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Aux origines intellectuelles de la “guerre” anti-Bush Imprimer Envoyer à un ami
Par Lucien Samir Oulahbib   
16 octobre 2006

S’opposant à ce qu’aurait avancé l’Administration Bush, plusieurs publications officielles américaines [1], opportunément répercutées en Europe, persistent à nier l’existence d’un lien formel entre Saddam Hussein et Al Qaïda avant 2003. Dans le même temps, d’autres analystes cherchent à établir un lien, depuis cette dernière date, entre l’intervention de la Coalition et la prolifération des attentats islamistes, à commencer par l’actuelle alliance en Irak entre anciens baathistes et djihadistes…

J’aimerai démontrer ici, dans un premier temps, que, quoique en situation concurrente, le nationalisme arabe et l’islamisme sont des réalités non pas antinomiques mais idéologiquement liées.

La persistance à nier un lien au moins transcendant, (comme, par exemple, - on le verra - la volonté de renouer avec la gloire ancienne), relève, semble-t-il, d’une sous-estimation du fond commun existant entre nationalisme arabe et islamisme, au-delà de leur divergence formelle.

Mais cette lacune n’est pas seulement fortuite: elle provient aussi et peut-être surtout d’un parti pris non fondé. Lequel? Celui-ci: l’actuelle virulence de l’islam radical serait la conséquence, majeure, de causes socio-économiques non résolues, d’un côté, et, de l’autre côté, l’avatar d’une domination culturelle, celle du système capitaliste en général et de la colonisation en particulier.

Je voudrais précisément démontrer, dans un second temps, que cet axiome dévoile bien plus qu’un sociologisme, voire un progressisme linéaire artificiel de type scientiste visant à en finir définitivement avec le mal, l’injustice, l’inégalité, etc., dont les terroristes islamistes seraient plus les victimes que les fautifs.

Plus encore, j’aimerais souligner que la fascination nihiliste paradoxale envers un ordre total - comme on l’a vu en direction du communisme léniniste et du national-socialisme - et qui peut expliquer en partie certaines accointances des courants foucaldiens postmodernistes et déconstructionnistes envers l’islamisme radical, cette fascination-là n’épuise cependant pas cet apriorisme en fin de compte impensé excusant par avance tout porteur de maléfice. En effet, en vertu de cette conception, on met systématiquement en avant des causes de type économique, politique, psychologique, (par exemple libidinale), pour justifier tel ou tel écart (discrepancy). On n’invoque jamais, ou rarement, une cause spirituelle, un but théo-ontologique, celui, par exemple, qui considèrerait l’universel de la liberté, de la démocratie, comme inexistants en dehors du cadre révélé religieusement, ou, comme naguère, du cadre défini nationalement, révolutionnairement, etc.

Ce refus de donner à l’imaginaire anthropologique d’un poseur de bombes ces lettres de noblesse, ce refus d’entrer dans le sytème des valeurs dans lequel ce dernier s’inscrit, a pour conséquence une incapacité à comprendre, en général, que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, et, en particulier, que le refus émis par l’islamisme d’admettre au moins un modus vivendi, une tolérance entre plusieurs conceptions du monde ou civilisations, s’explique par d’autres motivations que celles habituellement avancées par l’économisme et son allié le sociologisme.

Mais commençons par la première sous-estimation, tout autant impensée, dont je propose ici une synthèse [2].

1. Nationalisme arabe et islamisme

Contrairement à ce que l’on prétend couramment, le nationalisme arabe n’a pas cherché à se séparer du religieux à la façon de la Révolution française. Ainsi l’égyptien Gamal Abdel Nasser, le leader incontesté du nationalisme arabe des années 50-60, pouvait-il avancer concernant l’islam: “Nous n’avons jamais dit (…) que nous avions renié notre religion. Nous avons déclaré que notre religion était une religion socialiste et que l’islam, au Moyen Age, a réussi la première expérience socialiste dans le monde” [3], tout en ajoutant que “Muhammad fut l’imam du socialisme” [4].

Une telle continuité “socialiste” doit alors être pensée non pas, bien entendu, dans les termes du socialisme européen, mais plutôt comme une institutionnalisation coranique modernisée; c’est-à-dire telle qu’elle englobe toujours le politique, l’économique, la culture, les mœurs, c’est-à-dire, en bref, plus ou moins, la Charia. L’islam est par exemple religion d’Etat dans la plupart des pays dits arabes à l’exception de la Tunisie. Tout en admettant la concession de quelques retouches formelles, d’ailleurs critiquées par l’islamisme, le Président de la République n’est pas officiellement Calife, c’est-à-dire Commandeur des Croyants. Mais l’on attribue de toute façon à l’ensemble de cette construction l’idée d’une supériorité théologique et politique définitive. Michel Aflak, fondateur (chrétien) du parti dit “laïc” Baath [5], ne disait-il pas que “le souffle du Prophète animera toujours le nationalisme arabe”? [6]

Contrairement aux apparences, donc, surtout aujourd’hui, malgré les affrontements passés et présents entre nassériens et Frères musulmans, entre wahabisme saoudien et djihadistes sunnites, entre baathistes et djihadistes chiites, il s’agit d’un affrontement concurrentiel et non pas antinomique entre le nationalisme arabe et l’islamisme; l’alliance tactique actuelle n’est donc pas “contre nature” comme certains le clament. Pour la raison essentielle qu’ils ne se sont jamais opposés sur l’objectif de fond, à savoir la résurgence de la grandeur d’autrefois, mais seulement sur les moyens d’y parvenir: la renaissance (Nahda) pour le premier en s’inspirant des efforts de modernisation prônée au début du XIXe siècle par certains intellectuels installés en Europe [7]; et pour le second, le retour à l’imitation des pieux ancêtres (al-salaf al-salih) qui donna le salafisme, dont les Frères musulmans égyptiens, le wahabisme saoudien, le Hamas palestinien sont les variantes - de même que le Hezbollah libanais malgré ses racines chiites plutôt que sunnites: celles-ci cachent mal en effet les velléités panislamistes de certains courants religieux dont le khomeynisme de l’actuel président iranien est la diatribe ultime. Surtout lorsqu’il clame que l’affrontement en préparation en Terre dite sainte, doit conclure une bataille commencée il y a plusieurs centaines d’années…

Mais cette fixation de l’islamisme au passé et la différence d’approche font-elles pour autant de l’islamisme un adversaire déclaré de la Nahda du nationalisme arabe, c’est-à-dire de ce souci d’actualisation qu’avaient nombre d’intellectuels arabisants au début du XIXe siècle et du siècle suivant comme le pense Paul Balta? [8] Rien n’est moins sûr.

En effet, l’un des liens fondamentaux qui relient le nationalisme arabe à l’islam, est, pour l’islam lui-même, l’idée d’une supériorité des Arabes parmi les musulmans. D’abord, l’islamisme insiste lui-même “sur le rôle essentiel des Arabes dans la mise en œuvre d'une réforme islamique” comme l’observe Menahem Milson [9]. Ensuite, de son côté, le nationalisme arabe, dans sa lecture syrienne ou égyptienne, n’a nullement émergé à la faveur d’une rupture idéologique avec le religieux - à la différence des révolutions jacobine, mais aussi léniniste ou nazie qui, toutes trois, se sont voulues, en Europe, totalement contraires au judéo-christianisme, selon des modalités bien entendu spécifiques.

En Algérie par exemple, arabisme et islamisme se sont constamment articulés [10] l’un à l’autre jusqu’à donner récemment la preuve historique d’une compatibilité de bon aloi. Certes, on peut objecter que le Coran fut brûlé en pleine rue lors de la révolution irakienne de 1958, comme le souligne Gilbert Meynier [11], mais il s’agissait bien moins de signifier une véritable rupture que d’affirmer une supériorité doctrinale, celle de l’arabisme, contre les tentatives - perçues comme poussiéreuses - de reproduire à la lettre l’islam des origines. D’ailleurs les Frères musulmans se sont alliés avec le mouvement des Officiers Libres égyptiens qui renversa le roi Farouk en 1952, en particulier lorsque l’un d’entre eux, Gamal Abdel Nasser, démit à son tour son représentant attitré, le général Néguib, et entama une vigoureuse campagne anti-juive puis anti-copte [12], tout en protégeant les Frères musulmans; même s’il a pu à l’occasion pendre quelques-uns de ses membres lorsque ceux-ci voulurent le concurrencer. Sadate lui-même prolongea l’islamisation et l’antichristianisme, et quand il signa la paix il le paya de sa vie.

En un mot, on peut établir que le nationalisme arabe, malgré quelques concessions cosmétiques, a été bien moins loin qu’un Atatürk, puisque son corps de doctrine fondamental n’a jamais cessé de se référer et de se nourrir de la lecture islamiste de l’Histoire qui pose le passé comme un éternel présent [13]. Ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de croiser cette vision avec des bribes d’historiographie marxisante et léniniste fondant le capitalisme dans l’impérialisme, c’est-à-dire sur l’idée que l’accumulation primitive auraient été réalisé par l’Occident grâce aux Croisades, alors qu’en réalité le pillage économique y fut marginal, et rarement la motivation première [14].

Il en va de même de l’un des concepts politiques centraux de l’islam, le Califat. L’idée de Califat, telle qu’elle a été agitée par exemple sous Saddam Hussein, nationaliste arabe s’il en est, (et encore actuellement par ses partisans) n’est pas seulement un expédient tactique visant à rallier in extremis l’islamisme, comme il a pu être dit. Elle poursuit la velléité du grand Califat espérée dans les années 1920 à 1940, (avec la bienveillance anglaise), à la suite de l’effondrement de l’Empire Ottoman [15], mais ensuite enrayée par l’Arabie Saoudite avec la naissance de la Ligue Arabe en 1945. Elle fut réamorcée fin des années 1950 avec deux tentatives de création d’une République Arabe Unie, l’une comprenant l’Égypte, la Syrie, et pratiquement l’Irak - si l’alliance des deux premiers n’avait pas périclité entre-temps -, la seconde incluant à nouveau l’Égypte, la Syrie, et la Libye, jusqu’en 1977. Il y a donc eu un échec du nationalisme arabe dans sa construction du Califat. Ces tentatives (qui devaient également inclure l’Algérie et la Tunisie), échouèrent - et permirent, surtout après 1967, la montée en puissance du wahabisme saoudien avec ses milliards de dollars¬¬ - pour une raisons décisive: cette union ne pouvait pas se faire sur des bases démocratiques impliquant une pluralité des centres de décisions et des contre-pouvoirs institutionnels, dans la mesure où ceci est contraire à l’islam.

Cette idée a donc épousé les formes singulières des empires musulmans, qui sont, en fait, les formes historiques classiques de la constitution d’un Empire impliquant la centralisation du pouvoir, et donc l’hypertrophie d’un centre [16], en l’occurrence ici le Caire, mais au détriment de la périphérie. Ceci apparut inconcevable pratiquement pour la caste militaro-affairiste dominant ces divers pays, et qui en réalité ne voulait pas abandonner de telles prérogatives temporelles pour le Califat, même reconstitué. Cette caste utilisa plutôt et de plus en plus l’islam comme moyen spirituel de domination symbolique, tout en s’en protégeant individuellement (ce que d’ailleurs leur reproche l’islamisme), et se servit du problème palestinien comme justification de ses errements en matière de développement économique, expliquant par exemple à ses ouailles avides de confort à l’occidentale que les finances devaient en premier lieu supporter la lutte du peuple palestinien en général, les caisses occultes de l’OLP en réalité, alimentant ainsi dans les coulisses l’enrichissement personnel de ses membres (comme la famille Arafat).

Aujourd’hui, on constate une islamisation de plus en plus explicite des régimes nationalistes dits arabes pour maintenir leur peuple sous pression symbolique, celle qui stigmatise la démocratie et le souci de prospérité pour toutes et tous en les cataloguant “de non islamique” sans plus d’explication. La base largement islamique de leurs structures institutionnelles telle que l’intrication des sphères décisionnelles entre le politique et le religieux (ce dernier étant pour une part fonctionnarisé avec des mosquées d’Etat, par exemple en Égypte et en Algérie) empêche toujours l’émergence autonome d’attitudes politiques laïques, idem en matière de culture et de mœurs.

Ainsi, pour quelqu’un comme Saddam Hussein, lorsqu’il s’avéra que la construction d’une République Arabe unie achoppait sur la nécessité démocratique de son éventuelle construction de toute façon antinomique avec cet islam continué et formellement relooké que prônait le nationalisme arabe, l’issue fut plutôt de renouer avec la forme politique ancienne, celle du Califat incarné par son âge d’or (VII-IXe) [17] qui avait, en plus - et ce surtout après la défaite de 1967 marquant le glas du nationalisme purement politique comme fer de lance du renouveau arabe -, l’avantage d’articuler à elle toutes les tendances islamistes, à l’exception des chiites dont Saddam échoua par ailleurs à vaincre la tendance principale incarnée par l’Iran.

En ce sens, l’adhésion de plus en plus visible de Saddam Hussein à l’histoire conquérante de l’islam (et non point uniquement au passé mésopotamien et babylonien) a non seulement précédé la première guerre du Golfe – plutôt que d’en être le produit comme il est prétendu ici ou là — mais était déjà perceptible dès la guerre avec l’Iran [18]. Dans ces conditions, lorsqu’il envahit le Koweït le 2 août 1990, il fallait moins y voir une annexion de type national-expansionniste qu’une étape stratégique de transition vers la construction du Califat, qui passait ensuite et nécessairement par la prise de la Mecque et de Médine en vue de légitimer son emprise dominante sur “le monde arabe et islamique” par une sacralisation. D’où l’appel apeuré en direction de Bush père, du régime wahabiste saoudien qui se serait bien passé de voir des “mécréants” fouler son sol “sacré”. Ne pas comprendre cette (feu) stratégie husseinienne (et aujourd’hui benladeniste) visant à renouer avec l’arabo-islamisme classique (puisque la voie démocratique est antinomique avec l’idée même de Califat) afin de s’emparer, toujours dans un premier temps, des lieux saints musulmans avant de reprendre, dans un second temps (et muni des armes nécessaires…) le djihad, temporairement interrompu, avec l’Occident, explique alors bien pourquoi l’illusion de son “laïcisme” perdure encore dans les visions en vogue de la vulgate dominante, surtout en France, dans les milieux démocrates américains, et conservateurs anglo-saxons (dont un Lawrence d’Arabie fut issu).

Ce sentiment est par ailleurs porté historiquement par un seul groupe, “les” Arabes, qui s’auto-conçoit, depuis Mahomet, comme une sorte de caste suprême et ultime à laquelle il s’agit d’appartenir, sous peine d’être marginalisé. Dès le début observe Balta [19], les “Arabes avaient fait la symbiose entre foi et ethnie, islam et arabité. Ils estimaient (et certains estiment encore) avoir la prééminence sur les autres musulmans. (Note 1: Il est vrai que Bokhari cite ce hadith de Mahomet: “L’abaissement des Arabes est celui de l’islam”)”. Cette fusion entre peuple et religion n’est certes pas l’apanage arabe, mais, à la différence des Juifs, il y a volonté d’imposer l’islam comme seule vraie religion, et aussi de considérer qu’il n’est point besoin d’autre chose que l’islam.

Le nationalisme arabe et l’islamisme, ou national-islamisme, sont en réalité les deux faces d’une même “supériorité” qui doit se protéger de l’étranger en le minorant ou en l’extirpant [20]. Ce qui a pour conséquence d’interdire, d’emblée, toute concession, d’ordre spirituel, et donc d’ordre territorial [21]. Oublier cet aspect condamnerait à ne pas comprendre l’origine majeure des échecs simultanés et successifs de la démocratisation au sein des pays dominés par l’institutionnalisation de l’islam - puisque celui-ci aurait réponse à tout! Il explique également l’impossibilité, permanente, de trouver une solution au conflit judéo- arabe. [22]

La création, sous nos yeux, d’un national-islamisme dont le racisme patent reste le seul à ne pas rendre des comptes, du fait de son auréole anticolonialiste et tiers-mondiste, n’est donc ni la conséquence du conflit judéo-arabe comme on le prétend [23] ni des deux dernières guerres en Irak, mais, tout au contraire, leur cause première. C’est ce qu’il faut maintenant appréhender sous un autre angle.

2. La théorie de la primauté des facteurs socio-économiques comme cause de l’islam radical

Je ferai l’hypothèse que cette incapacité à comprendre l’émergence de l’islamisme dévoile quelque chose de plus profond encore. D’où, peut-être, la surdétermination, mécaniste, des facteurs socio-économiques sur les autres.

D’une part, cette pensée refuse de concevoir une similitude dans les finalités poursuivies par le nationalisme arabe et l’islamisme. Cette pensée analyse le rejet islamiste de l’universalité de la liberté, de la démocratie, de la loi morale non pas comme un choix idéologique cohérent donné, choix qu’un cadre gnoséologique viendrait légitimer (qu’il soit religieux ou révolutionnaire). Elle perçoit ce refus comme une sorte de dysfonctionnement, une dérivation, voire le défaut de ne pas savoir “se faire aimer” (ainsi les USA…) dont l’émergence serait l’unique produit de circonstances historiquement situées.

D’autre part, cette manière de penser, aujourd’hui si dominante, n’explique pas le pourquoi d’une telle universalité qu’elle considère seulement comme évidence, quand bien même serait-elle critique telles ces théories issues du marxisme (par exemple la pensée bourdieusienne).

Plus fondamentalement, cette tournure d’esprit analyse tout refus s’opposant à elle comme un dysfonctionnement, un mal amour, dont la cause serait à chercher dans telle ou telle insuffisance, injustice, inégalité; alors que, en retour, elle ne juge pas utile de justifier l’universel de la liberté, de la démocratie, de la loi morale, autrement que par une axiomatique de type conventionnaliste ou constructiviste. Pourquoi? Parce que, pour elle, une démonstration ontologique de ces valeurs n’est pas possible: cela reviendrait à faire entrer l’essentialisme et donc la théologie par la fenêtre alors qu’ils ont été chassés par la porte depuis les Lumières. Ou encore parce qu’une telle démonstration n’est pas nécessaire, ainsi que l’estiment, par exemple, les partisans du Droit Naturel.

Tout ceci entraîne, en tout cas, deux conséquences convergentes.

Cela revient, en premier lieu, à refuser d’enraciner le caractère universel de certaines valeurs comme celle de la liberté de penser et d’entreprendre, de la séparation des pouvoirs, dans autre chose que la seule conviction personnelle. La pensée du “dysfonctionnement” en vient systématiquement à chercher les causes de telle ou telle agressivité, intolérance, désir d’absolutisme (comme l’Islam, conception du monde absolutiste), non pas au sein d’une antinomie, mais d’une aporie. Du moins lorsqu’il s’agit d’une altérité venant du Sud: car celle qui viendrait du Nord, comme la montée en puissance de l’extrême droite en Europe, sera immédiatement taxée de racisme. Ici, les tenants de cette pensée s’attardent bien moins dans les méandres de l’analyse causale.

Sauf que, et ce sera la seconde conséquence, cette façon de faire s’avère être en réalité assez semblable à cet absolutisme que l’on prétend comprendre comme une réponse à ces dysfonctionnements. Pourtant, on sait, depuis 1938, qu’il ne suffit pas d’énoncer les valeurs, même à la tribune de l’ONU, face à des cadres absolutistes qui prétendent les détenir toutes. Il faut les démontrer et aussi les défendre. Ce qui semble tout de même être le cas, par exemple en Afghanistan, mais de façon non suffisamment expliquée du point de vue fondamental des valeurs.

Je dirais même que ce déficit peut déjà être remarqué là où cette pensée du dysfonctionnement devrait être pourtant la plus forte, dans le domaine des facteurs socio-historiques qui expliqueraient le mal amour envers l’Occident.

Ainsi, dans les analyses innombrables effectuées pour analyser la causalité des disparités en matière de “développement humain” le fait que la liberté de penser et d’entreprendre et la séparation des pouvoirs ne soient pas considérés comme des conditions sine qua non pour assurer une vie bonne en dit long sur l’apriorisme non fondé des institutions censées pourtant propager et défendre la déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Par ailleurs, la prolifération, dans notre monde actuel, des cadres de référence a démultiplié les points de repère. Certains d’entre eux ont volé en éclats ou se sont recomposés. Le règne de l’image animée et bientôt le règne du “bio-robot à visage humain” restent encore impensés comme facteurs de déstabilisation et de recomposition des interactions et des relations humaines. Cela déboussole beaucoup de monde. Or, la pensée, même critique, a beaucoup de mal à appréhender ces nouveaux phénomènes autrement que sur le mode académique et donc intimiste. Les vieilles théories du négativisme et du nihilisme sont à ce point obnubilées par le spectacle de la marchandise qu’elles en viennent à en souhaiter sa mort plutôt que sa régulation. Quitte pour ce faire à s’allier à ce qui les nierait absolument. D’où l’attraction d’un Michel Foucault vis-à-vis de l’islamisme iranien ou l’écho bienveillant obtenu dans une certaine opinion par la théorie du complot (CIA) d’un Chomsky ou les amalgames d’un Moore quant à la cause ultime du djihadisme international.

Les facteurs permettant un développement économique et social sont véritablement négligés par ce mode de pensée. Ainsi en est-il de la liberté. Ainsi en est-il de tous les facteurs de type idéologique au sens fort, tout ce qui en un mot forme dernière instance. Leur sous-estimation est patente lorsque l’on analyse les diagnostics de tel ou tel. Ainsi, lorsqu’un Gilles Kepel et ses chercheurs soulignèrent dans leur Al Qaïda dans le texte une dite pauvreté conceptuelle des écrits, allant même jusqu’à suggérer dans quelques interviews que ces islamistes n’auraient au fond que “deux à trois neurones”, cela implique d’emblée de ne pas prendre au sérieux le propos des gens étudiés, mais uniquement d’en étudier les raisons cachées, comme la misère, le sous-développement, etc. On en reste alors au primat (non fondé) des facteurs matériels ou inconscients, boites noires censées commander tous nos comportements à notre insu, ou la précession des idéogrammes freudomarxistes traditionnels sur l’explication causale.

Pendant ce temps, le fondement réellement universel des valeurs, c’est-à-dire transcendant à tous les systèmes de référence en tant que socle commun à l’Humanité entière pensée comme Genre et non pas seulement comme Espèce, reste impensée autrement que par des pétitions de principe, alors que leur dimension ontologique devient de plus en plus patente. Cela ne veut pas dire que la forme historique qu’elles revêtent reste toujours la même. La forme ce n’est pas le fond qui revient à la surface comme le croyait Victor Hugo. La forme reste singulière parce qu’elle détient une part de propre par laquelle l’esprit d’un peuple apparaît parfois. Or, plutôt que de s’en tenir au refus d’un essentialisme fixiste qui en effet a cru que l’universel n’avait qu’une seule forme accomplie, celle de la démocratie européenne dans ses diverses variantes, il serait fort possible de poser que l’inverse n’est pas pour autant vrai, celui du relativisme intégral, et que dans ce cas l’on peut avancer que les valeurs de liberté et de séparations de pouvoir sont nécessaires ontologiquement et non pas seulement conventionnellement, du moins si l’on veut créer, réellement, une société de justice et de prospérité. Ce qui implique de désigner par un mot simple, par le mot de totalitarisme, de maléfique, toute force qui prétend s’y opposer violemment. Comme le fait le président Bush.

Un malin génie pourrait certes rétorquer que cette désignation est au fond semblable à celle du dysfonctionnement, qu’en définitive nous prétendons fonder des valeurs que d’autres ne font qu’avancer sans se préoccuper de les fonder, mais que le résultat reste le même puisque nous prétendons nous appuyer sur leur nécessité alors que les autres s’en servent pour mesurer les anomalies.

J’objecterai qu’il existe une différence de nature et non pas de degré entre une pensée qui prétend observer dans toute opposition un manque ou un besoin, et celle que je préconise, une pensée de la motivation [24] qui considère que l’opposition en question a de bonnes raisons, qu’il s’agit de prendre au sérieux, non pas pour admettre leur logique, mais pour en dégager les motifs.

Ainsi, lorsqu’il est dit que la guerre en Irak n’a fait que précipiter la conjonction des djihadismes au lieu de les maintenir à distance, il faut rétorquer que cette corrélation n’était qu’une question de temps pour les raisons que j’ai énoncé au début, et que si principe de précaution il y a, il était alors nécessaire de prévenir la conjonction des forces qui ne pouvait pas ne pas œuvrer en ce sens depuis le 11 septembre 2001, dont l’impact par ailleurs sur l’équilibre des forces symboliques entre l’islamisme et le nationalisme arabe a été sous-évalué, en particulier dans la jeunesse d’origine musulmane, par ailleurs confrontée au problème ouvert du “que puis-je espérer?”: quid de la manière d’être au monde dans une société de liberté et où les pouvoirs sont séparés?

En réalité, on reproche moins à Bush ses erreurs politiques, - comme le fait d’avoir choisi plutôt la théorie de l’abcès de fixation (théorie conservatrice des Rumsfeld/Cheney) plutôt que celle des néo-conservateurs, (théorie de la démocratisation réelle, ce qui aurait nécessité d’organiser des élections dès juillet 2003, de ne pas nommer un proconsul, d’avoir des forces en suffisance, etc.), que son effort idéologique à se hisser à hauteur de jeu; c’est ce dernier point qui pose problème à ce mode de pensée que nous dénonçons ici. S’il admettait que George Bush réagit de manière à faire face à ce qui est réellement en jeu, ce mode de pensée devrait alors reconnaître que l’islamisme a d’autres motivations que celles du manque et du besoin, qu’il a aussi des envies et même des désirs, l’envie, par exemple, de réaliser ce qui est écrit dans le Coran comme destiné pour tous les hommes et surtout les femmes.

On ne comprendrait pas sinon cette obstination contre un seul homme, George W.Bush, et ce jusqu’à l’absurde, comme le fait de le soupçonner de réciter des propos que transmettrait un petit appareil qui aurait fait une bosse à l’arrière de la veste lors de la dernière campagne électorale comme le commentait à l’époque et avec le plus grand sérieux un journal comme Le Monde. Or, arriver à un tel degré zéro d’analyse ne s’explique pas seulement par une animosité logique ou morale. Elle dévoile plus profondément le refus d’admettre que nous ne sommes pas, avec l’islamisme, devant un mouvement qui réclame une meilleure intégration dans les affaires du monde, mais qui veut réorganiser celui-ci sur des bases qu’il justifie non pas par la Science, comme le fit le communisme léniniste, mais par Dieu. Ce qui, nécessairement, est une toute autre paire de manches, et en tout cas met en jeu une problématique qui ne peut pas en rester aux domaines habituels des relations internationales. Cela déborde nécessairement vers l’analyse motivationnelle du discours. Il n’est pas possible de faire autrement, du moins si l’on veut rester efficace. Ce qui implique de combattre également spirituellement et non pas seulement expliquer que cette possibilité, celle de la motivation idéologique, symbolique, culturelle, n’est pas concevable.

Et même si le conflit reste permanent entre sociétés ouvertes et sociétés fermées, ceci ne veut cependant pas dire que l’universel des valeurs autre qu’éthiques n’existerait pas, comme le laisse à penser Huntington dans son Choc des civilisations.

On pourrait d’ailleurs observer que cette dernière analyse prévaut chez les conservateurs américains: ce qui peut également expliquer leur peu d’empressement à critiquer quant au fond l’islam de leurs amis saoudiens, et donc à ne pas mener le débat sur la question de l’universalité des valeurs, au-delà du fait de savoir si elles sont religieuses ou séculières, puisque ce qui compte c’est qu’elles soient nécessaires pour le bien être de l’espèce humaine lorsqu’elle se conçoit comme Genre; aux formes éminemment singulières néanmoins. Ce qui interdit d’en rester à l’universalisme uniformisant d’autrefois.

Ajoutons que cette diversité formelle n’a rien à voir avec le multilatéralisme, voire le multiculturalisme, puisqu’il s’agit plutôt de pluriculturalisme, et d’oligopolarité, c’est-à-dire la constitution de grands ensembles, certes distincts, mais s’équilibrant autour de valeurs nécessaires pour leur propre développement et la paix qui en permet le déploiement.

C’est ce débat là qui manque et qui peut fonder ce que je nommerais une néomodernité, c’est-à-dire une capacité à fonder l’universalité de valeurs non seulement éthiques, mais que l’on découvre désormais ontologiques en ce que, telle l’électricité, les libertés de penser, d’entreprendre, de séparer les pouvoirs, s’avèrent indispensables au développement humain.

Ce dernier se distinguerait du seul déploiement de puissance par le fait que la volonté ne cherche pas seulement à croître comme le croyait Nietzsche, mais veut aussi s’affiner. Ce qui implique de poser la qualité d’être comme élément distinct de la quantité, et qu’il s’agit d’effectuer librement, c’est-à-dire non pas seulement sous la contrainte ou la posture d’une promesse idéale; ce qui pose nécessairement le problème de la mise en concurrence des cadres derniers qui permettent le mieux cette possibilité concrète. Donc l’impossibilité de faire l’économie d’une confrontation entre ces cadres de référence. D’où la nécessité d’entamer des discussions en relations internationales non plus seulement sur les plans socio-économiques, institutionnels, mais aussi ontologiques et théologiques.

Voilà ce qui est troublant dans l’époque actuelle. Et c’est ce trouble dont la lancinance (similaire sur certains aspects à celle qui précédait les années 1940) hante la frénésie de la “guerre” anti-Bush parce qu’il pose les bonnes questions, même s’il ne répond pas ou insuffisamment à toutes.


[1] Mark Mazzetti, “C.I.A. said to find no Hussein link to terror chief”, New York Times, 9 septembre 2006; Jonathan Weisman, “Iraq's Alleged Al-Qaeda Ties Were Disputed Before War”, Washington Post, 9 septembre 2006.
[2] Une étude plus détaillée sur ce point est consultable ici.
[3] 12 novembre 1964 in Paul Balta, “L’islam”, Marabout/Le Monde Éditions, 1995, p. 116.
[4] Ibid., Balta, p. 115.
[5] Parti de la Résurrection Arabe (1943 et 1953) fondé en Syrie par le chrétien Michel Aflak, le musulman sunnite Salah Al Din Bitar et Zaki Arsuzi, syrien, formé à la Sorbonne en 1920. Aflak ajoutait: “Le nationalisme arabe a écrit Michel Aflak, n’est pas une théorie, mais source de théorie; il ne se nourrit pas de la pensée, car il nourrit toute pensée; il ne peut être utilisé par l’art, car en lui prend source et âme tout art; entre lui et la liberté, il ne peut y avoir opposition, car il est la liberté, en tant qu’elle prend son chemin” (in “Philosophie du parti Baath”, Jamil Chaker dans la revue libanaise Travaux et Jours, n°10, juin-septembre 1963, repris dans Revue de Presse (Alger, octobre 1963, n°78). Observons, que Didier Julia, actuel député UMP (qui a été impliqué dans des tractations pour l’élargissement des otages français tels Florence Aubenas), est toujours membre du parti Baath…
[6] Op.cit., Balta, p. 115.
[7] Par exemple Tahtâwi et Abdô (égyptiens), in Balta, op. cit., p. 64.
[8] “L’islam”, op.cit., p. 104.
[9] Professeur de littérature arabe à l'Université hébraïque de Jérusalem, voir son excellent dossier sur le sujet.
[10] Fusion présente dès le début du mouvement FLN en Algérie. Voir Gilbert Meynier dans “Histoire intérieure du FLN. 1954-1962”, Fayard, 2002, p. 220, 221, 223, 505, qui montre bien la présence de l’islam au fondement même de la dite “révolution” algérienne. Récemment, Ali Benhadj, ex n°2 du FIS, parle de 1954 comme premier moment du Djihad, à poursuivre aujourd’hui.
[11] Op.cit., p. 220.
[12] Masri Feki, “Le malaise égyptien”, in “A l'ombre de l'Islam. Minorités et minorisés”, avec Moïse Rahmani et Lucien Oulahbib, Filipson Éditions, Bruxelles, 2005.
[13] Emmanuel Sivan, “Mythes politiques arabes”, Fayard, 1995, p. 35.
[14] Sivan, op.cit., p. 55.
[15] Voir le lien www.refractaires.org/1dhimmi5.htm.
[16] Pour une analyse précise de l’opposition démocratie/empire, voir Jean Baechler, dans “Démocraties”, Paris, Calmann-Lévy, 1985.
[17] Selon l’historien libanais Nabih Amin Faris, cité par Sivan, la décadence débute dès les “IXe-XIe siècle” (Sivan, op.cit., p. 59).
[18] L’islamologue Mohamed Ibn Guadi précise ce point: “Saddam Hussein ne cessa de railler l'adversaire en invoquant l'arabité de l'islam et donc le caractère étranger d'un peuple comme les Iraniens dans la sphère originelle islamique. Hussein alla jusqu'à invoquer la bataille de Qadisyya dans le conflit. Et pour cause, puisque c'est durant cette bataille que les musulmans arabes ont vaincu les armées persanesin “Le réveil de la nation islamique”.
[19] Op.cit., p. 102 et suivantes.
[20] C’est ce que ne voit pas Benjamin Stora lorsque dans son article consacré à la position des Juifs d’Algérie (in “La guerre d’Algérie”, Harbi/Stora, Paris, Robert Laffont, p. 313-314), il avalise d’une part le surgissement du panarabisme “né des défaites cuisantes de 1967”, ce qui est faux, et, d’autre part, il parle d’un “islam radical et xénophobe” alors qu’il s’agit bien plus largement d’un mouvement politico-religieux de type raciste qui exigeait des Juifs de se ranger sous la bannière du FLN pour, en réalité, réintégrer la position de dhimmis qu’ils avaient auparavant sous les Turcs.
[21] P. A. Taguieff a bien montré dans sa monumentale étude sur “Les protocoles des sages de Sion” (Paris, Berg International, 1992, T.1, p. 279-280) que c’est “l’“arrogance” des anciens “tolérés” qui choque profondément le bon musulman, qui affecte son honneur et sa foi, car cette absence d’humilité – de marques ostensibles d’humilité - des “sionistes” incarne une violation de l’ordre voulu par Dieu”. Lire également plus loin dans son texte la vision raciste palestinienne du conflit judéo-arabe (p. 284).
[22] A. R. Abdel Kader, dans “Le conflit judéo-arabe”, (Paris, François Maspero, 1961), relève dès les “années 30” (p. 42) le caractère “raciste, réactionnaire” de la “propagande arabe” à propos de la création du foyer national juif, racisme s’appuyant sur le “mépris” séculaire du “Nègre” et du “Juif”, (p. 45).
[23] Il suffit de lire la Charte nationale palestinienne pour s’en rendre compte.
[24] On peut l’apparenter au paradigme dit “IM” celui de l’individualisme méthodologique élaboré par Raymond Boudon à partir de l’analyse compréhensive wébérienne et des travaux en psychologie cognitive, (que j’ai croisé pour ma part avec des travaux effectués en psychologie de la motivation, ceux d’un Joseph Nuttin par exemple, et en psychologie différentielle (Maurice Reuchlin), voir sur ce point mon livre, “Méthode d’évaluation du développement humain”, 2005); ce paradigme se distingue des modèles utilitaristes et déterministes en ce que l’intérêt et le milieu social ne sont pas les facteurs systématiquement déclenchants du devoir d’être; il peut exister des raisons intrinsèques à l’exigence de l’œuvre ou de l’ouvré qui dépassent les trois motivations principales hobbesiennes du prestige du pouvoir et des richesses que Jean Baechler a approfondi dans nombre de ses ouvrages (en particulier 1985).


Lucien Samir Oulahbib, chargé de cours à l'Université Paris-X, est Fellow à l'Atlantis Institute

 
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