Cisjordanie) garnie de ses implantations.
Finalement, Ariel Sharon considère que dans un tel contexte militaire, diplomatique, économique, sécuritaire et politique intérieur (les travaillistes se sont effondrés dans l'opinion à cause de la défaillance d'Arafat, leur partenaire des accords d'Oslo, et de la réussite sécuritaire de Sharon à partir de l'automne 2003), un geste israélien fort et souverain - car pas même négocié avec l'Autorité palestinienne - permettra de capitaliser plus qu'une concession ultérieure, arrachée sous la pression et dans le cadre d'un rapport de force moins favorable [12]. Or Sharon, général d'infanterie et homme politique plusieurs fois porté aux nues puis déchu, sait parfaitement que les rapports de force constituent un phénomène volatil et qu'ils peuvent évoluer rapidement; surtout au Moyen-Orient, surtout depuis la fin de la guerre froide [13]. Mais peut-être plus encore que cette première variable, c'est l'alliance étroite avec l'Amérique de George W. Bush qui va pousser Sharon à agir.
Relation d'exception avec l'Administration Bush
À ce jour, le leader nationaliste israélien Ariel Sharon est l'unique chef de gouvernement à avoir été reçu en privé à neuf reprises par un président américain en exercice. Deux de ces rencontres se déroulèrent dans le ranch privé de George W. Bush et toutes furent, à des degrés divers, authentiquement chaleureuses. Encore ce constat ne prend-il toute sa mesure qu'à la lumière du boycott systématique et concomitant d'Arafat par la Maison-Blanche. Parallèlement, jamais le Sénat américain n'accorda autant de crédit politique et financier à l'allié israélien que depuis 2001, démocrates et républicains confondus: soutien actif et indéfectible à l'ONU; reconduction quasi automatique de l'aide annuelle de 3 milliards de dollars et subsides supplémentaires à titre sécuritaire; absence de mesures de rétorsion liées aux encouragements fiscaux pour les implantations [14]; poursuite des ventes de matériels stratégiques lourds à Israël (avions F 16); déclarations répétées de solidarité à Jérusalem face à la menace nucléaire iranienne [15]... Parfois, ce soutien sans faille se paie cher, notamment par l'obligation imposée à Israël de renoncer à de mirifiques contrats d'exportation d'armements à très haute valeur ajoutée [16].
Mieux encore: durant les trois premières années d'affrontements meurtriers entre Israéliens et Palestiniens, nulle pression américaine ne vient contrecarrer la politique de fermeté des gouvernements Sharon successifs. En fait, George W. Bush se désintéresse alors de la question pour deux raisons: d'une part, il craint de tomber dans le piège de son prédécesseur - d'incessants efforts diplomatiques et financiers pour favoriser la paix avec, en guise de retour sur investissement, le boomerang désastreux de l'Intifada militarisée; d'autre part, il tient à demeurer aux côtés d'Israël dans l'épreuve. Ainsi ne dépêche-t-il dans la région qu'un sénateur (George Mitchell), un général en retraite (Anthony Zinni), puis le secrétaire d'État Colin Powell, ce dernier repartant au bout de 24 heures sans avoir imposé le moindre plan ou calendrier d'apaisement à l'allié israélien. Au contraire, la Maison-Blanche appelle constamment l'Autorité palestinienne à se démocratiser et à faire cesser tout acte de terreur à l'encontre d'Israël. C'est tout juste si Washington demande de temps à autre au cabinet hébreu de faire montre de retenue dans les opérations de représailles post-attentats.
Cette relation particulière s'explique par la conjonction de deux facteurs: 1°) la coalition des néo-conservateurs et des faucons réalistes à la tête de l'Administration Bush; 2°) la grande campagne anti-terroriste et pro-démocratique menée depuis le choc cataclysmique du 11 Septembre. D'autres éléments - tels que le travail du lobby juif américain, la stabilité et la nature démocratique du régime israélien, ou encore la force de frappe de Tsahal sans équivalent au Moyen-Orient - jouent également leur rôle depuis plusieurs décennies déjà. Mais au-delà de ces aspects rationnels, stratégiques, voire affectifs, on aurait tort de négliger - et plus encore d'en ricaner avec dédain, comme on le fait trop souvent en France - la montée en puissance d'un phénomène nouveau: l'évangélisme. Celui-ci, qui dépasse du reste largement les frontières des États-Unis, joue pour la première fois sans doute dans le monde contemporain un rôle géopolitique considérable, en particulier sur la scène proche-orientale [17]. Sur-représentés dans les sphères financières, industrielles et intellectuelles américaines, les évangéliques entretiennent une lecture politique, littérale et prédictive du canon prophétique de l'Ancien Testament.
Or le schéma eschatologique que bâtissent, de façon assez analogue, Esaïe, Ézéchiel et Jérémie quant au destin juif, est approximativement le suivant: succession de désastres dus à la désobéissance vis-à-vis de Dieu / retour en grâce du fait de la promesse incessible et inaliénable avec retour de tous les exilés / rédemption sur la Terre promise et ultime guerre victorieuse contre les ennemis coalisés, annonciatrice de la venue du Messie. Ce que les évangéliques interprètent comme suit: exils, persécutions et Shoah / retour des exilés en Eretz Israel avec le succès du sionisme et la reconstruction de l'État hébreu / guerres victorieuses contre les ennemis arabes coalisés. À partir de là, une large arborescence d'interprétations se fait jour, mais le mainstream admet que la fin des temps accompagnant le triomphe final du peuple de Dieu s'incarnerait dans le second coming, le retour de Jésus-Christ; interviendrait alors une reconnaissance massive (valant conversion) de Jésus par les Juifs, lesquels sauveraient ainsi les chrétiens incrédules. Sans doute existe-t-il autant d'interprétations de l'Apocalypse et de la Rédemption que de chapelles évangéliques américaines. En revanche, il convient de mettre en perspective ces credo.
Déjà, au sommet de Camp David II de juillet 2000, le baptiste modéré Clinton se fâchait tout rouge (plus que le Juif laïque Barak!) contre un Arafat niant l'existence du Temple juif dans la Jérusalem antique. Depuis, son successeur, méthodiste fervent et born again, ne cesse de démontrer un attachement à Israël et au peuple juif d'ordre non plus seulement rationnel ou même affectif mais bien théologique. C'est donc décidément auprès de l'allié Bush - conseillé, par surcroît, par des israélophiles patentés comme Donald Rumsfeld ou Richard Perle (et à présent Condi Rice) - qu'il pense pouvoir obtenir des garanties significatives et monnayer au meilleur prix son initiative de retrait unilatéral de Gaza. Mais le temps presse car nul, début 2004, ne peut prédire s'il sera reconduit à la Maison-Blanche en novembre suivant, ni qui lui succédera en 2009.
Le triple objectif final: pas de réfugiés, des lopins et une alliance
Le 15 avril 2004, Sharon revient triomphant de Washington. La veille, en contrepartie du respect des termes de la “feuille de route” du Quartette [18] et de la mise en œuvre de son plan de retrait, le président-candidat Bush lui a accordé trois garanties. Sans précédent dans leur nature géopolitique et leur ampleur, les deux dernières vont jusqu'à contredire la position officielle du Département d'État depuis juin 1967. Qu'on en juge plutôt: 1) Rejet du “retour” sur le sol israélien des 4 millions de réfugiés et descendants de réfugiés palestiniens de la guerre de 1948; 2) non-retour d'Israël aux frontières du 4 juin 1967 (la Ligne verte); 3) prise en considération de l'évolution démographique intervenue depuis 1967 dans les Territoires.
Des garanties sans précédent
En clair, il s'agit non seulement d'un refus de la revendication palestinienne suprême (conforme à la résolution onusienne de décembre 1948), mais de l'acceptation explicite de l'annexion des zones cisjordaniennes les plus densément peuplées de Juifs (au terme, il est vrai, d'un processus de pourparlers menant à la création d'un État palestinien et en accord avec celui-ci). Dans une telle perspective, l'État de Palestine ne s'étendrait que sur environ 90 % de la Cisjordanie (et 100 % de la bande de Gaza). Bush ne promet rien, en revanche, sur le statut de Jérusalem-Est. Ces garanties, dûment publiées par la presse, ne sont toutefois que celles d'un président-candidat; que John Kerry l'emporte en novembre 2004, et elles deviennent immédiatement caduques. À cet égard, Sharon joue à fond la carte de la loyauté; au cours de la campagne électorale, il refuse à deux reprises de rencontrer le candidat démocrate, soutenant au contraire - et poussant diplomatiquement les Juifs américains à le faire - le candidat républicain. Au lendemain du scrutin, il a gagné son pari risqué.
On comprend aisément la valeur qu'accorde Sharon à la partie orientale de Jérusalem, qui abrite la vieille ville et ses Lieux saints: celle d'un objet politique de prestige à haute charge émotionnelle; celle, aussi, d'une sacralité fédératrice et d'un ciment pour l'identité juive israélienne. On comprend tout aussi bien la crainte des Juifs israéliens, obsédés par les réalités démographiques, de voir affluer des millions d'Arabes et de perdre ainsi la majorité dans ce qu'ils conçoivent comme l'État du peuple juif. Dans ce registre, Sharon n'innove guère. Mais pourquoi a-t-il ajouté à ces objectifs primordiaux - exigeant promesse américaine - le futur maintien sous complète et pérenne souveraineté israélienne de quelques espaces cisjordaniens a priori anodins? Quels avantages représentent concrètement ces arpents officieusement revendiqués d'environ 500 km2 (soit moins de 10 % de la surface cisjordanienne totale) dont la plupart n'accueillirent même pas de hauts faits bibliques? En quoi ces quatre blocs d'implantations - symboles de l'“évolution démographique” évoquée par Bush - valent-ils le sacrifice de toute la bande de Gaza et de plusieurs autres implantations de Cisjordanie [19]? La réponse tient en trois points.
Premièrement, le quadrilatère Elkana/Ariel/Immanuel/Kedoumim - principal bloc d'implantations des Territoires - permet d'élargir stratégiquement la taille de guêpe d'Israël (bande côtière centrale de 19 km de large en moyenne) face au nord de l'agglomération tel-avivienne, et offre des surfaces assez aisément constructibles en cas de vagues d'immigration massives. À l'extrémité orientale de cette vaste zone déjà peuplée de plus de 70 000 Israéliens (contre moins de 10 000 Palestiniens), l'implantation citadine d'Ariel constitue, d'une part, un site d'observation privilégié surplombant Naplouse et l'axe cisjordanien nord-sud Naplouse/Ramallah et, d'autre part, un point de pompage central de la nappe phréatique courant sous cette dorsale montagneuse.
Deuxièmement, les blocs de Givat Zeev et d'Etzion, respectivement implantés au nord-ouest et au sud-ouest de Jérusalem, remplissent à peu près la même fonction d'élargissement de l'étroit corridor menant à la capitale (non reconnue par les Nations unies) d'Israël. En 1947-1948, les pires combats furent livrés précisément afin d'éviter l'encerclement de la Ville sainte par le sectionnement ou l'obstruction de cette montée escarpée. Or, bâtis en altitude (cote 900), Givat Zeev et le Goush Etzion surplombent la route stratégique.
Troisièmement, Maalé Adoumim, la plus peuplée et la plus étendue de toutes les implantations, se dresse sur un gradin de faille du fossé d'effondrement géologique de la vallée du Jourdain (rift) situé en contrebas immédiat de Jérusalem. Cette implantation permet à la fois de verrouiller tactiquement la route cheminant par une très forte déclivité vers Jéricho, le Jourdain puis la Jordanie, et de disjoindre la population palestinienne de Jérusalem-Est de celle de Cisjordanie orientale.
Dans leur immense majorité, ces implantations naquirent sous l'impulsion ou avec l'agrément de gouvernements... travaillistes dans les années 1970 et sont peuplées, pour l'essentiel, de couples et de familles laïques. On est donc loin du cliché “colons-flingueurs-barbus” trop souvent répandu. Aussi, sans faire l'unanimité, l'idée d'une annexion future de ces quatre zones recueille-t-elle à ce jour l'approbation de l'opinion israélienne, ce qui ne vaut pas pour Gaza [20].
Par rapport à tous ces atouts, que pèse Gaza aux yeux du nationaliste pragmatique Sharon? Peu, en vérité. Dans l'absolu, il eût fallu conserver l'étroite bande sablonneuse. Autour d'un échiquier, on aurait même évoqué un gambit consistant à pousser l'adversaire à accepter un échange de pièces de valeur égale, mais dans une position générale qui lui est défavorable. Sharon, lui, décide de sacrifier des pièces. De ce point de vue, Gaza était toute désignée pour inaugurer le mouvement: 1,3 million de Palestiniens (le double dans vingt ans [21]), soit un tiers de la population palestinienne globale des Territoires, face à 8 000 Israéliens et sur un espace très restreint (360 km2); un fort degré d'islamisation dans une société pratiquement incontrôlable; une occupation coûteuse en vies humaines et en dépenses sécuritaires; une situation stratégique relativement peu intéressante; pas de ressources naturelles; une incertitude quant à l'appartenance à l'Eretz Israel biblique (tandis que la Judée-Samarie/Cisjordanie, elle, ne fait pas de doute); etc. Enfin, les quatre implantations du Nord cisjordanien démantelées en même temps que celles de Gaza subissent le contrecoup d'un positionnement démographique intenable au cœur géographique des fortes densités palestiniennes de Jenine et des environs [22].
Une alliance en bonne et due forme
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n'existe à ce jour aucun traité d'alliance officiel entre l'État d'Israël et les États-Unis d'Amérique. Jérusalem n'intégra jamais le pacte de Bagdad (1955) ni l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan). Seuls existent des accords de coopération et de partenariat bilatéraux, étroits mais ne constituant pas alliance. En d'autres termes, aucun texte officiel ratifié par le Sénat n'oblige aujourd'hui les États-Unis à secourir Israël en cas de menace pour sa sécurité ou sa survie.
Or une Europe-puissance ne risque-t-elle pas de se mettre sur pied à moyen terme? Dans cette optique, quid de l'orientation de cette nouvelle grande puissance au Proche-Orient? Plutôt favorable à l'État juif? Sharon - et avec lui la grande majorité des élites politiques et militaires de son pays - n'y croit guère, notamment en raison du poids potentiel de la France, jugée presque systématiquement partiale depuis le début des années 1970. En juillet 2004, le Quai d'Orsay n'avait-il pas réussi à convaincre les Vingt-Cinq de condamner de concert la “barrière de sécurité” israélienne en Cisjordanie? Il est vrai que les termes de la résolution adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU avaient été adoucis sous l'impulsion de Londres, Berlin, Rome et de quelques chancelleries de l'ex-Europe de l'Est. Pour autant, cette initiative n'annonçait-elle pas une accentuation des pressions sur Israël? Parallèlement, la Maison-Blanche abritera-t-elle toujours des présidents à demi mystiques s'appuyant sur des staffs inconditionnellement pro-israéliens? Afin de conjurer la double éventualité d'une Europe devenue puissante et sévère, et du retour plus ou moins concomitant à Washington d'une Administration “simplement” amie, ne faut-il pas demander la signature d'une alliance stratégique et militaire en bonne et due forme avec les États-Unis? Par gros temps, ce traité d'alliance pourrait permettre à Israël de s'assurer d'un contrepoids bien plus considérable qu'aujourd'hui. Par exemple, Washington s'opposerait plus formellement à la vente ou au transfert, par l'Europe ou par la Russie, de technologie nucléaire à un État proche d'Israël considéré comme hostile. Autre hypothèse: dans une perspective d'affrontement avec le futur État palestinien et/ou avec une Égypte islamo-nationaliste rompant le traité de paix de Camp David, l'Amérique soutiendrait plus puissamment son allié. S'agissant du nucléaire iranien, un État d'Israël officiellement allié des États-Unis ne disposerait-il pas d'une marge de manœuvre (encore) plus importante pour se défendre, y compris préventivement et par la force des armes [23]?
Or une telle alliance - dont la contraction risquerait de grever les relations déjà contrariées entre Washington et certains de ses alliés arabes - doit impérativement se payer de concessions majeures sur le dossier palestinien. D'où pour Sharon, de sa propre initiative, la promesse (tenue) d'un désengagement non seulement de Gaza, mais de l'essentiel de l'espace cisjordanien - le tout préfigurant in fine une souveraineté étatique palestinienne aux côtés d'Israël.
Perspectives
Une vision - toute une philosophie devrait-on dire - distingue radicalement Ariel Sharon de son vieux rival politique (et néanmoins ami) Shimon Pérès. L'actuel premier ministre pense que la guerre d'Indépendance de 1948 n'est pas tout à fait achevée, que chaque kilomètre carré de terre doit se négocier âprement, moins pour sa valeur biblique que par la nécessité d'accueillir encore au bas mot un million de Juifs occidentaux à court ou moyen terme - des Juifs qu'il faudra installer prioritairement dans des zones stratégiques et à faible densité démographique. Il est convaincu que seule la démonstration explicite et permanente des rapports de force avec les Arabes pourrait les convaincre de renoncer à détruire l'État hébreu; qu'Israël doit privilégier son alliance avec les États-Unis, quitte à négliger une Europe sans cesse plus antisioniste et arabophile; que mieux vaut camper dans la posture du bastion spartiate que de rêver à un Éden utopique; et qu'il faut tisser des partenariats de revers avec de lointains géants anciennement hostiles (Russie, Chine, Inde) plutôt que de chercher à s'intégrer dans un environnement arabo-musulman inhospitalier et stérile [24].
Pérès croit, au contraire, que le sionisme a atteint une certaine finitude territoriale et humaine, que les espaces comptent moins qu'auparavant et que les frontières iront en s'édulcorant au profit de coopérations technologiques, économiques et culturelles tous azimuts. Selon lui, la société israélienne doit se laïciser, se structurer non plus autour des modes de sacralité traditionnels mais sur une forme de prospérité collective, à la fois nationale et moyen-orientale. Dans cette optique, l'Europe devrait incarner le partenaire naturel et primordial de l'État hébreu - ce qui, économiquement, est déjà le cas.
Cette seconde vision - celle d'Oslo - a échoué. Sauf en rotation ou par intérim, Pérès ne fut jamais premier ministre et subit cinq échecs successifs, tandis que depuis 2000 les travaillistes ont vu leur crédibilité s'affaisser gravement. Les discours lénifiants sur le sens de l'Histoire, le grand marché commun proche-oriental et la paix abrahamique ne font plus recette en Israël... et ne l'ont jamais fait chez ses voisins arabes. La vision de Sharon, si décriée dans les salons parisiens, recueille bien davantage de soutiens et de confiance dans l'opinion israélienne et semble devoir perdurer. C'est du moins à travers cette grille de lecture qu'il faut analyser ses objectifs, quand bien même ceux-ci paraissent de prime abord sans grand dessein, voire passéistes.
De guerre lasse, l'Autorité palestinienne acceptera vraisemblablement un nouveau tracé des frontières de 1949 en fonction des “évolutions démographiques”, quitte à en négocier pied à pied chaque talweg, chaque flanc de colline, chaque bosquet. En contrepartie, elle obtiendra la souveraineté tant attendue (garantie par l'ONU et les grandes puissances) ainsi que la cession d'une surface équivalente en Israël même en guise de dédommagement. On discuta de ce principe d'échange au sommet de Camp David II, en juillet 2000. Ainsi, une soixantaine d'années après son vote par les Nations unies, le plan de partage de la Palestine du 29 novembre 1947 prendrait effet, simplement corrigé par les sempiternels rapports de force. Dès avant sa prise de fonctions à la tête de l'Autorité palestinienne, rompant avec des décennies de vaines incantations, Abou Mazen avait clairement démontré sa volonté d'en finir avec les rêves chimériques de destruction de l'“entité sioniste”. Lui - comme Anouar el-Sadate jadis, mais contrairement à Hafez el-Assad ou à Yasser Arafat - a compris que le temps ne jouait pas nécessairement en faveur des Arabes, en dépit d'une natalité plus forte que celle des Israéliens, et que d'autres critères de puissance que les espaces (peu ou mal exploités) et les multitudes (désoeuvrées) jouaient désormais à plein, à commencer par la maîtrise du high-tech.
Surtout, de part et d'autre de cette frontière traditionnelle consacrant un fossé de représentations identitaires abyssal, on ne s'aimera pas. Marquée au sol, elle sera durant quelques années fermée plus ou moins hermétiquement, surveillée constamment, armée, bétonnée, laide. Elle matérialisera une paix froide, ce type de paix honteuse dont on se défie sur les rives de la Seine mais qui préserve infiniment plus de vies humaines - à l'image de la paix froide israélo-égyptienne de 1979 - que l'inepte “guimauve adolescente” des années 1990, celle qui avait masqué les contentieux, noyé la question cruciale des frontières et porté artificiellement l'inconséquente comparaison avec le modèle franco-allemand [25]. Au Proche-Orient peut-être plus qu'ailleurs, une frontière confère avant tout du sens politique et renforce la conscience collective.
Après l'évacuation de Gaza, lorsque les Palestiniens auront vu sur les chaînes télévisées israéliennes des policiers expulser de force des colons furieux et en larmes, lorsque enfin aura repris puis abouti un véritable processus de négociations et que sera fixée, sous l'égide de l'ONU (et très vraisemblablement des États-Unis), la frontière permanente entre Israël et la Palestine, celle-ci constituera le meilleur garant de la sécurité et traduira - avec force barrières électroniques, chicanes et no man's land de sable fin - une évidence indiscutable: de mauvaises paix valent mieux que de bonnes guerres.
Ni sursaut d'humanisme ou de candeur chez un homme de guerre de soixante-quinze ans, ni produit d'une volonté soudaine d'entrer au Panthéon des faiseurs de paix, et moins encore trahison d'un nationalisme prétendument intransigeant: le plan unilatéral de retrait de Gaza est frappé au coin de strictes considérations géopolitiques. À tort, on le tient ici pour généreux, là pour machiavélique. Or il n'illustre, en définitive, que la célèbre maxime selon laquelle “les États n'ont que des intérêts”, et nous rappelle que ceux qui les servent le mieux ne sont pas nécessairement les utopistes...
Cette étude a été publiée dans la Revue n° 108 (été 2005) de Politique Internationale
[1] Il convient de noter que le parti national-religieux, depuis la fin des années 1970, représente le fer de lance des implantations et de l'idéologie du Grand Israël (Israel HaShlema).
[2] Jabotinsky (1880-1940) crée en 1935 le mouvement sioniste révisionniste d'où émanera le Herout (Liberté), ancêtre du Likoud. Trois de ses fils spirituels - Menahem Begin, Itzhak Shamir et Benyamin Netanyahou - seront premiers ministres respectivement de 1977 à 1983, de 1986 à 1992 et de 1996 à 1999.
[3] À cette époque, ce secteur prestigieux dans la geste sioniste ne représente déjà plus que 10 % du PIB israélien.
[4] Je renvoie aux cartes, tableaux et citations bibliques inclus dans mon article: “Eretz Israel, du précepte biblique aux contingences géopolitiques”, Hérodote, no 74-75, 3e-4e trimestre 1994, pp. 159-195.
[5] “Paix en Galilée” est le nom de code de l'intervention massive de Tsahal au Sud-Liban et à Beyrouth. Militairement réussie (démantèlement du Fatahland de Yasser Arafat et éviction des combattants de l'OLP en septembre 1982), l'opération se solde par un échec politique cuisant du fait des massacres de Sabra et Chatila par les phalangistes chrétiens alliés d'Israël (et de la rupture d'alliance avec les maronites qui s'ensuit), du nombre de soldats israéliens tués (800 entre 1982 et 1985) et de la mainmise syrienne sur le Liban.
[6] Lire ou relire du prince des stratèges, le Chinois antique Sun Tse: “L'Art de la guerre”, Presses Pocket, 1993.
[7] Au 1er juin 2005, les pertes israéliennes (depuis le déclenchement des hostilités le 29 septembre 2000) se montent officiellement à 1 074 tués, contre environ 3 500 chez les Palestiniens (sources divergentes).
[8] Le chef de la diplomatie française, Michel Barnier, rencontrera quant à lui Yasser Arafat, mais effectuera un autre voyage quelques mois plus tard pour ne s'entretenir, cette fois, qu'avec Ariel Sharon.
[9] Abou Mazen, alias Mahmoud Abbas, est élu président de l'Autorité palestinienne en janvier 2005 à la suite du décès de Yasser Arafat, en novembre 2004, à Paris. Ancien dirigeant du Fatah (branche principale de l'OLP) et vieux compagnon du raïs, il a très durement critiqué la militarisation de l'Intifada, acceptée (et voulue?) par Arafat dès 2000. Depuis sa prise de fonctions, ce pragmatique a réaffirmé publiquement et à maintes reprises que cette Intifada avait été une “catastrophe” pour la cause palestinienne.
[10] La résolution onusienne de juillet 2004 condamnant Israël comporte un paragraphe enjoignant à l'Autorité palestinienne de tout mettre en œuvre pour que cessent les attentats en Israël. Elle ne sera pas votée - fait rarissime - par une vingtaine d'États dont les États-Unis, le Canada et l'Australie.
[11] Les ténors travaillistes Haïm Ramon et Benyamin ben Eliezer furent les chantres de cette séparation.
[12] Une hypothèse développée dans les milieux de la gauche universitaire israélienne veut que Sharon ait proposé son plan parce qu'il se sentait pressé par la signature, le 1er décembre 2003 à Genève, d'un “accord de paix” informel entre le militant de la gauche radicale Yossi Beilin et le Palestinien modéré Yasser Abed Rabbo. Or cet accord aux contours largement utopiques, et qui rencontra à l'époque peu d'échos en Israël comme chez les Palestiniens, ne pèse a posteriori que d'un poids marginal parmi les variables ici développées. En outre, répétons que ni le profil, ni la personnalité, ni le modus operandi (au poste de premier ministre) d'un Sharon peu sensible aux pressions politiques ne permettent de corroborer sérieusement l'hypothèse de l'“accord de Genève”.
[13] Là encore, la marque de la gauche israélienne est perceptible: négocier dans un rapport de force favorable correspondait à la pierre philosophale de la stratégie du premier ministre israélien Itzhak Rabin lors des accords d'Oslo de septembre 1993.
[14] En 1991-1992, George Bush père avait conditionné un important prêt à l'arrêt de toute construction dans les Territoires.
[15] Cette aide, accordée depuis la paix israélo-égyptienne de Camp David, permet à Israël de prendre livraison de produits américains à hauteur de 1,8 milliard de dollars dans le domaine militaire et de 1,2 milliard dans le domaine civil. Par ailleurs, l'Égypte bénéficie au même titre d'une ligne de 2,1 milliards de dollars - ce qui, en part relative, représente une somme plus considérable encore que pour l'État hébreu doté d'un PIB très supérieur à celui de son voisin.
[16] En 2003, Israël dut ainsi renoncer à la vente de drones à la Chine pour un contrat historique de 1,1 milliard de dollars, Pékin étant considéré par Washington comme un adversaire stratégique.
[17] Le phénomène progresse particulièrement en Asie centrale - on l'a vu en mars 2005 avec le rôle d'ONG américaines au Kirghizstan - en Amérique latine, mais également en Afrique noire; la très active épouse du président ivoirien Laurent Gbagbo, Simone, est ainsi une pentecôtiste militante.
[18] Le Quartette se compose des Nations unies, de l'Union européenne, des États-Unis et de la Russie. La “feuille de route”, signée sous son égide par Sharon et Abbas en présence de George W. Bush le 4 juin 2003 à Amman, impose à Israël et à l'Autorité palestinienne un calendrier de concessions significatives telles que le démantèlement d'implantations et une lutte sérieuse contre le terrorisme.
[19] La plupart des sites explicitement fondamentaux dans l'histoire des Hébreux à Canaan (Terre promise) n'intègrent pas ces zones; ainsi, les implantations sionistes-religieuses d'Elon Moré, de Shilo, d'Eli ou d'Hébron/Kiryat Araba (première capitale du roi David et siège du Caveau des Patriarches) seront vraisemblablement abandonnées par Israël, peut-être même par Sharon en personne.
[20] Tous les sondages publiés depuis l'annonce du plan de retrait de Gaza révèlent un taux d'approbation oscillant entre 60 % et 75 %.
[21] Avec le plus fort taux de fécondité au monde: en moyenne 7,6 enfants par femme.
[22] Ces implantations, faiblement peuplées (quelques centaines d'âmes au total), sont Kadim, Ganim, SaNur et Homesh.
[23] Notons toutefois qu'au sein des cercles stratégiques israéliens ce traité d'alliance ne recueille pas l'unanimité: selon certains, la sacro-sainte indépendance en matière de défense et de riposte y serait sacrifiée. Ce à quoi les partisans de l'alliance répliquent que, depuis au moins la première guerre du Golfe (1991), Israël n'est déjà plus que virtuellement indépendant vis-à-vis des États-Unis.
[24] On retrouve des aspects très concrets de cette vision dans l'entretien accordé par Ariel Sharon à Uri Dan: “Israël: l'heure des concessions douloureuses”, Politique Internationale, no 100, été 2003, pp. 49-67.
[25] L'expression est d'Alexandre Adler: “Israël-Palestine: les chemins d'une autre paix”, Le Monde, 9 novembre 2001. À l'heure actuelle, absolument aucun des sept critères fondamentaux qui permirent la paix franco-allemande d'après 1945 n'existe entre Israéliens et Palestiniens: écrasement politique et militaire total d'une des deux nations; volonté coercitive d'une superpuissance; perception commune d'une superpuissance menaçante; religion similaire et fonctionnement laïcisé; non-interpénétration de populations; absence de références religieuses à la sacralité d'un territoire disputé; et reconnaissance pour l'autre nation du droit de se représenter comme telle...
Frédéric Encel, professeur de relations internationales, est Fellow à l'Atlantis Institute
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