ANNUAIRE FRANÇAIS DE RELATIONS INTERNATIONALES — “Il est vrai qu’on peut s’imaginer des mondes possibles, sans péché et sans malheur, et qu’on pourrait faire comme des romans, des Utopies, des Sévarambes”, écrivait Leibniz, dans sa Théodicée [1]. Il ajoutait: “mais ces mêmes mondes seraient d’ailleurs fort inférieurs au nôtre”. Le philosophe aurait sans doute été étonné de voir la modernité sortir l’Utopie du monde des possibles où elle avait été cantonnée jusqu’au début du XIXe siècle, pour tenter de la territorialiser sur la moitié du globe. Mais il l’aurait été beaucoup moins de constater ce qu’une telle effectivité pouvait produire partout où elle a été tentée, des mondes de terreur et de misère, indéniablement “fort inférieurs” aux sociétés dont ils prétendaient être des contre-modèles idéaux.
Certains moralistes, pour sauver l’idée même d’utopie, ne manqueront pas de prétendre qu’œuvre de l’imagination et de la raison, l’utopie n’est pas originellement destinée à être réalisée. A les en croire, l’utopie a consubstanciellement une forme “négative”, dite encore “critique”. Elle constituerait un simple aiguillon pour l’action en présentant un Idéal de la raison politique. Certes, ce toponyme d’“utopie”, forgé par Thomas Morus dans son ouvrage De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia (1516), a aussi un usage “critique”, critique de l’Angleterre des enclosures, du capitalisme marchand naissant, des manufactures de laine, du salariat, de la faim, de la mendicité, des guerres... Créé à partir de “ou” (non) et “topos” (lieu), il s’agit d’opposer à cette Angleterre réelle, qui s’engage dans la révolution industrielle, un “non-lieu” imaginaire, “pays de nulle part”, c’est-à-dire qui n’existe pas. Avec un jeu de mots à la clef: “Utopia”, c’est “Udetopia”, lieu d’aucun temps, ni passé, ni présent, ni avenir, ce qui interdirait sa réalisation dans l’histoire. On trouve ce même aspect “critique” dans New Atlantis (inachevé, 1626) de Francis Bacon, La Città del Sole (1602) de Campanella, La Salente du Télémaque (1699) de Fénelon, Histoire des Sévaramba de Denis Vairasse (roman de 1677), évoqué par Leibniz ...
Néanmoins, hors certaines motivations des premiers utopistes, en particulier le souci humaniste et chrétien de Thomas More mis en évidence par R.W. Chambers [2], on peut douter de la pertinence néo-kantienne de cette
séparation entre utopie à vocation “critique” et utopie “positive”. Tout au
plus peut-on accepter de distinguer “utopies” et pures fantaisies imaginatives à vocation uniquement “critiques” que sont les attaques des abus de leur temps du Voyage de Gulliver, de Rabelais à l’Eldorado de Voltaire en
passant par l’île du roi Zamé de Sade.
Les “utopies” nées dans le sillage du platonisme de Thomas More ont une vocation naturelle à se positiver. Œuvres d’imagination et de raison, elles
se présentent comme contre-modèles idéaux destinés à éclairer les politiques
“vertueux” sur ce qu’il convient de faire. “Utopie” c’est encore “Eutopia”,
l’île heureuse, le phare vers lequel il faudrait diriger son vaisseau amiral. Le
titre latin du texte de More le dit: il s’agit, après avoir critiqué la société
existante (Livre 1 de l’Utopie), de présenter aux dirigeants politiques, et,
subsidiairement, à la population, “la meilleure forme de communauté politique”. S’avance ainsi nécessairement une acceptation “positive” de l’utopie
avec son contenu significatif, qui est bien plus que le “principe espérance”
d’Ernst Bloch [3], destiné à protester contre le “vide” de l’homme moderne
perdu dans un univers désenchanté, loin de Dieu.
Il est symptomatique que le Livre II de l’Utopie de Thomas More, qui
décrit l’utopie positive proprement dite, l’île d’Utopie, fut écrit avant le
Livre I, qui est la critique raisonnée de l’Angleterre. Derrière ce monde utopien imaginé, se glisse le “point de vue” des utopistes, à la façon dont
nombre de philosophes partisans des “droits naturels” vont glisser dans
l’état de nature, sous couvert de la Raison chargée de les légitimer, leurs
propres sentiments et affects, leurs ressentiments et refus. Or, du point de
vue du contenu, les utopies possèdent toutes une matrice reprise légitimement par les communismes territorialisés : au nom de la Morale, elles prônent l’ordre nouveau d’une nation d’hommes nouveaux, “membres” d’une
“communauté” fraternelle d’Egaux (et non-éléments d’une “association”),
sans classes, sans conflits, sans tensions, sans pluralisme politique, sans
droits civiques. Cet Etat qui ne dit pas son nom (toutes les utopies possèdent leurs appareils de répression et de contrôle politique qui quadrillent la
société), abolit la distance du politique d’avec la société civile et la famille,
et se trouve dirigé par une aristocratie, avant-garde éclairée, qui seule a
accès au pouvoir politique (les sages, “vieillards expérimentés” chez Thomas
More) et un prince, guide et chef d’Etat (le “citoyen le plus moral”). Ainsi
chacun vit sous la surveillance de la vertu personnifiée, selon ses besoins
moralement acceptables, dans le cadre d’un système de redistribution égalitaire, contrôlés de la naissance à la mort par un appareil étatique qui sanctionne la dissidence par la peine de mort, la mise en esclavage et, exceptionnellement, dans les cas d’adultère, la rééducation.
Le “point de vue” politico-social des utopistes de la Renaissance est
clair: refus de la “société marchande”, du marché et de sa fameuse “soif
de l’or” (critiquée jadis par Virgile), avec interdiction de la monnaie, des
échanges hors troc, de l’intérêt, et de toutes les catégories sociales bourgeoises et “embourgeoisées”, salariat compris, qui ont un rapport avec ces
activités; refus des droits civiques, politiques et sociaux, au nom d’une
démocratie populaire maîtrisée par une élite qui interdit la propriété, les
libertés de communication, de libre circulation des marchandises et des
hommes, de rassemblement, de manifestation, de pétition, de réunion non
encadrée, avocats et appels.
La forme choisie pour exprimer cet Idéal, l’utopie, n’est elle-même pas
innocente. œuvre conjointe de la Raison et de l’Imagination, elle tient à distance toute critique rationnelle qui prétend s’appuyer sur le réel au nom du
droit d’espérance, et toute imagination concurrente au nom de la Raison. Ce
qui est, ne vaut pas ce qui “devrait être”. Et lorsque se construiront les utopies effectives communistes, comme le notera Karl Popper, on verra qu’en
effet aucune donnée ne pourra les falsifier puisque le réel y est invalidé a
priori, et, je me permets de l’ajouter, toute œuvre d’imagination concurrente aussi; il sera toujours possible de répondre aux critiques du “socialisme réel” qu’il est une “phase de transition” (Lénine, “L’Etat et la Révolution”) qui ne peut être jugée qu’à son objectif imaginaire ultime, la “société
communiste” (“société sans classes et sans Etat”, disait Lénine), et non à sa
réalisation hic et nunc.
Ce qui change avec la modernité, ce n’est pas le “point de vue”, ce n’est
pas la “positivité”, c’est le surgissement d’une pensée qui va s’emparer du
modèle idéal pour le rendre “effectif”, par la résolution de la question des
conditions de possibilité de réalisation de l’utopie. On doit ce changement
d’abord à la puissance de la pensée positive, telle qu’elle a été impulsée par
l’école d’Auguste Comte, qui assigne à l’utopie un rôle de guide pratique
dans la construction concrète des institutions [4] (voire des sciences) et qui
conçoit ce rapport de l’imaginaire au réel comme un fossé à combler et qui
peut l’être. Le premier “marxisme” (qui est une pensée positive), en déci-
dant, suivant la thèse de Friedrich Engels (contre les saint-simoniens, Fou-
rier, Weitling ...), que l’opposition entre socialisme scientifique et socialisme
utopique se situe sur ces conditions de possibilités de résorber la distance de
l’idéel au réel, se contente donc de pousser de façon conséquente la logique
de l’Utopie jusqu’au bout: si l’utopie est ce phare qui doit guider les embarcations territoriales-étatiques vers le meilleur des mondes possibles, avancer
vers Utopie certes il le faut, mais pourquoi ne pas accoster au port quand c’est possible? Pourquoi ne pas construire l’île en coupant les isthmes symboliques, comme le fit le prince Utopus chez Thomas More, ou les montagnes symboliques, selon l’image de Mao? Ce fut, plus tard, encore l’interprétation du théoricien social-démocrate Karl Kautsky, dans Thomas More
et son utopie (1888), qui considère l’ancien Chancelier d’Angleterre comme
un précurseur du “socialisme scientifique”. Ce fut plus encore celle du
“mouvement communiste international” durant le XXe siècle, qui a évacué
les aspects christiques et humanistes de l’Utopie pour s’emparer du modèle
utopien à la mode “communiste” [5], et qui a gravé le nom de Thomas More
sur une stèle de la Place rouge à Moscou, parce qu’il pouvait l’être en effet.
Cette condition de possibilité est encore offerte par l’émergence et la multiplication des fictions d’Etats-nations, concomitante d’une pensée réaliste
qui met l’Etat au cœur du processus de libération de l’homme. Ainsi est-on
passé de l’Etat-Providence pour atteindre, ce que j’ai appelé ailleurs, un
Etat-Prévoyance [6], où l’on prétend faire le bonheur du peuple contre lui-
même. L’“avant-garde” ce sont ces “sages” vertueux éclairés par la vision
du Bien final qui détruira, c’est la théorie de la révolution sociale et culturelle, jusqu’aux fondements de l’ancien monde, de la société “bourgeoise”,
pour parvenir à la société sans classes et sans conflits, à la “société communiste” décrite par Karl Marx dans un Manifeste communiste (1848) aux
fortes connotations “moriennes”.
De ce passage de l’utopie “positive” à l’utopie “effective”, Cuba est scien-
tifiquement et épistémologiquement le cas le plus intéressant, car le plus
proche du modèle idéal morien. Cet archipel est pour la pensée utopique
effective ce que la France était pour l’Etat d’après Hegel: une objectivation
quasi parfaite.
Entre Cuba et l’Utopie, tout paraît se passer en effet comme si la notion,
produite de cet usage de la raison technicienne au service de l’imagination
(anticapitaliste), avait trouvé là son lieu d’effectivité idéale, et comme si, en
retour, l’île révélait le secret notionnel de toute utopie; “notion” et non
“concept” car produit sous la direction de l’imagination, d’où le “romantisme” qui s’y attache, le paradigme utopien n’est pas scientifique et ne produit pas de “concepts”.
Exemplaire conjonction qui permet de penser, en géopolitique, le poids de
l’insularité et des représentations et de saisir certaines des raisons de ce
double paradoxe: qu’au cœur de la Méditerranée américaine, un régime
d’Etat total résiste à toutes les tempêtes qui ont abattu (Est de l’Europe)
ou courbent (Chine et Asie du Sud-Est) le communisme, ruinant au passage
les thèses d’Alfred Mahan et de ses disciples sur la “sea supremacy” des
Etats-Unis arrêtée à 180 kilomètres de Miami par un Etat de 110 922 kilomètres carrés et de plus de 11 millions d’habitants; qu’au cœur des communications entre les deux Amériques et entre les Amériques et l’Europe, alors
même que la mondialisation et la puissance de forces transnationales paraissent devoir ranger auprès du rouet de la machine à tisser la territorialisation
nationale-étatique, celle-ci résiste à tous les coups de butoir et affiche la
puissance d’un Etat sur un territoire, pour une nation.
On ne s’étonnera pas de notre insistance sur le poids des hommes, des
“grandes individualités historiques” [7]. Sans Fidel Castro, Utopus
moderne, chef de l’”avant-garde”, l’utopie ne serait restée qu’un songe, tout
comme l’Etat quasi parfait n’aurait pu être accompli en France sans ces
grands chefs jacobins, héritiers de la monarchie absolue. A la façon de
Napoléon Bonaparte (la “raison à cheval”, disait Hegel) et de ces grands
démagogues qui, sur ses pas, façonnèrent le XXe siècle dans l’horreur (Les
Démagogues) [8] en jouant avec l’imaginaire de leurs concitoyens, notamment l’imaginaire religieux, pour conjuguer nationalisme et socialisme, Fidel
Castro s’est appuyé sur l’imaginaire cubain, utilisant en miroir sa puissance
de mobilisation, prenant et conservant le pouvoir au nom de cet étrange
Idéal (politico-éthique) de la raison humaine [9], l’utopie effective, qui mixte
nationalisme, égalitarisme et sacré; une manière de gouverner qui, en
retour, rend ce régime utopien insensible aux preuves et épreuves; une
insensibilité qui surprend les scientifiques, puisqu’elle organise par la puissance de la représentation, le décrochage de la réalité au nom du l’épopée de
l’Esprit Universel réalisé par et dans l’archipel utopien, se moquant au passage des schèmes de la pensée de la fin des idéologies ou de la déterritorialisation.
La survie de Cuba, de son régime, de ses ambitions, montre que la généra-
lisation du développement économique de type capitaliste à l’ensemble de
la planète n’implique pas la disparition des tensions géopolitiques, et
qu’abattre des représentations est plus difficile qu’ouvrir une brèche dans
un mur.
Héritage castriste
Si Fidel Castro a pu devenir le prince Utopus de la modernité, et le rester,
il le doit d’abord à la situation exceptionnelle de l’imaginaire dans l’archipel
modelé par la position géopolitique, l’histoire, la politique. Héritage dont il
va pouvoir jouer pour prendre le pouvoir et conquérir les consciences
cubaines.
Insularité et effets de légitimation utopienne du castrisme
Entre l’Utopie et Cuba, la première corrélation qui frappe est évidemment
leur statut d’”île”. Les créateurs d’Utopie, on s’en souvient, imaginaient le
plus souvent leur Idéal réalisé dans une île. Difficile de ne pas voir derrière
cette imagination qui entoure une terre politique d’eau, qui plus est d’eau
salée, le symptôme d’un désir de maternage généralisé pour des citoyens
infantilisés. Désir confirmé par l’ensemble des textes utopiens qui font coller
les citoyens à la Cité qui a le devoir de les protéger, y compris contre eux-mêmes; ce qui annonce le passage de l’Etat-Providence à l’Etat-Prévoyance. Ainsi, chez Thomas More, l’île Utopie est racontée par le navigateur portugais Raphaël Hytlodée qui l’aurait rencontrée, territoire clos protégé de l’horreur, de l’adversité, et, finalement de l’Autre, par un immense
mur-océan. Dans La Cité du soleil de Campanella, l’histoire se présente
comme un dialogue entre le commandant d’un navire génois, hôte du grand
maître des hospitaliers, qui narre son voyage dans l’île Tropobana, tout
aussi protégée de toute rencontre avec l’Autre, sinon par accident, hasard
non reproductible.
Outre ce désir premier d’être protégé par la mer de toute altérité, de l’extériorité, la science politique doit y lire aussi la condition de possibilité la
plus aisée de faire coller “naturellement” une structure politique totalisante,
un Etat qui ne dit pas nécessairement son nom, à une structure géographique fermée qui n’a plus à se préoccuper de la question des “frontières”, de
la diversité des populations, de zones incontrôlables par un centre peu identifiable, qui serait trop loin ou trop évanescent. Ce que confirme l’œuvre de
Thomas More elle-même: Utopie n’était en effet pas une île à ses débuts.
La terre d’Abraxa est devenue Utopie par la volonté du chef guerrier Utopus de couper cette terre du continent.
Difficile de ne pas lire le même souci de séparer le Bien du Mal dans le
projet communiste de couper leurs territoires étatiques des régions malsaines du “monde capitaliste”. Déjà perceptible dans le “phalanstère” de
Fourier qui imaginait une île en pleine terre [10], ou dans le “village de la
coopération”, la Nouvelle Harmonie, de l’Ecossais Robert Owen [11]. Les
Etats communistes tentent l’île par l’artifice. A cet égard, le Mur de Berlin
n’est que le paroxysme atteint par ce désir de frontières hermétiques pour
construire un “mur” visant à détruire l’isthme qui, en reliant le monde
communiste au monde capitaliste, menaçait la pureté du communisme et
tout lien avec l’Autre.
Cadenasser les frontières, placer des barbelés, construire un mur, Cuba
n’en a pas besoin. L’archipel colle de façon quasi parfaite au concept politique d’île. Sans tomber dans le travers du géographisme qui expliquerait les
mouvements de l’histoire comme expression de lois géographiques, la géographie des lieux joue indéniablement un rôle déterminant. Il faut entendre
île comme une “étendue de terre ferme entourée d’eau de toute part” [12],
étant entendu que l’on élimine de ce concept les îles-continents ainsi que
toute portion de terre entourée d’eau sur laquelle la population ne vivrait
pas ses contacts avec les autres au travers des représentations et d’échanges
(biens, personnes, signes) dont la mer serait le centre. S’il existe en ce sens
d’innombrables îles, beaucoup néanmoins n’ont pas la perfection qui permet
de parler d’île au sens politique, de coller un régime politique à une île. Certaines sont dépendantes d’un centre qui se trouve dans une autre zone,
d’autres sont coupées en parties, d’autres participent d’un régime ou d’un
sous-système qui réduit leur particularité insulaire: ainsi les îles colonisées,
comme la Guadeloupe qui dépend de la France; ainsi l’île de Saint-Domingue ou Bornéo, coupées en deux; ainsi Sumatra, île d’un régime insulaire
dont le centre est à Java, accouplée avec d’autres îles aux caractéristiques
propres, avec lesquelles il faut politiquement composer; ainsi les 992 îles
Salomon qui, malgré leur unité ethnique (Mélanésiens à 94 %), religieuse
(Chrétiens), politique, ont une cohésion politique peu efficace en raison de
la multiplicité insulaire, de l’éloignement et de la faiblesse du centre.
Rien de tout cela à Cuba. Ce qui pourrait s’écrire, en insistant sur l’unicité, Cuba = UN archipel; les 5 archipels d’îles et îlots (1500) de peu d’importance qui entourent Cuba étant totalement intégrés, contrôlés et structurés autour de l’île centrale et de son centre, La Havane, sorte d’Amaraute
de Thomas More. La mer est alors un principe unificateur qui unifie, isole
et protège au milieu de l’espace formé par le réseau des îles et des Etats de
la Méditerranée américaine, entraînant des comportements épistémologiquement réalistes et pragmatiques de façon plus encore absolue que l’Angleterre
du Traité de Vienne dont Henry Kissinger avait noté les mêmes effets d’insularité.
Les représentations cubaines font foi de ces éléments. Au cœur, la mer:
“nous descendons tous des bateaux”, dit Alejo Carpentier. Conquistadores,
esclaves arrachés du golfe de Guinée et des forêts de Mayombé, coolies chinois, colons français fuyant Haïti révolutionnaire au XIXe siècle, paysans
des îles Canaries venus récolter le tabac, Indiens venus du Yucatan, petites
communautés de Japonais, Nord-Américains, Suédois, tous sont venus par
la mer, tous rêvent d’une histoire imaginaire issue d’un voyage à travers les
mers jusqu’à cet Eldorado, symbolisée par “leur” poète José Marti, porte-parole de l’indépendance, pèlerin voyageur qui a parcouru le Mexique, le
Venezuela, le Guatemala, les Etats-Unis, la Jamaïque avant de revenir
mourir sur cette terre, tous rêvent l’île protectrice qui leur a donné le salut
et rendu vie. Tous se retrouvent autour du “son”, symptôme de cette culture cubaine, la salsa bien entendu, espagnole et africaine, et les septetos
traditionnels. Une fierté d’être “né” là, qui passe par Christophe Colomb
(27 octobre 1492) et José Marti.
Les 3 500 km de côtes font la frontière et la légitimité. C’est bien pourquoi
il est absurde de jouer l’”isolement” contre les Cubains. Le débarquement
de la baie des Cochons, le 19 avril 1961, était une erreur manifeste d’appréciation de l’imaginaire cubain: soutenu par un ennemi nettement identifié
(les Etats-Unis), il était l’œuvre de 1 500 Cubains qui ne vivaient pas sur le
territoire et n’avaient donc plus de légitimité puisque “déterritorialisés”,
“désinsularisés”. Accusations, menaces, embargo, voire blocus et actes de
guerre, sont les vents qui maintiennent l’île au large. Loin d’être un argument contre le castrisme, toute mise en isolement le renforce et elle détruit
les passerelles, l’isthme symbolique, dont le régime ne veut pas. Son propre
isolement? Fidel Castro saura en faire, jusqu’à nos jours, un argument central de propagande pour légitimer son pouvoir, comme seule digue contre
l’Autre, l’ennemi. Son isolement international dans la Méditerranée américaine, c’est la reproduction politique de la situation géographique dans
l’imaginaire commun, dans lequel la grande masse des Cubains se reconnaissent.
Nationalisme insulaire et effets de légitimation utopienne
Nationalisme insulaire et effets de légitimation utopienne
Dans l’île d’”Utopie” de Thomas More, les Utopiens sont fiers non seulement de leurs institutions et de leurs dirigeants, mais tout simplement de
n’être pas Autres. Les Utopiens sont des nationalistes, quand bien même ils
ne le savent pas. Leur refus de communiquer avec les populations alentour
pour conserver leur pureté d’Utopien, hors quelques échanges économiques
limités, explique les guerres de voisinage et que les seuls étrangers vivant
sur l’île soient des “esclaves”; appelés par Thomas More, esclaves “naturels” quand ce sont des prisonniers de guerre, des condamnés à mort des
autres pays achetés par Utopie, et des travailleurs saisonniers; esclaves
sociaux encore quand il s’agit de dissidents condamnés qui ont échappé à
la peine de mort, mais qui, traîtres à l’île, à son esprit insulaire, sont renvoyés dans l’altérité et le Mal.
Cette fermeture aux autres, Cuba l’exprime nettement. Son nationalisme
exacerbé sera l’une des raisons du conflit entre Che Guevara et Fidel Castro,
quand celui-ci postulera à sa façon, déjà expérimentée par Staline contre
Trotski en Europe, le “socialisme dans un seul pays” d’Amérique. Le sentiment de cette “petite différence” (Freud), méconnue de la CIA durant un
quart de siècle, on le retrouve parfois exaspéré dans quelques-unes des îles
voisines mais elle s’est ici construite singulièrement.
Cuba est d’abord une terre qui colle à une nation. Une même langue, l’espagnol et une référence à l’“hispanité”, ce que saisit parfaitement le général Franco qui a toujours maintenu de bonnes relations avec Cuba castriste.
Une influence religieuse à nette dominante catholique, avec ce particularisme afro-cubain qui mêle culture polythéiste des anciens esclaves noirs et
religion monothéiste des colons espagnols, qui a conduit à “traduire” selon
“la règle d’Ocha” les référents culturels (par exemple: Obatalà et Notre-Dame de Grâces, Babalù Ayé et Lazare...); traduction qui n’enlève pas mais
renforce ce sentiment d’être du monde catholique, ce qui explique la façon
dont Castro, tout en persécutant les hommes d’Eglise, a tenu à la venue du
Pape qu’il présentait comme “son” succès. Une intégration “ethnique”, au
moins officielle, des métis et des Noirs avec la population blanche, intégration qui s’opère autour de la population blanche et de son hispanité, ce qui
explique l’absence de Noirs et de métis aux directions de l’Etat et du parti.
Les Cubains ont aussi le sentiment de leur “grandeur”. Ce dont les armoiries nationales témoignent, avec, au chef, leur clef dorée entre deux montagnes et un soleil levant sur la mer symbolisant la position centrale de
Cuba dans le golfe du Mexique, entre les deux Amériques et entre les Amériques et l’Europe. Ils apprennent par l’histoire officielle qu’ils sont au centre
géopolitique de la Méditerranée américaine, et, finalement, du monde. Habitants de l’île principale des Antilles, ils se savent objets de désir des grandes
puissances depuis le XVIII e siècle. Ancienne résidence privilégiée de pirates
et corsaires (le “crocodile des Caraïbes”), espace convoité par les colonisateurs européens, Espagnols, bien sûr, mais aussi Anglais (qui l’occupent de
1762 à 1763). Sur la route Europe-Amérique, les Espagnols tentèrent jusqu’au bout de conserver cette île stratégique, qui était déjà le point de réunion des flottes de Philippe II d’Espagne en 1561. L’indépendance les a rendus objet du désir des Etats-Unis, puis de l’URSS et des Etats-Unis, les
super-puissances du monde bipolaire.
Le passage de cette reconnaissance de soi (l’”exceptionnalité cubaine”) au
nationalisme exacerbé s’est formé au XIXe siècle. Si Cuba se distingue de
ses consœurs, les autres colonies espagnoles des Caraïbes, pour n’avoir pas
tenté l’indépendance lors de l’occupation de l’Espagne par Napoléon Bonaparte, c’est précisément en raison de cette conscience d’occuper une position
centrale. Les élites cubaines se seraient bien lancées dans la guerre d’indépendance si elles n’avaient craint l’aventure politique qui leur aurait fait
perdre ce statut, à en juger notamment par la révolte des esclaves de Saint-Domingue ou, plus tard, la rébellion de Morant Bay en 1865 en Jamaïque
(ex-colonie britannique), qui conduisirent ces archipels à la ruine économique. Nombreux dans l’élite nationaliste étaient ceux qui souhaitaient une
autonomie partielle comme à Porto Rico. La dernière révolte, celle de 1895,
qui vit mourir José Marti, dont Fidel Castro ne cesse de se réclamer, et qui
aboutit à gagner les consciences en 1898 à l’indépendance, était un pari: le
temps de l’Espagne étant terminé, Cuba rêvait de conserver une puissance
cuba: géopolitique de l’utopie 261
souveraine. Un rêve meurtri, qui allait pousser au paroxysme nationaliste
la “petite différence” et lui donner sa particularité “anti-impérialiste”.
Le fait que cette indépendance dut tout aux Etats-Unis, qui avaient
attribué aux Espagnols l’explosion accidentelle du cuirassé américain Maine
dans le port de La Havane pour intervenir, attisa l’anti nord-américanisme.
Les Cubains eurent d’abord un sentiment de frustration de s’être fait voler
la victoire. Sentiment qui se transforma en violent ressentiment quand ils
s’aperçurent que les Etats-Unis profitaient de leur rôle de “libérateurs”
pour s’installer durant quatre ans en colonisateurs et donner aux compagnies américaines leurs grands domaines, imposer une base militaire à Guantanamo, s’arroger la diplomatie et la défense, sans oublier de se réserver le
droit d’intervenir (amendement Platt, abrogé en 1934) en cas de menace
pour les intérêts des Etats-Unis ou pour la paix sociale dans l’île; ce qu’ils
ne se privèrent pas de faire en 1906, 1912 et de façon continue de 1917 à
1920, tentant de tirer les ficelles de la politique de l’île, s’opposant de 1934
à 1944 à Fulgencio Batista, jugé social-démocrate, soutenant le président
Carlos Prio Soccaras en 1948.
L’aversion envers l’”impérialisme américain” cimentait l’imaginaire
cubain avant même d’être énoncée par Fidel Castro. Elle n’était pas antinomique avec d’autres répulsions, puisque tout Autre peut être proclamé
“ennemi”, puisqu’il l’est d’une certaine mesure en raison du sentiment d’insularité. Malgré l’éloignement et en raison des intérêts du moment, Fidel
Castro jouera de ce refus de l’Autre à l’encontre des Chinois (1966), des
Russes (1967), des anciens colonisateurs portugais et de l’Afrique du Sud
(lors de l’intervention en Angola). Néanmoins, les Etats-Unis resteront, et
restent, par leur proximité. (Avec les Bahamas, Cuba est l’île la plus proche
des Etats-Unis), par l’histoire des relations internationales, la puissance
détestée.
Ce qui, en retour, signifie qu’il n’y a pas de “solution” pro-américaine à
Cuba, et, plus généralement, pas de solution “étrangère”, pas de solution
non nationaliste d’alternance au castrisme.
Etatisme et goût du maternage utopien à Cuba
Sur Utopie, tout est donné par l’Etat, dirigé par un prince et 1 200 syphorantes élus par les familles: temps de travail, rythme, heure de lever et de
coucher, heure des repas (une trompette avertit), planification de la production et du logement social (il n’y a pas de propriété sur Utopie, pas même
agricole), politique d’urbanisme, éducation publique et rééducation, santé,
arts, spectacles...
A Cuba, Fidel Castro hérite d’un culte de l’Etat et d’un désir de maternage qui va lui permettre d’aller sur le chemin utopien. L’insularité a évité
à l’archipel cubain cette caractéristique des Etats d’Amérique du Sud
d’avoir été des régions où les Etats se sont créés avant de chercher à fixer
par des guerres leurs limites territoriales [13]. A la différence d’autres îles-régime, il existe à Cuba avant l’arrivée de Castro une équation quasi parfaite: une île (archipel) = un ETAT.
Un Etat central très bureaucratique, en raison de l’échec des libéraux en
1917, quand ils s’étaient opposés à la réélection frauduleuse du général corrompu Mario Menocal. Un Etat qui contrôle les grandes activités publiques
sur l’ensemble de l’archipel et la politique de redistribution, sous l’influence
des différents dictateurs (nationalisations, notamment de l’électricité, journée de 8 heures...) puis de Fulgencio Batista, social-démocrate, ancien chef
d’état-major, élu Président en 1940 avec le soutien des socialistes, des syndicalistes et des communistes (deux entrent au gouvernement) dans le cadre
de la première constitution démocratique, qui imposera cette équation:
“Justice = Etat omniprésent et omnipuissant, redistributeur des richesses,
niveleur des inégalités sociales”. La période de troubles qui s’ouvre entre le
départ de Batista et son retour à la suite d’un coup d’Etat en 1952 ne permet pas de réduire le rôle salvateur que les Cubains attribuent à l’Etat, bien
au contraire en raison du nouvel échec des familles libérales pourchassées:
toujours plus d’Etat, toujours plus de contrôle sur l’économique et le social.
La dictature molle de Fulgencio Batista après 1952 (il amnistiera Fidel Castro deux ans après la tentative avortée de coup d’Etat de 1953 contre la
caserne Moncada), trouvera à nouveau des alliés chez les communistes (presque jusqu’à sa chute) et les syndicats et poussera l’équation au paroxysme.
Tout par et pour l’Etat, y compris la vente aux Etats-Unis de canne à sucre
à des prix inférieurs à ceux du marché, avant que l’URSS ne les relaye.
En installant l’Etat total dans la première phase de la révolution, en persécutant la propriété individuelle et les comportements “antisociaux”, en
imposant une politique d’alphabétisation et de santé payée très chère par
le Grand Frère utopien (l’URSS), en quadrillant l’île par ses Comités des
Défense de la Révolution qui se présentent comme les assistances sociales
de la population pauvre, des familles cubaines, Fidel Castro flattera jusqu’à
l’extrême cette culture de maternage et en jouera admirablement. Il a su
transformer cet Etat-Providence en Etat-Prévoyance, jouant sur les pulsions de ses concitoyens.
De l’utopie positive à l’utopie concrète
De cet héritage, Fidel Castro va s’emparer pour rendre effectif le modèle
utopien. Un projet réalisé avec une perfection que personne n’avait imaginée dans l’histoire.
Simulacre du “focisme”, réalisme politique d’Utopus-Castro
Comment le roi Utopus a-t-il pris le pouvoir sur Utopie? Thomas More
ne nous en dit pas grand-chose, sinon que ce fut fait rapidement, par la violence, par les “soldats de son armée” et un certain cynisme politique: le
“travail imposé” à la population au service de la Cause du meilleur des
mondes.
Comme dans les récits utopiens, c’est la force et le réalisme, le jeu avec
les élites nationalistes et les Etats-Unis, qui décideront de la victoire de
Fidel Castro. Et non la présence de montagnes, la vertu et le soutien populaire. Le “focisme” ne fut, en effet, jamais une vraie théorie mais un simulacre créé par la propagande castriste pour attiser le nationalisme: le “petit
peuple” cubain, preuve de sa “grandeur”, aurait gagné via Castro contre le
Gargantua américain; ce simulacre démagogique, Che Guevara, trop idéologue, ne le comprit pas: ce devait naturellement lui coûter la vie en Bolivie.
En réalité, lorsque Fidel Castro revient secrètement, avec 80 partisans, de
son exil à Cuba, le 2 décembre 1956, pour tenter de conquérir l’île, il n’a
aucune idée de ce que les montagnes pourraient lui apporter stratégiquement. Il ne décide d’utiliser la Sierra Madre que contraint et forcé, pour se
réfugier après son attaque ratée à Alegria de Pio, qui a coûté la vie à la plupart de ses acolytes (10 survivants). S’il y établit un “foco” (foyer) de guérilla avec l’appui de quelques paysans chassés de plantations caféières, Fidel
Castro n’est pas l’ennemi des “gros” propriétaires. Ancien avocat nationaliste, militant d’extrême droite du “Parti orthodoxe”, il ne manque pas
d’appuis chez eux. Il s’est fait connaître par sa lutte en 1953 contre Fulgencio Batista, soutenu par la gauche, notamment le parti socialiste populaire
(nom du PC depuis 1944); Escalante, leader communiste cubain sera emprisonné lors de la prise de pouvoir. Fidel Castro est enfin arrivé à Cuba sur
le fameux yacht Granma qui appartient à l’un des plus “gros propriétaires”
de l’île.
A l’inverse, le colonel Fulgencio Batista, d’origine modeste, avait combattu le dictateur pro-américain Machado, renversé en 1933. Il avait été élu
en 1940 par cinq partis de gauche, avait engagé des réformes sociales (la
réforme du Code du travail) et fait entrer deux communistes au gouvernement en 1942. Son opposition, réelle, aux grands propriétaires et aux compagnies pétrolières, s’était perpétuée après le coup d’Etat de 1952, quand il
menace la bourgeoisie d’un impôt exceptionnel au bénéfice des sans-emplois
et lance une guerre sans merci contre la mafia qui s’était installée depuis
1946 et qui avait organisé de nombreux assassinats contre les hommes du
dictateur social-démocrate.
Si Fulgencio Batista était l’homme à abattre pour les Etats-Unis, Fidel
Castro apparaît comme la solution. Durant un an et demi, Batista a de quoi
déloger de ces fameux “foyers” à la seule condition d’un appui des Etats-Unis. Or, ceux-ci refusent leurs avions, organisent les désertions d’officiers
et obtiennent le départ de Batista vers la république Dominicaine, contre
la possibilité d’emporter un joli magot.
Nul ne croit, ni dans la bourgeoise de La Havane ni à Washington, aux
discours castristes sur le partage des terres, l’égalité et la société sans
classes. Les assassinats par Che Guevara de paysans qui ne comprennent pas
très bien le langage de la nouvelle utopie communiste n’inquiètent pas, bien
au contraire. Des hommes qui prônent le bonheur du peuple et massacrent
ceux qui leur résistent ou qui sont suspects (485 partisans de Batista en janvier 1959), cela ressemble étrangement à cette multitude de coups de force
dictatoriaux dont les grands Etats se satisfont quand ils ont le sentiment
que leur puissance et leur sécurité en seront augmentées. Inutile donc d’intervenir pour “endiguer le communisme”, comme en 1954 au Guatemala.
Un journaliste du New York Times présente même à toute l’Amérique ces
courageux guérilleros qui luttent contre l’”odieux Batista” qui avait le tort
d’avoir menacé les intérêts américains. Quand Manuel Urrutia est nommé
Président de la République le 5 janvier et Fidel Castro, Premier ministre,
tout ce monde est rassuré. Les communistes sont pourchassés. Dès le 7 janvier, le nouveau régime est reconnu par les Etats-Unis, le président Eisenhower félicite le nouvel homme fort, reçu à Washington comme un ami.
Et Fidel Castro, en disciple de Machiavel, intègre parfaitement cette
donne. L’important c’est de prendre le pouvoir; qu’importe la couleur du
chat, l’important est qu’il mange les souris. La première erreur des Etats-Unis d’Amérique est de ne voir en Castro que le partisan d’une vague utopie
“positive”, qui ne songerait pas à réaliser cet Idéal. La seconde erreur est
de croire que la Realpolitik rapprocherait Castro des Etats-Unis alors qu’elle
le contraignait à s’en éloigner.
Utopus et le réalisme cynique du démagogue Castro: nationalisme, isolement, socialisme
“Ce conquérant eut assez de génie pour humaniser une population grossière
et sauvage”, dit Thomas More évoquant l’œuvre d’Utopus. Il ajoute: “Les
peuples voisins en furent frappés d’étonnement (admiratif) et de terreur”. On
ne sait pas grand-chose de cette mise en place, l’imagination de Thomas
More se contentant de renvoyer au travail forcé des habitants de l’île sous
la direction du parti d’Utopus (ses guerriers). Il est néanmoins étrange de
voir que ce sont ces deux sentiments qui vont dominer dans le monde face
au système castriste: étonnement admiratif d’un côté sous couvert de
romantisme, terreur de l’Autre.
On dissertera longtemps pour savoir si Fidel Castro-Utopus était déjà
déterminé à se dire “communiste” quand il lança ses guerriers à l’attaque
de la caserne de la Moncada à Santiago, le 26 juillet 1953. Ou s’il s’est affiché tel par la force des choses. En tout état de cause, dans cette force,
il nous faut moins souligner la détermination de certains de ses lieutenants,
dont pas un seul n’était communiste, à l’exception de Che Guevara, que le
conflit de pouvoir entre le président Manuel Urrutia et Fidel Castro.
Nationalisme, insularité, étatisme et sacralisation du pouvoir: les ingrédients du castrisme sont là, dès le départ. Il suffit d’en jouer. La même raison qui l’a fait jouer des ambiguïtés de son propre itinéraire, conduit Fidel
Castro non pas, comme le veut la légende, à être fidèle à ses promesses – car
il ne le sera pas – mais à construire Utopie pour obtenir son hégémonie sur
la population et exclure du pouvoir ses concurrents, tous ses concurrents,
jusqu’à ses propres amis: d’Huber Matos qui ira, dès 1959, pour 20 ans en
prison, à Arnaldo Ochoa, exécuté en juillet 1989.
Jouer avec les Etats-Unis, c’était prendre le risque, en heurtant le “nationalisme des pauvres” (Brecht) et l’insularité, sinon de voir revenir Batista,
du moins de perdre ce pouvoir dès qu’Urrutia sentirait le moment propice.
Jouer les élites et le libéralisme, c’était prendre le risque de heurter la
culture de redistribution et de voir surgir un nouveau démagogue qui le renverserait avec les mêmes promesses.
En avril, Fidel Castro commence une violente réforme agraire et exproprie les entreprises sucrières pour mettre Urrutia au pied du mur. Il exige
de donner les terres aux paysans, les entreprises aux “travailleurs”, d’assurer l’indépendance, la santé, l’éducation et la prospérité, de combattre la
prostitution et le marché noir. Urrutia proteste contre ce processus révolutionnaire. Fidel Castro démissionne de son poste de Premier ministre, prend
la population à témoin, organise le sabotage de l’exécutif par les “forces
révolutionnaires”, et voilà le concurrent Urrutia contraint au départ, remplacé par Osvaldo Orticos, plus malléable, plus sensible aux exigences castristes.
Pour flatter le nationalisme et alimenter l’imaginaire insulaire, Fidel Castro organise la rupture avec les Etats-Unis. Commencent alors des accords
commerciaux avec l’URSS, qui, face au refus des Etats-Unis d’acheter le
reliquat de sucre (700 000 tonnes), se porte acquéreur contre 300 000 tonnes
de pétrole. C’est la dynamique de rupture avec le grand voisin qui plaît aux
Cubains: devant le refus des grandes compagnies pétrolières américaines de
raffiner, Fidel Castro les nationalise. Les Etats-Unis décident l’embargo et
l’URSS offre des armes. “Le socialisme ou la mort”, proclame Fidel Castro
lors du débarquement de la baie des Cochons, le 16 avril 1961 et de la décision de blocus des Etats-Unis.
La crise des missiles qui commence le 14 octobre 1962, loin d’affaiblir le
régime, lui donne les lettres de noblesse national-populiste dont il a besoin.
Elle permet de mobiliser 270 000 Cubains armés pour défendre leur île
menacée par l’étranger, et, du même coup, la révolution identifiée avec la défense de la souveraineté nationale, et Fidel Castro lui-même, personnification de Cuba libre et souverain, Fidel Castro qui se sacralise ainsi dans l’inconscient collectif. La levée du blocus, après cette crise, le 21 novembre,
n’ôtera pas au régime cette arme idéologique, insularité et nationalisme: il
est nécessaire d’alimenter ce sentiment d’île assiégée, comme les pays soviétisés le font à la même époque. Fidel Castro profite des raids anticastristes
de l’année 1963 comme des mouvements insurrectionnels de la sierra de
l’Escambray en 1965, des accusations des uns, du blocus des autres, des
diverses tentatives d’assassinat du “Lider Maximo” pour souder la population à son régime et à lui-même.
Le socialisme égalitaire se construit en même temps à grande vitesse
transformant l’Etat-Providence en Etat-Prévoyance. La liberté promise?
La terre aux paysans? Les usines aux travailleurs? Les nouveaux “sages”,
qui seront les “sages vieillards” de l’an 2000, quadrillent bientôt l’île par les
Comités de Défense de la Révolution et par le Parti uni de la révolution
socialiste (créé en 1962, deviendra PC en 1965) pour trahir leurs promesses
et conduire la population à avaler les couleuvres utopiennes.
L’Etat gère l’espace et le temps, des loisirs au travail. Et puisque cet Etat
est “leur” Etat, ils doivent imaginer que ce qui ne leur appartient pas leur
appartient: le tour utopien est joué. Après les terres, les grandes entreprises
et les services, c’est, entre 1967 et 1968, une politique de nationalisation
totale des petites entreprises, de l’artisanat. Tout est sous surveillance, du
téléphone aux machines à écrire qui doivent être déclarées sous peine de
2 ans de prison. Tout est aux mains d’une administration boursouflée, les
appartements même sont propriété de l’Etat.
Et la population qui a déjà une lourde tradition d’appel à l’Etat, apprend
chaque jour davantage à devenir dépendante. Rien ne s’opère plus par initiative individuelle. Ce sont les “sages” qui décident: lois, décrets, règlements, circulaires, il n’est pas un monceau de vie qui ne soit l’objet des soins
du nouveau prince et de ses guerriers de la lutte des classes. Ce sont les
Comités de Défense de la Révolution que l’on consulte pour l’école de l’enfant, les soins du plus grand, le logement, les transports, les fêtes... L’Etat
tente de tout prévoir par planification économique, sociale et familiale.
Ce projet utopien nécessite le refus du pluralisme, même simulé comme le
tentent les communistes polonais: il n’y a plus de classes sociales, plus de
tensions, sinon manipulées par l’étranger, plus de raisons rationnelles
“donc” de voir éclore le multipartisme: “le multipartisme est une multicochonnerie”, dit encore Fidel Castro en octobre 1991, lors du 4e congrès du
parti communiste. Les droits politiques ne s’exercent donc que dans le cadre
défini par le Lider Maximo. Cadre dont il est la figure centrale, copie du
prince de Thomas More.
Utopus-Castro: sacre et sacré par le processus de ressemblance, identification, mystification
Pas d’Utopie sans prince tout-puissant, qui a une relation privilégiée avec
le sacré. On l’appelle Utopus chez Thomas More ou, Hoh, le fameux métaphysicien, chez Campanella. Ils ont la fonction suprême de guider leur
peuple et disposent de façon absolue du pouvoir temporel et spirituel. Ils
sont assistés de ceux qui disposent de la fonction militaire, de la maîtrise
des arts libéraux et mécaniques, de la pédagogie et de la surveillance. Le
Guide est l’expression condensée d’une Cité où tout est rationnel. Campanella place symboliquement le chef d’Etat sous le chiffre 7 divin: surface
de sept miles, au pied d’une colline composée de sept parties. Thomas More
sous l’Un, le Prince unique qui gouverne avec ses conseillers les 54 villes
spacieuses, toutes identiques, distantes de 24 miles. Dans cette société où les
troubles sont illégitimes et viennent de l’Autre, d’au-delà de la mer, le lien
sensé nourrir cette communauté cubaine est affectif. Sous le règne de la raison, de la justice et des valeurs morales, il s’appelle “amour”, fraternité,
solidarité. Et le prince est la personnification et le garant de cette Cité souveraine protectrice.
Fidel Castro construit durant quarante ans sa figure sacrée de “Lider
Maximo”, Très Saint-Père de la révolution, guide d’une île sans lui menacée
de disparition, garant d’un Etat-Prévoyance souverain, apôtre messianique
d’une révolution sociale égalitaire. Dés le début des années 60, au sommet
de la pyramide étatique, il est passé du statut d’Homme-Providence à celui
d’Homme-Prévoyance. Un statut qu’il gardera jusqu’au tournant du siècle:
il protège contre les tentations du Mal auxquelles les ex-pays frères utopiens
ont succombé, incapables d’éviter les pièges de la société marchande.
Il n’aura de cesse de renforcer les pouvoirs du parti et de Président, qui
sont les siens, notamment par la réforme de 1992 quand il est effrayé par
les conséquences des bouleversements intervenus en URSS: l’élimination
des hommes au pouvoir. Son visage est partout, les média martèlent et commentent ses discours, la population est mobilisée autour de lui dans des
meetings monstres où il est obligatoire de participer. Il est de tous les événements sportifs, car il a saisi l’importance de cette activité pour mobiliser
l’esprit national à son profit. Il ne représente pas Cuba, il est Cuba.
Ressemblance-identification-mystification: il réussit ce que Robespierre
avait raté au Champ de Mars. De la divinité, il tente les caractéristiques
majeures: omniscience, omnipotence, bonté.
Il est le savoir incarné, lumière du marxisme-léninisme. Son omniscience
ne prête pas à contestation sous peine de répression sévère. Même dans les
moments apparemment “impossibles”: c’est lui qui proclame, contre le
virage de Mikhaïl Gorbatchev, en mars 1986, la “castroïka”, reprise en main
révolutionnaire, avec recentralisation et étatisation de l’économie, dont il avait accepté timidement l’année précédente d’entrouvrir les portes. Fidel
Castro est le dirigeant communiste au pouvoir qui, avec les Chinois, prend
le plus à partie la perestroïka, rompant finalement avec Gorbatchev, alors
que son aide économique est indispensable à Cuba. L’arrivée de Boris Eltsine ne réduit pas l’hostilité au régime russe, bien au contraire. Castro a raison aujourd’hui contre Moscou comme hier contre Pékin, car il est la Raison
incarnée telle qu’on l’apprend dans les écoles et les assemblées.
Omnipotence: Castro est partout, par son église partidaire et ses CDR qui
aident officiellement les démunis et le “peuple”. Alors même que le monde
communiste s’écroule, il continue son œuvre. Son église confesse les hésitants, les pécheurs du socialisme, ceux du marché noir et de la prostitution,
les militants et anciens combattants fatigués qui ne croient plus au socialisme, bref tous ceux, et avec le temps ils sont de plus en plus nombreux,
auxquels il faut beaucoup pardonner, parce que le régime ne peut survivre
selon sa propre logique. Il est partout aussi, comme hier, prêt à punir,
homme du Jugement dernier et du dernier recours pour des centaines de
milliers de Cubains, exilant, persécutant, emprisonnant, rouant de coups,
exécutant.
Bonté: un homme “simple” dit de lui la propagande. Ses représentations
en font un homme proche de la sainteté. On le voit fumer un cigare ou jouer
de la balle, serrer des enfants dans ses bras, prononcer des discours de libération nationale, de générosité sociale, œuvrant ici pour libérer les prisonniers politiques d’Afrique du Sud, là pour dénoncer la situation faite aux
Noirs des Etats-Unis. La propagande le montre du côté des pauvres et des
faibles, des malades et des impotents. Il est à l’écoute des humbles, facile
d’accès à l’image de son habit.
Omniscient, omnipotent et bon: la propagande a bénéficié des échecs de
toutes les tentatives d’assassinat contre lui pour forcer l’image et elle l’a
montré aux côtés du Pape comme son égal, d’une certaine façon proche des
cieux, alors même qu’il a officiellement admis la liberté religieuse depuis
1992, un clin d’œil pour coller encore un peu plus à l’imaginaire du pays réel
alors même que le pays réel vit dans l’imaginaire.
Loin de l’affaiblir, la crise économique qui ne cessera plus à partir des
années soixante-dix, renforce sa sacralisation. Un chef qui est capable de
passer outre à la notion d’ “intérêt”, au point d’attaquer violemment des
Etats (Etats-Unis, puis URSS) qui permettent à l’île de survivre, est un
homme nécessairement désintéressé, incapable de transiger par intérêt, qui
vit selon le Bien et n’a que cette valeur en vue. Autant dire qu’aucune réalité n’a de prise sur cette image de sainteté.
Autant dire que l’alternance souhaitée par la multitude des opposants,
divisés sur l’après-castrisme en raison même de la nature du castrisme,
appelle plus que la disparition du Lider Maximo: un bouleversement des
mœurs pour casser les résistances qui sont celles même de l’imaginaire
cubain.
Utopie castriste: terreur, guerre et meilleur des mondes possibles
L’autre versant de l’utopie, comme le devinait le philosophe Leibniz, c’est
que ce meilleur des mondes est largement inférieur aux mondes auxquels elle
prétendait offrir l’Idéal de contre-modèle.
La Terreur utopienne pour assurer le Bien
Inutile de rappeler que sur l’île d’Utopie, la terreur est quotidienne pour
toutes les dissidences. L’adultère conduit à l’esclavage, la récidive à la peine
de mort, sauf lorsque le prince accorde la possibilité de rééducation, la sollicitation à la “débauche” équivaut au viol et envoie aux mêmes peines. Mort
encore pour les esclaves qui tentent de se sauver, les voleurs, les
“méchants”, puisque toute délinquance est l’aveu d’une participation à
l’œuvre diabolique du Mal.
De sa création à aujourd’hui, le régime castriste a su reproduire le modèle.
Le contrôle est devenu de jour en jour plus total. En avril 1971, comme sur
l’île d’Utopie, une “loi antiparesse” contraint chaque Cubain à travailler
sous peine d’emprisonnement, ce qui, corrélativement, fait vivre sous la
menace de privation de travail et d’emprisonnement pour deux ans de travail forcé ceux qui critiquent le régime. Ils seront des dizaines de milliers
dans ce cas. La “loi de dangerosité” permet d’enfermer les suspects avant
tout délit.
Il y a 500 prisons et centres de détention à Cuba, 100 000 à 300 000 détenus pour 11 millions d’habitants, dont plusieurs centaines de “politiques”
d’après Amnesty International, plusieurs milliers selon les opposants. Mais
comme le dit Castro, le 18 novembre 1988: “Nous n’avons pas de prisonniers
politiques, nous avons des prisonniers contre-révolutionnaires” ... qui “militent
contre le progrès”.
La terreur quotidienne est conduite par les “Comités de Défense de la
Révolution”, les Brigades d’intervention rapides et les groupes de “bons
citoyens en colère” qui débarquent chez les dissidents pour les brutaliser,
leur lancent des pierres, les insultent, les abreuvent de coups de fil orduriers,
ou bien, comme l’avocat Juan Carlos Gonzales Leyva, on interrompt leurs
conversations et leur adresse des factures de téléphone dissuasives ... A
Guane, province de Pinar Del Rio, Jasmin Perez Porra, déléguée du mouvement de Réconciliation, est arrêtée par les CDR, passée à tabac puis enfermée dans un cachot sans lumière. A Manzillo, Laeticia Gomez Arias, opposante notoire, membre du Comité pour les droits de l’homme, est attaquée
à 150 mètres de chez elle par des “bons citoyens”, il lui est interdit de venir
dans son propre quartier et elle est suivie toute la journée. Les opprimés
vont-ils se plaindre? Ils reçoivent une amende pour “troubles de l’ordre
public”.
Tout le monde craint la Loi de conformité (“Ley de idonéidad”) qui pré-
voit l’expulsion de son travail de tout homme ayant une attitude hostile ou
indifférente à la révolution. On y craint aussi les “actes de répudiation”
(“actos de repudio”). Ainsi, à La Havane, Efren Martinez Pulgaron, “répudié”, voit sa maison sabotée s’effondrer... Va-t-il se réfugier chez des voisins
compatissants: la police intervient pour le déloger: il doit être vagabond et
condamné ou se soumettre à la loi de Castro.
Le régime ne recule devant aucune abjection, exigeant des familles
qu’elles condamnent publiquement le dissident. Le docteur Ramon Humberto Colas Castillo, membre de “Solidarité démocratique”, est expulsé de
son logement et les guerriers de Fidel Castro demandent à son épouse, professeur au centre universitaire de Las Tunas, de divorcer. Elle refuse et perd
“donc” son emploi. Ils sont plusieurs centaines dans ce cas. Antonio Manuel
Gonzales Castellanos est arrêté le 2 octobre 1998 et de violentes pressions
sont organisées sur la famille. Sa mère se plaint. Erreur. Castro envoie ses
sbires qui couvrent de graffiti sa maison. Puis 2 000 personnes sont acheminées devant son domicile qui n’hésitent pas à molester (doux euphémisme)
le reste de la famille.
Demandent-ils, ces dissidents, une autorisation de sortie du territoire? A
Villa Clara, en octobre 1999, Lazaro Garcia, secrétaire général du Parti des
droits de l’homme et Julio Santos Gonzales, membre du même parti, sont
arrêtés pour tentative de fuite “illégale” du pays. Pas de règle ici, sinon
celle de la Terreur, comme dans le totalitarisme classique: Maria de Los
Angeles a, elle, été sommée de s’exiler. Même demande au journaliste Arce
Cabrera qui, entre 1997 et 1998, a subi 21 détentions, 2 actes de répudiation, 2 agressions physiques “spontanées” dans la rue, interdit de se rendre
à La Havane, il perd son emploi, sa femme est menacée, ses lettres sont
ouvertes, de nuit comme de jour des appels anonymes ont bercé ses rêves,
et il doit accepter l’exil quand on lui annonce, sinon, qu’il subirait le sort
de Bernado Arevalo Padron, condamné à 6 ans de prison ferme pour
“insulte au Commandant en Chef”, Fidel Castro.
Qu’est la prison cubaine quand on est dissident? Le règne, sans appel ni
témoins, de la Terreur. Les dissidents y ont droit à un régime de “faveur”:
70 grammes de nourriture par jour, privation de sommeil, visites interdites,
absence de suivi médical. Ainsi Sebastian Arcos Bergnes, enfermé durant
des années à la prison d’Ariza Cienfuegos, a été totalement privé de soins
à la demande personnelle de Castro. Les autorités ont attendu qu’il soit
moribond, pour le sortir et l’envoyer précipitamment en exil: il meurt
6 mois plus tard. Multiplier les exemples serait fastidieux. Un peu de curiosité sur le Net permet néanmoins de dresser la liste exhaustive des pratiques
dignes des camps vietnamiens utilisées pour briser ces “odieux contre-révolutionnaires”.
L’île d’Utopie que le navigateur de Thomas More rêvait de retrouver est
celle que des centaines de milliers de Cubains ont fui ou désirent fuir. Alors
que, paradoxalement, des millions d’autres continuent à la rêver, sous la
puissance du simulacre, que là où est la terreur se cache le Bien.
Guerres utopiennes “justes” pour oublier le pain
Les Utopiens “ne font jamais la guerre sans de graves motifs”: pour
défendre leurs frontières, pour aider leurs alliés ou “pour délivrer de la servitude et du joug d’un tyran un peuple opprimé par le despotisme”, écrit Thomas More. Ils la font aussi “si les colons rencontrent une nation qui repousse
les lois de l’utopie, ils chassent cette nation de l’étendue du pays qu’ils veulent
coloniser”. Bref: la guerre juste est une nécessité et la révolution utopienne
s’exporte. Campanella, de son côté, n’avait pas hésité à soutenir une intervention échouée, en Calabre, au nom du même principe.
Le Castrisme, veut lui aussi assurer la “grandeur” par la “guerre juste”,
détournant à sa façon la thèse de Thomas d’Aquin [14]: pour Fidel Castro
la guerre est juste si elle dénote une volonté d’établir une paix sans haine,
si la cause est juste, et si elle est déclarée par autorité légitime qui exclut
le mensonge... Or l’autorité légitime s’appelle Fidel Castro, il détermine par
son savoir les causes justes et professe un objectif de paix qui ne peut être
effective que par la victoire du socialisme, le capitalisme “apportant la
guerre comme la nuée l’orage”.
Si l’on qualifie l’une des parties d’”ennemi injuste”, on aboutit, rappelait
Kant, à une guerre d’extermination [15]. Et c’est bien cela qui couve, alors
même que les Cubains vivent dans l’illusion de la guerre juste. Lors de la
crise des missiles, Fidel Castro avait été ravi d’accueillir 42 000 militaires
soviétiques et 45 ogives nucléaires. Et le 28 octobre 1962, le “Lider
Maximo” écrit à Khrouchtchev pour lui conseiller de lancer une attaque
nucléaire contre le Mal, les Etats-Unis. Une guerre juste pour un holocauste
nucléaire puisque même dans le cadre de la doctrine de réponse graduée
défendue par les Etats-Unis alors, les autorités de Washington indiquaient
clairement qu’en cas d’attaque du territoire américain la riposte serait massive.
Le refus de Moscou de poursuivre le cheminement maritime des forces
nucléaires qui devaient s’installer sur Cuba, devant la détermination américaine, déçoit le “Lider Maximo”. Il le fait savoir. Il n’en conclut pas à
l’abandon de la politique de “guerre juste”. Faute d’attaque frontale au centre du système bipolaire, il choisit d’exporter la révolution dans certains
sous-systèmes ou de déstabiliser des puissances moyennes, partout où
l’URSS le jugera possible par Cuba interposé.
On s’est interrogé sur l’irréalisme cubain. On a eu tort. Il ne s’agit que
d’une application de la vision réaliste, à la mode cubaine, des relations internationales. La guerre est nécessaire pour compenser par des victoires un
déficit du côté nationaliste et alimenter cette mamelle de son pouvoir.
Comme on le voit lorsque Fidel Castro lance une grande campagne sur l’aide
accordée aux “frères” du Nicaragua (qui sera annulée en 1990), alors même
que les Cubains en sont réduits à une ration de pain journalière de
100 grammes. Si l’idée de Guevara d’aller vagabonder en Bolivie n’a pas son
accord, en raison de son caractère aventureux et parce que Castro n’a
jamais été dupe de la théorie du “focisme”, à l’inverse, il soutient les entreprises de déstabilisation dans les sous-systèmes, en particulier le terrorisme,
“Carlos” et nombre de pirates de l’air, et lance des interventions militaires
à partir du moment où elles ont l’accord du frère soviétique.
Certes, ces interventions ne prouveront pas toujours la “grandeur” de
Cuba. Il arrive que le “réalisme” se heurte à la réalité. Ainsi, les troupes
envoyées dans l’île de la Grenade pour soutenir le régime pro-castriste se
rendront sans combattre en octobre 1983, face à l’intervention américaine.
Ce qui contraindra Fidel Castro à dégrader les officiers pour ne pas perdre
la face dans sa propre opinion publique, alors même qu’il sait que toute
résistance aurait conduit ses hommes à la mort. Mais globalement, ces interventions auront bien l’effet de mobilisation escompté: faire oublier la situation catastrophique de l’île.
La règle du cynisme s’auto-expose lors de l’envoi de 5 000 hommes en
Ethiopie contre la Somalie “par solidarité anti-impérialiste”, en 1977, puis
de 17 000 hommes. Elle doit tout à cette conception de la “guerre juste”
déterminée par le Lider. La Somalie était encore la veille le frère menacé par
les visées impérialistes de l’Ethiopie. La prise de pouvoir d’un régime pro-soviétique en Ethiopie, pays plus puissant que la Somalie, provoque un
changement d’alliance de l’URSS qui soutenait auparavant, au nom de
cette même “solidarité”, la Somalie contre l’Ethiopie. Cet effort de guerre
intervient l’année qui suit la dénonciation de l’accord avec les Etats-Unis
sur l’extradition des pirates de l’air. Le principal est de faire la guerre. Et,
si possible, de la gagner.
De même, l’intervention “prolétarienne” de 1975 en Angola, qui devait
durer 16 ans et conduire 310 000 Cubains sur place à côtoyer Sida et affrontement (10 000 morts), est avant tout destinée, hors le service rendu à
l’URSS, à montrer à la population noire et métis que malgré le monopole
du pouvoir détenu à Cuba par les Blancs, leur archipel est bien conforme
à l’Idéal libérateur affiché, fer de lance de la lutte contre l’Afrique du Sud
et le racisme et que le prix économique de ce goût de la Justice doit être
payé. Et cela alors même que l’indépendance de la Namibie, en 1989, clôt
une période de décolonisation avec possibilité de victoire politique à la clef.
Pour tous les Cubains, est ainsi confirmée la grandeur de leur nation. Leur
rang international, dont, en janvier 1967, la création de la Tricontinentale
à La Havane, où 57 délégations de militants révolutionnaires se retrouvent,
avait confirmé l’éclat. Tout comme la visite du Pape, celle de François Mitterrand (1995) ou des chefs d’Etat et de gouvernement d’Amérique latine
(1999), ces actions violentes et diplomatiques visent à maintenir l’illusion
que la misère réelle est apparente, et réelle la gloire apparente.
La puissance du meilleur des mondes: drogue, corruption, prostitution, misère
Alors que l’Utopie décrivait un monde où chacun vivait en fonction de ses
besoins, force est de constater que la réalité présente un visage qui n’aurait
pas étonné Leibniz. Cuba qui a incarné l’utopie idéale, montre aujourd’hui
ce que produit une telle organisation politique sans démontrer aux Utopiens-Cubains qu’il faut changer de régime immédiatement.
Des projets de bonheur, que reste-t-il? Soutenue par l’URSS qui lui assurait des contrats à long terme pour l’exportation de sucre à des prix supérieurs à ceux du marché, l’archipel utopien a pu, en partie, longtemps
cacher son échec économique. Les plantations de sucre regroupées dans des
fermes d’Etat n’ont pas même pu, en 1970, tenir le pari de Fidel Castro qui
voulait doubler la production pour investir dans l’industrie (10 millions de
tonnes), et cela alors même que tous les autres secteurs de l’économie
étaient désorganisés. Qu’importe puisque le bonheur est toujours pour
demain et qu’une telle bévue a pu souder la population autour de son Lider
Maximo et l’échec être mis sur le compte de l’impérialisme américain.
Depuis, l’économie reste en crise structurelle. Une agriculture rendue au
plus bas, queues devant les boulangeries dégarnies, absence d’aliments de
base, industries sinistrées, bâtiments (hors les hôtels de tourisme et ceux de
l’administration) en ruine, arrêt des mines de nickel, pénuries des sources
d’énergie, une monnaie qui ne vaut plus rien, un dollar roi... L’archipel, qui
a vu son PNB décliner avec la chute de l’URSS, paye son insularité épurée,
son national-communisme et son étatisme totalitaire. Fidel Castro a dû
accepter le dollar, l’ “agriculture de subsistance” du “temps de paix”, et
ouvrir l’île aux investissements du fameux monde “capitaliste” honni.
Cette île qui prétendait être un parangon de vertu, est devenue en quelques années le paradis des trafiquants de drogue, ceux-là mêmes que chassait Fulgencio Batista. Ce que Fidel Castro a reconnu en 1989 pour en accuser le général Ochoa, ancien commandant du corps expéditionnaire en
Angola, qui avait commis l’erreur d’appuyer Gorbatchev. Alors même que
tout Cuba sait que le trafic est organisé directement par les services du frère
de Castro. Une façon, sans doute, de trouver le paradis promis par Fidel
Castro.
Il n’est pas jusqu’à la prostitution, qui avait été l’un des chevaux de
bataille du jeune Castro, prétendument organisée par les Etats-Unis, qui ne
soit semi-institutionnalisée, tolérée par un régime peu scrupuleux, en quête
de dollars. Tolérée mais inavouée, le Bien ne le supporterait pas. Aujourd’hui sans le tourisme, les cigares, la canne à sucre, la musique, la prostitution et la drogue, pas de survie. Sans l’Autre donc, l’île utopienne sombrerait, alors même que sa situation géostratégique, au cœur de la Méditerranée
américaine, lui offre des atouts qu’aucune autre île des Caraïbes ne possède.
Mais vivant dans un pays d’imagination, la plupart des Cubains ne se
révoltent pas. Ils traînent seulement des pieds, continuent d’adorer leur
Lider Maximo, rapportant leur misère à de mauvais conseillers, à des ennemis souvent imaginaires, à des trahisons, au temps, à la fatalité. Et l’opposition qui ne sait comment combattre cet imaginaire insulaire, composée de
strates qui ont pour la plupart collaboré avec le régime et la mise en place
du système utopien, ne parvient pas à remettre en cause les fondements de
l’utopie elle-même et, en conséquence, à s’unifier autour d’une plate-forme
démocratique minimale.
Quant à savoir si ce monde utopien qui se voulut non marchand, où tout
est à présent marchandise, jusqu’aux corps des femmes et des enfants, vaut
mieux que ce monde imparfait de la concurrence économique et politique,
ce monde du malaise dans la civilisation qui vit de tensions et de conflits?
Il est probable qu’un jour les habitants de l’île d’Utopie-castriste répondront en écho à Leibniz: “notre monde utopien était fort inférieur au vôtre”.
Cette étude est parue dans la publication annuelle de l'AFRI, volume II, 2001
[1] 1ère partie, 10.
[2] Thomas More, 1935.
[3] Ernst Bloch, Esprit de l’Utopie, 1923.
[4] Discours préliminaire, 5e partie, “Politique positive 1”.
[5] Et non la lecture en diagonale (Leo Strauss) “romaine”, certes plus subtile mais sans efficace politique, qu’en fit R.W. Chambers dans son Thomas More (1935).
[6] “La République contre la Démocratie”, Paris, Plon, 1997.
[7] G.F. Hegel, “Die Vernunft in der Gerschiichte”, La Raison dans l’histoire.
[8] “Les Démagogues”, Yves Roucaute, Paris, Plon, 1999.
[9] “Nous devons avouer que la raison humaine ne contient pas seulement des idées mais aussi des idéaux (...) qui ont la force pratique et qui servent de fondement à la possibilité de perfection de certaines actions”, E. Kant, “Critique de la raison pure”, 2e division, 1, II, chap. III, 1re section.
[10] Théorie des quatre mouvements, 1808.
[11] Le Livre du nouveau monde moral, 1836.
[12] Dictionnaire de géopolitique, Yves Lacoste (dir.), Paris, Flammarion, 1995.
[13] Géopolitique de l’Amérique latine, François Thual, Paris, Economica, 1996.
[14] Summa Theologia, II, II, qu. 40.
[15] Projet de paix perpétuelle, Paris, Vrin, 1947, p. 9.
Yves Roucaute, professeur de Droit public et de Science politique à l'Universite Paris X, est Fellow à l'Atlantis Institute
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