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Al Qaïda et la mouvance du Djihad, deux ans après le 11 septembre 2001 Imprimer Envoyer à un ami
Par Claude Moniquet   
11 septembre 2003

They [Al-Qaïda] still remain an organisation capable of deadly terrorist attacks. (...) The threat from international terrorism is with us for a good long time. If this is a war that can be won, it is not going to be won soon. The supply of potential terrorists among extreme elements is unlikely to diminish. Breaking the link between terrorism and religious ideology is difficult
Eliza Manningham-Buller, Directice du MI 5, 17 juin 2003


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ESISCI. Le contexte général dans lequel évolue la mouvance du Djihad en 2003 et sa stratégie à long terme

Ce n’est évidemment pas par hasard que nous avons choisi de placer les fortes paroles de la directrice du MI 5, le service de sécurité intérieure de Grande-Bretagne, en exergue à cette étude, même si nombreux sont ceux qui estiment ou feignent de croire que le danger terroriste islamiste n’est plus que résiduel.

Certains analystes, y compris au sein de la communauté du renseignement, ont même cru pouvoir inférer du fait qu’Al-Qaïda, malgré ses menaces répétées, n’avait pu lancer d’attaques significatives durant la guerre en Irak, que cette “organisation” était, à peu de choses près, moribonde ou, au moins, sur la touche. Ils ont été, ces dernières semaines, cruellement détrompés par la vague d’attentats spectaculaires autant que sanglants qui s’est abattue sur l’Irak.

Il nous semble évident qu’en fait le terrorisme islamiste, symbolisé par-dessus tout par Al-Qaïda a rarement été plus présent qu’aujourd’hui. Et il est tout aussi évident que cette menace est faite pour durer. Mais pour bien le comprendre, il est nécessaire d’analyser le contexte dans lequel évoluent Al-Qaïda et le “mouvement (ou la mouvance) du Djihad”.

I.1. Al-Qaïda “moteur” et “fragment” de la mouvance

Pour ne pas commettre d’erreur sur la menace que continue à constituer la mouvance du Djihad, à la fin de l’été 2003, il est nécessaire de se débarrasser de certaines idées reçues. L’une de ces idées, la plus pernicieuse, peut-être parce qu’elle implique de graves erreurs d’analyse, est que “le terrorisme islamique” est, dans son ensemble, le produit d’Al-Qaïda ou de cellules et groupuscules dirigés ou activés par ce groupe. Idée pernicieuse, disons-nous, car cette “théorie du serpent” (une tête organisant et dirigeant tous les mouvements du corps) sous-entend clairement que si l’on coupe la tête – en l’occurrence, si on élimine les dirigeants et les centres de décision – le corps meurt. Il suffirait donc de capturer ou de tuer Oussama Ben Laden et, sans doute, quelques dizaines de ses lieutenants pour que cesse ou diminue notablement le terrorisme islamique. C’est évidemment faux.

Il existe une preuve flagrante qu’il s’agit là d’une perception faussée. Quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001, la Coalition renversait le régime des taliban et prenait le contrôle de l’Afghanistan. Les camps terroristes étaient détruits, d’importantes quantités de documents étaient saisis et les terroristes étaient dispersés. Depuis le 11 septembre 2001, un tiers des dirigeants et cadres importants d’Al-Qaïda ont été tués ou capturés (parmi eux, entre autres: Mohammed Atef, Abou Zoubeidah, Khalid Sheik Mohammed, Walid Bin Attash, Ali Abd Al-Aziz) et, sur le terrain, environ 2.000 Moudjahidin formés dans les camps d’Al-Qaïda étaient éliminés ou arrêtés. Dans le monde, enfin, plusieurs centaines de membres ou de sympathisants de cellules ou de réseaux affiliés à Al-Qaïda étaient emprisonnés tandis que des centaines de millions de dollars de fonds suspects étaient gelés et que des dizaines de “front organisations” soupçonnées d’être liées à Al-Qaïda - en vue de son financement, de son recrutement ou de sa propagande – étaient dissoutes ou placées sous étroite surveillance.

Aucune organisation terroriste classique ayant subi une telle offensive n’y aurait survécu. Du reste, dans une interview publiée en mai 2003, Cofer Black, ancien spécialiste du terrorisme à la CIA et actuellement chef du State Departement’s Counterterrorism Office, décrivait les pertes d’Al-Qaïda comme étant “catastrophiques” et n’hésitait pas à déclarer: “The broader network has been unable to withstand the global onslaught of counterterrorism operations” [1]. Or, Al-Qaïda et sa mouvance sont plus vivaces que jamais: sur la quarantaine d’attentats majeurs ou particulièrement symboliques attribués à la mouvance du Djihad depuis cinq ans, 34 (décompte arrêté au 31 août 2003) ont été commis après le 11 septembre 2001.

Est-ce à dire que la stratégie de la “guerre anti-terroriste” a échoué ou est mauvaise? Non, bien entendu, et ce, tout d’abord parce qu’il n’y en pas d’autres: attaqué par le terrorisme international comme il ne l’avait jamais été par le passé, le monde démocratique ne peut se défendre, à court et à moyen terme, que par des actions militaires multiformes (“opérations classiques” visant à défaire, contenir et/ou contrôler, et “opérations spéciales” visant à anéantir) par des opérations de services secrets (manipulation, pénétration, retournement) et par une offensive judiciaire et policière décidée et sans faiblesse. Mais celles-ci ne suffiront pas à assurer une victoire décisive ni même à acheter une période de répit appréciable.

A long terme, la défaite du terrorisme islamique ne sera possible qu’à condition de bien comprendre ses fondements, d’appréhender correctement ses mécanismes et de combattre les causes qui le rendent attractif à un nombre sans cesse croissant de personnes à travers le monde.

Nous n’entrerons pas ici dans une discussion sur la genèse de l’islamisme radical et de l’islamisme armé. De nombreux ouvrages ont déjà été consacrés à cette question et nous y renvoyons le lecteur intéressé [2]. Qu’il nous suffise, très brièvement et schématiquement, de rappeler que des tendances fondamentalistes ont toujours existé au sein du monde musulman, se caractérisant par une stricte observance de la Charia et un refus de toute interprétation d’un texte (le Coran) qui est considéré comme la parole de Dieu et est donc intouchable par nature. De même, aux yeux de ces fondamentalistes, toute innovation est coupable. De ce terreau religieux, qui s’est fortement développé à partir du XVIIIe siècle, avec l’enseignement de Muhammad Ibn Abd Al-Wahhab, est sortie une mouvance politique (incarnée à ses débuts par les Frères Musulmans) et, de celle-ci a émergé, quelques décennies plus tard, une mouvance armée qui s’est épanouie à l’occasion de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) et dont le premier attentat symbolique est probablement l’assassinat d’Anouar El Sadate, le 6 octobre 1981.

Au cours des années quatre-vingt et de la décennie suivante, différents mouvements terroristes islamistes, d’abord d’inspiration chiite puis de tendance sunnite, ont fait leur apparition en différents points de la planète où ils ont commencé à mener le Djihad: outre l’Afghanistan, on peut citer l’Egypte, le Liban, le Pakistan et la péninsule indienne, l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Turquie, la Cisjordanie et Gaza, l’Indonésie, l’Algérie, la Turquie, le Maroc, la Bosnie, l’Asie centrale, le Caucase, etc. Mis à part dans les cas du Cachemire, de la Cisjordanie et de Gaza et de la Tchétchénie où le Djihad se confond avec une lutte nationale, et dans le cas de la Bosnie où le Djihad était essentiellement défensif, ces différentes luttes ont pour point commun d’opposer les Islamistes à des pouvoirs totalitaires et corrompus qui, par leur incapacité, ont participé à l’humiliation des musulmans, qui se sont vus comme de véritables laissés-pour-compte de l’histoire et de l’évolution. Au-delà de ces pouvoirs locaux “impies” (tous leurs défauts venant, pour les Islamistes, du seul fait qu’ils se sont éloignés de Dieu et de sa loi), les différents groupes impliqués dans ces combats s’en prenaient aussi, de temps à autre, à l’Occident, accusé de soutenir les gouvernements combattus. Mais tous ces mouvements étaient divisés, agissant chacun de leur côté et sans unité d’action ni programme commun.

Le Djihad d’Afghanistan – par lequel seraient passés, entre 1979 et 1989, une quarantaine de milliers de Moudjahidin – a été le creuset où ces militants se sont rencontrés, se sont mutuellement appréciés et ont commencé à échanger. Le génie d’Oussama Ben Laden et des Egyptiens du Gamaat Islamyiah (au premier rang desquels était Ayman Al Zawahiri, qui est toujours le “numéro 2” d’Al-Qaïda) a été de comprendre l’intérêt d’unir au moins “politiquement” ces différents mouvements et de les doter de pratiques communes acquises par l’entraînement et des formations spécialisées, mais ils n’en ont pas pour autant fait une organisation unique (ce qui, du reste, étant donné les différences culturelles, linguistiques et les spécificités locales de chaque Djihad aurait été impossible). Ce qu’on appelle aujourd’hui la “mouvance du Djihad” se présente davantage comme une nébuleuse au sein de laquelle chaque organisation mène son propre combat contre le pouvoir local impie et prend en charge sa part du “combat global” contre “les Juifs et les Croisés” (Israël et les Occidentaux, qui “occupent” les lieux saints – Jérusalem, La Mecque, Médine - et soutiennent les régimes combattus).

Au centre de cette mouvance, Al-Qaïda stricto sensu (les quelques centaines de cadres et spécialistes regroupés autour d’OBL et de ses proches collaborateurs, et quelques centaines d’autres Moudjahidin assurant leur sécurité, leur logistique et des “missions spéciales”) apparaît davantage comme une référence religieuse et morale, et une “centrale” qui “franchise” des groupes affiliés que comme un véritable centre de commandement. Autour de cette “centrale”, gravite une trentaine d’organisations de toutes tailles et des centaines de cellules isolées qui se reconnaissent dans le leadership moral d’OBL et ont, parfois, vu leurs membres formés par Al-Qaïda.

De nombreux spécialistes s’accordent à dire que si, aujourd’hui, Al-Qaïda disparaissait ou que ses chefs étaient tous éliminés, cela n’aurait qu’un impact mineur sur le reste de la mouvance: l’impulsion qui a permis à la mouvance du Djihad de passer de l’ère de l’amateurisme à l’ère industrielle a d’ores et déjà été donnée et les cibles (au sens général du terme) clairement désignées. Même la capture ou la mort d’OBL ne ferait sans doute, aujourd’hui, que renforcer la cohésion et la volonté de la mouvance en lui fournissant un martyr d’une exceptionnelle importance. Le Djihad global et les Djihad locaux continueraient donc, portés par d’autres organisations. C’est ce qui nous permet de dire que, si Al-Qaïda a, incontestablement, été à un moment donné le moteur qui a fait passer la mouvance du Djihad à une vitesse supérieure, il n’est plus aujourd’hui qu’un fragment – certes important et central, mais malgré tout un fragment – de l’ensemble de la mouvance. Une preuve parmi d’autres: sur les 40 attentats majeurs ou particulièrement symboliques commis par la mouvance du Djihad depuis le 11 septembre 2001, un peu plus de la moitié l’ont été par des organisations affiliées et non par Al-Qaïda stricto sensu.

En fait, il apparaît clairement à l’observateur que, au-delà des spécificités de tel ou tel groupe et de ses intérêts locaux (par exemple, en Asie, l’établissement du “Califat” sur l’Indonésie et de larges parties de pays voisins), la justification suprême de ces attentats ressort d’une approche idéologique commune qui a permis à la plupart de ces groupes de se rassembler, en février 1998, au sein du “Front islamique mondial” lancé par Oussama Ben Laden pour mener “le Djihad contre les Juifs et les Croisés”.

I.2. Une guerre des idées

I.2.1. La philosophie sous-tendant le mouvement du Djihad: balayer les confusions

Pour bien comprendre comment se développera et jusqu’où ira le mouvement du Djihad, il est important de comprendre sa “philosophie”. En Occident, on a l’habitude de juger les motivations des Djihadistes selon des critères rationnels qui sont les nôtres et d’ignorer tout ou partie de l’importance de la philosophie religieuse qui sous-tend ce mouvement.

Deux erreurs d’analyse sont fréquemment commises. La première consiste à traiter de la question du Djihad comme d’une lutte armée “comme les autres”: le Djihadiste serait un combattant alignant les moyens qu’il utilise sur la cause qu’il souhaite atteindre et pouvant, au gré de l’évolution de la situation “militaire”, adapter son combat ou même, s’il a atteint son objectif, l’arrêter purement et simplement. La seconde erreur consiste à voir dans les “jusqu’au boutistes” du Djihad que sont les auteurs d’opérations de martyre (que nous appelons, en Occident, “attentats suicides” ou attentats de kamikaze), des exclus, des marginaux ou des paumés qui, n’ayant aucune perspective dans leur vie personnelle, sont près à la sacrifier pour une cause qui les dépasse.

Or, si le Djihad est une “guerre sainte” qui poursuit des objectifs séculaires (défendre les musulmans ou imposer la création du “Califat”, ce régime idéal qui verrait la Sharia réglementer la vie de la cité), c’est aussi, et surtout, une quête spirituelle qui trouve en elle-même sa propre justification. En réalité, la finalité du Djihad n’est pas tellement de voir sa cause l’emporter ici bas – les islamistes sincères sont, de toute façon, intimement persuadés que la victoire de l’islam est inéluctable et qu’elle ne peut venir que de Dieu - que de “faire plaisir à Dieu”.

De même, le martyr n’est pas un “paumé”, même si certains marginaux, au sens sociologique du terme, peuvent faire l’objet de manipulations pour les convaincre de passer à l’acte. On se rappellera que le mot arabe communément utilisé pour désigner le “martyr” est “shahid” qui veut dire “témoin”. Le “martyr” est donc témoin de la toute puissance de Dieu puisqu’il est prêt à donner sa vie pour lui plaire et l’approcher. Ce n’est pas tant le désespoir qui pousse le “shahid” au passage à l’acte mais bien un espoir plus grand que l’importance qu’il donne à sa vie.

La compréhension de la dimension essentiellement mystique du Djihad et du martyre est fondamentale mais elle est difficile pour des esprits cartésiens évoluant dans un monde matérialiste où le spirituel n’a plus guère de place. Elle permet pourtant de comprendre que la défaite d’une ou de plusieurs organisation(s) ou même l’écrasement de tout un peuple (comme en Tchétchénie) ne mettront pas fin au Djihad ni aux “opérations de martyre”. Seuls un changement profond des mentalités, d’une part, la résolution de conflits locaux et la disparition des injustices qui nourrissent le Djihad, d’autre part, permettront d’y mettre fin.

I.2.2. L’inexistence du modèle démocratique dans le monde arabo-musulman renforce l’islamisme radical

Ce n’est faire insulte à personne que de constater que le concept même de démocratie a le plus grand mal à émerger – sans même parler de s’imposer – dans le monde arabo-musulman. A l’heure actuelle, aucun pays arabo-musulman ne peut être considéré comme étant réellement démocratique. Certes, certains de ces Etats – l’Indonésie, la Turquie, le Maroc, la Jordanie… - ont fait, ces dernières années, de louables efforts dans le bon sens, mais l’arbitraire, les abus de pouvoir, la censure, l’insécurité juridique, l’inégalité des sexes restent la norme pour la majorité des pays arabo-musulmans et certains d’entre eux ne sont rien de plus ni de mieux que de pures dictatures (comme la Syrie, l’Iran, la Lybie, le Soudan, l’Egypte ….) ou des Etats privés de toute réelle autonomie (comme le Liban, occupé depuis vingt ans, dans l’indifférence générale, par la Syrie).

Cette quasi-absence du modèle démocratique bloque évidemment toute tentative de réforme “en douceur” dans la plupart de ces pays qui en auraient pourtant grandement besoin s’ils voulaient réellement faire face aux défis sociaux qui sont les leurs, depuis la lutte contre l’analphabétisme jusqu’à une meilleure redistribution des richesses.

L’impossibilité de la réforme ne laisse que trois choix possibles aux désenchantés et aux assoiffés de justice, dont beaucoup ont été formés en Occident et en sont souvent revenus choqués tout à la fois par le matérialisme absolu de nos sociétés et par notre indifférence au sort du reste de la planète: le renoncement, l’exil quand ils le peuvent (et le veulent) ou le passage dans une opposition qui ne peut être que clandestine.

Le plus souvent – et cette tendance va probablement s’accentuer dans les années à venir, cette opposition clandestine est de tendance islamiste, la plupart des mouvements de gauche ou d’extrême gauche ayant disparu ou ayant été atomisés par suite de la faillite du modèle socialiste autoritaire. Ainsi, de glissement en glissement, insensiblement, la répression “aidant” en regroupant de temps à autre les mécontents dans les mêmes prisons où ils peuvent se rencontrer, un certain nombre de désenchantés aboutiront tout naturellement dans la mouvance des organisations prônant et pratiquant le Djihad.

Sur le terrain, les désenchantés ayant reçu une éducation qui leur aurait permis, dans des sociétés démocratiques normales, d’aspirer à des positions dirigeantes, rencontreront les véritables laissés-pour-compte, habitants des bidonvilles, anciens détenus, miséreux “ré-islamisés” et venus au radicalisme par une démarche sans doute plus instinctive qu’intellectuelle et leur serviront de guide. C’est de cette rencontre d’une intelligentsia sans avenir réel et d’exclus n’ayant rien à perdre, tous animés par une foi absolue, que naît la dangerosité de la mouvance du Djihad.

I.3 La stratégie à long terme de la «mouvance du Djihad» et son impact dans le monde arabo-musulman

Les points que nous venons de passer rapidement en revue permettent de mieux comprendre la place qu’occupe aujourd’hui Al-Qaïda dans la mouvance du Djihad mais aussi de mieux percevoir l’importance primordiale du phénomène religieux, à la fois comme ciment agrégeant dans un même ensemble individus et organisations et comme substrat idéologique justifiant l’action terroriste ainsi que les moyens employés. Mais il y a également une face politique à la mouvance du Djihad, plus rationnelle (selon nos critères occidentaux) et donc plus facile à comprendre. Cette dualité religion/politique, irrationalité/rationalité est d’ailleurs l’un des facteurs qui rend l’idéologie et la pratique du Djihad si difficile à percevoir pour un esprit européen ou américain.

Depuis des années, il nous a été donné de rencontrer de nombreux Djihadistes et de nous entretenir avec eux, entre autres en Bosnie, mais aussi en Macédoine et en Europe occidentale. Nous avons pu constater l’étroite imbrication du religieux et du politique qui est des plus normale puisque l’islam est une religion “totale”, englobante, qui ne distingue pas la sphère civile de la sphère religieuse. Nous ne pouvons donc que souscrire aux propos du chercheur Farhad Khosrokhavar lorsqu’il déclare: “En un sens, l’antagonisme envers un ordre mondial qu’ils perçoivent comme oppressif et humiliant pour les Musulmans, précède leur islamisation et leur dévouement piétiste… Ce n’est pas la pratique de l’Islam qui induit une radicalité; c’est plutôt l’inverse. La haine de l’Occident se nourrit d’une version radicalisée du religieux qui s’exprime par la suite en termes antagoniques et activistes vis-à-vis du monde occidental” [3]. Or qui dit “politique” dit “stratégie”. Et il est évident que le “mouvement du Djihad” a longuement réfléchi à sa stratégie globale, entre autres sous l’influence d’Oussama Ben Laden et de ses principaux conseillers.

Il est de plus en plus clair, pour les spécialistes, que les attentats du 11 septembre 2001 n’avaient rien d’une action isolée, fut-elle spectaculaire, mais qu’ils relevaient d’un plan d’ensemble, d’une stratégie de confrontation globale dans laquelle la mouvance du Djihad souhaitait entraîner l’Occident.

La réponse américaine, soit l’opération “Enduring Freedom” visant à démanteler les bases d’Al-Qaïda et à renverser le régime taliban n’a donc pas surpris les Moudjahidin et leurs chefs. Bien au contraire. On sait aujourd’hui, aussi bien par les interrogatoires de prisonniers à Guantanamo que par le renseignement collecté sur le terrain que les Djihadistes avaient anticipé à cette attaque. Ceci est d’ailleurs confirmé par les déclarations à usage semi-public de certains cadres d’Al-Qaïda.

Ainsi, dans un texte intitulé “Leçons apprises en Afghanistan” [4] et attribué à Saif al-Adel, un ancien officier des forces spéciales égyptiennes qui a rallié le Djihad islamique égyptien et est aujourd’hui l’un des principaux cadres militaires du noyau central de la mouvance (Al-Qaïda stricto sensu), on peut apprendre que les familles des membres de ce noyau avaient été dispersées dans des villages afghans, loin des bases terroristes principales, plusieurs semaines avant le 11 septembre, que ces bases – notamment celle de Kandahar – avaient été évacuées à la même époque et que les liens avec les sympathisants pachtoun d’Al-Qaïda et du régime taliban au Pakistan avaient été renforcés. Ces liens ont permis, entre autres pendant l’offensive alliée, d’évacuer secrètement et de soigner les blessés les plus graves. Plus tard, ces relations étroites ont été utilisées pour créer dans les provinces du Nord-ouest, à majorité tribale, de nouveaux camps de replis et d’entraînement. Depuis, ces camps ont servi de base arrière à la “reconquête” de l’Afghanistan. A ce jour, cette reconquête et la restauration du Califat taliban est toujours un objectif central du mouvement du Djihad.

Certes, la campagne d’Afghanistan a porté quelques coups très durs à Al-Qaïda. Deux mille Moudjahidin et terroristes ont été capturés ou tués, parmi eux quelques cadres du noyau central, et les communications entre ce noyau et les dizaines de groupes et de cellules qui lui sont liées à travers le monde ont été fortement perturbées, voire coupées, entre octobre 2001 et janvier 2002. Enfin, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe – et singulièrement en Belgique, en Espagne, en France, en Italie – plusieurs dizaines de Moudjahidin ont été arrêtés. Mais à aucun moment, la mouvance n’a perdu sa capacité de nuisance, ainsi qu’en témoignent les attentats et tentatives d’attentats commis depuis décembre 2001. Et on ne citera ici que pour mémoire les attentats déjoués en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne depuis le début de 2002. L’ensemble de ces actions ou tentatives prouve bien que la mouvance terroriste est toujours pleinement opérationnelle, et même qu’elle peut, paradoxalement, être considérée comme plus opérationnelle qu’avant le 11 septembre 2001.

Certains analystes estiment cependant que la stratégie de base d’Al-Qaïda – déstabiliser le monde arabo-musulman puis provoquer un affrontement généralisé entre ce monde et l’Occident - aurait échoué. Rien n’est moins sûr. Certes, le régime du général Mousharaf est toujours en place au Pakistan, de même que la maison des Saoud dans la péninsule arabique, mais les tensions s’exacerbent dans ces pays et dans bien d’autres, et la pérennité de ces régimes – en admettant que celle-ci, par exemple dans le cas de l’Arabie saoudite soit souhaitable – est rien moins qu’assurée.

Certes, les “masses musulmanes” n’ont pas basculé dans l’intégrisme. Mais on observe, sur le terrain, que la mouvance du Djihad - qui “a osé s’attaquer à l’Amérique” - rencontre nettement plus de sympathie aujourd’hui que ce n’était le cas avant septembre 2001: pour preuve, le recrutement d’Al-Qaïda ne donne aucun signe d’essoufflement.

Enfin, on constate que nombre de médias et d’intellectuels arabes minimisent l’importance de la menace terroriste ou banalisent purement et simplement celle-ci, en particulier dans le contexte du conflit israélo-palestinien*. Ainsi, commentant les attentats suicides du Hamas ou du Djihad Islamique, de prestigieux journaux arabophones n’hésitent pas à parler de “vaillantes, courageuses opérations” et à qualifier leurs victimes civiles de “terroristes” [5]. L’un des éditorialistes d'al-Hayat, considéré comme un journal de référence dans le monde arabe, Jihad al-Khazen, est passé maître dans cette gymnastique intellectuelle d’inversion des valeurs.

Autre exemple de cette difficulté de certaines élites arabes à regarder la vérité en face: les théories stupides, pour ne pas dire démentes, du journaliste français Thierry Meyssan, prétendant qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001 et que les attentats ne sont que le résultat d’un complot interne, ont connu un immense retentissement dans le monde arabo-musulman où elles ont été largement diffusées, entre autres sous les auspices de la Ligue arabe, qui est pourtant un interlocuteur incontournable de l’Occident. Si les élites démissionnent, se taisent ou, pire, nient les réalités, comment les “masses” arabo-musulmanes, souvent illettrées, pourraient-elles comprendre que le terrorisme islamiste, avant même d’être l’ennemi de l’Occident est leur propre adversaire puisqu’il menace de bloquer durablement toute évolution économique et sociale des pays musulmans?

Enfin, le fait que certains dirigeants de ces pays n’adoptent la rhétorique de la “guerre anti-terroriste” que pour mieux se maintenir au pouvoir et museler leur opposition discrédite évidement les objectifs réels de cette guerre aux yeux du plus grand nombre.

Il est politiquement incorrect d’accréditer la réalité des thèses voulant qu’il y ait, aujourd’hui, conflit de civilisation, et l’on fait souvent valoir qu’accepter cette idée équivaudrait à faire le jeu de l’islamisme radical. Nier une réalité n’a pourtant jamais été la meilleure manière de la transformer. Il est difficile d’ignorer, en restant de bonne foi, que le monde arabo-musulman et le reste du monde sont aujourd’hui habités par une méfiance réciproque. Et cette méfiance s’est incontestablement accrue depuis le 11 septembre 2001 et les mois qui ont suivi. Si ce n’est pas là, à proprement parler, la preuve d’un “conflit de civilisation”, c’est, à tout le moins, un signe inquiétant qu’un tel conflit ne peut plus être exclu.

I.4 L’influence de la mouvance du Djihad en Occident

Différents éléments factuels montrent que le mouvement du Djihad, longtemps limité au tiers-monde (Afghanistan, Liban, Algérie, Asie centrale et du Sud-est), au Caucase (Tchétchénie) ou aux Balkans (Bosnie, Macédoine), commence à “mordre” en Occident.

Il y avait eu, certes, des précédents. En 1995, on avait connu, en France, l’affaire Khaled Khelkal, du nom de ce Français d’origine algérienne qui avait monté un réseau du Groupe Islamique Armé (GIA) et organisé plusieurs attentats avant d’être tué. Mais ce cas semblait assez simple: Khelkal était d’origine algérienne et avait rejoint le “Djihad algérien” pour lequel il “combattait” en France. Par la suite, d’autres réseaux (essentiellement logistiques) avaient été démantelés en France, mais à peu près tous étaient liés à la situation algérienne.

C’est, entre autres, à partir de cette mouvance algérienne, d’abord du GIA puis de sa dissidence “internationaliste” le Groupe Salafiste Pour La Prédication Et Le Combat (GSPC, “affilié” à Al-Qaïda), que la mouvance du Djihad international a commencé à s’implanter un peu partout en Europe. D’autres organisations, moins importantes, comme le Groupe Combattant Tunisien (GCT) et des organisations islamistes marocaines ont également servi de relais à la mouvance pour créer des réseaux en Europe. Il en a résulté l’existence d’un tissu organisationnel extrêmement dense qui a été partiellement démantelé (notamment en France, en Belgique, en Italie, en Espagne et en Grande-Bretagne) par plusieurs opérations policières, avant et après le 11 septembre 2001. Une vingtaine de groupes ou cellules ont ainsi été mis hors d’état de nuire et près de deux cents terroristes présumés sont en attente de jugement dans une demi-douzaine de pays.

Ces succès pourraient, une fois de plus, faire penser que la menace a été écartée. Il n’en est rien, statistiquement. Au contraire, la multiplication de ces cellules et le grand nombre de personnes impliquées dans les réseaux devraient plutôt faire comprendre que les communautés immigrées arabo-musulmanes (et singulièrement la frange de leur jeunesse qui est en situation de rupture sociale) sont devenues une cible privilégiée du recrutement djihadiste. De même, la présence de très nombreux convertis dans les réseaux démantelés (et, parfois, leur implication dans des préparations ou dans la réalisation d’attentats) met en relief le rôle complexe joué par les associations d’islamisation et de ré-islamisation comme “sas” permettant de mettre en contact de jeunes délinquants d’origine musulmane ré-islamisés en prison ou des convertis avec des recruteurs de la mouvance du Djihad.

Ce mouvement devrait encore s’accentuer avec le retour dans leurs pays d’origine de Djihadistes formés dans les camps afghans et dispersés après l’intervention de la coalition en octobre 2001.

L’une des preuves de la montée en puissance de ces Moudjahidin européens réside dans leur participation à certains attentats. Ainsi, l’attentat suicide commis dans la nuit du 29 au 30 avril 2003 dans un bar de Tel Aviv, le Mike’s place, était le fait de deux Britanniques d’origine pakistanaise, Asif Muhammad Hanif (27 ans) et Omar Khan Sharif (27 ans). C’était la première fois que des ressortissants étrangers participaient à un attentat en Israël depuis l’époque où le Commandement des Opérations spéciales à l'étranger (COSE) du FPLP recrutait des terroristes européens ou asiatiques, il y a trente ans.

Cette affaire est d’autant plus inquiétante que l’une des principales craintes des spécialistes est de voir la méthode des “opérations de martyre” importée en Europe ou aux Etats-Unis.

I.5. Conclusions

En conclusion, à l’heure actuelle, il nous apparaît que, même si la lutte anti-terroriste a permis d’aboutir à d’indiscutables victoires tactiques, la stratégie de la mouvance du Djihad, qui vise à éloigner le monde arabo-musulman et à le couper des “autres mondes”, reste, en grande partie, gagnante. De même, le fait que cette stratégie se montre relativement efficace au sein même de l’Europe est extrêmement inquiétant et souligne l’échec relatif des politiques d’intégration auprès d’une partie de la jeunesse musulmane européenne en rupture.

Il appartient au monde démocratique de réagir intelligemment pour mettre en place les politiques à long terme qui permettront de renverser cette tendance.


II. La restructuration d'Al-Qaïda et de la mouvance du Djihad après le 11 septembre 2001

On peut, de manière rapide, distinguer trois phases dans la restructuration d’Al-Qaïda: la première a été celle de la dispersion et du regroupement et s’est achevée au début de 2002; la deuxième a été celle de la restauration de centres de commandement et d’entraînement. Elle peut être considérée comme virtuellement achevée depuis la fin de 2002. La troisième phase, celle du “retour à l’offensive”, a été concomitante à la seconde puisqu’elle a commencé dès les premiers jours de 2002. Selon notre analyse, cette troisième phase est toujours en cours.

II.1 La première phase (11 septembre 2001 - 1er janvier 2002): dispersion et regroupement(s) des cadres et des combattants

Nous avons vu ci-dessus que le noyau central d’Al-Qaïda avait très largement anticipé l’inévitable réaction américaine aux attaques terroristes du 11 septembre. Nous devons particulièrement insister sur ce point car il est crucial pour bien comprendre la signification de cette journée particulière dans la stratégie globale de la mouvance du Djihad. On a pu lire dans la presse et dans diverses analyses que les attentats du 11 septembre étaient une véritable “folie”, qu’ils signaient la fin d’Al-Qaïda parce que les Etats-Unis ne pouvaient réagir autrement que par une destruction totale de cette organisation ou encore qu’Al-Qaïda avait mésestimé la puissance et la volonté de leur adversaire. Ce dernier point avait, d’ailleurs, été assez largement abordé, dès avant le 11 septembre, dans la presse et sur les sites Internet liés à la mouvance du Djihad. S’appuyant souvent sur les deux même exemples – les attentats d’octobre 1982 à Beyrouth (242 marines américains et 58 parachutistes français tués) et l’embuscade du 3 octobre 1993 à Mogadiscio (18 parachutistes et membres des Forces spéciales américaines tuées), ces deux actions ayant chacune débouché sur un retrait sans gloire des troupes américaines – les Djihadistes y défendaient une thèse voulant que les Etats occidentaux n’aient plus de volonté et soient prêts à battre en retraite à la première menace sérieuse. Cette argumentation a tellement été rabâchée que l’on peut même se demander si elle ne constituait pas une ruse de guerre destinée à faire croire aux capitales occidentales que la mouvance du Djihad avait, effectivement, perdu tout contact avec la réalité.

Or, comme nous l’avons sommairement expliqué dans la partie de cette étude consacrée à la stratégie djihadiste, le 11 septembre a été soigneusement planifié par des dirigeants qui savaient exactement ce qu’ils allaient déclencher et entendaient entraîner le monde dans un vaste affrontement inter-religieux. La meilleure preuve que le noyau central d’Al-Qaïda savait très bien à quoi s’attendre est que des mesures avaient été prises, dès avant le 11 septembre, pour protéger les familles des dirigeants et des “volontaires arabes” présents en Afghanistan et pour disperser les ressources essentielles du mouvement.

Cette période de la dispersion s’est poursuivie dans les mois qui ont succédé au 11 septembre, tout particulièrement, bien entendu, après l’offensive contre l’Afghanistan, en octobre 2001. En fait, Al-Qaïda et ses alliés talibans n’ont rien fait de plus que d’appliquer les règles bien connues de la guerre révolutionnaire ou, plus généralement, de cette guerre “du faible au fort” que constitue la guérilla: rechercher ou accepter le combat quand on est en position favorable, le refuser quand on est à égalité ou en situation d’infériorité. Ainsi, des combats assez sévères ont opposé les taliban et les milices d’Al-Qaïda aux forces de l’“Alliance du Nord”, mais dès que les troupes anglo-américaines et leurs alliés se sont manifestés sur le terrain, la résistance a cessé. Seules quelques escarmouches et embuscades ont permis aux “vaincus” de marquer des points en tuant des ennemis. La seule exception notable à cette tactique a été la bataille de Tora Bora, en novembre 2001, qui a duré deux semaines, et a été assez rude. On peut penser qu’elle correspondait à deux buts: assurer une visibilité médiatique à la résistance islamiste afin d’envoyer un message clair au monde arabo-musulman – “nous ne sommes pas défaits” - et créer un abcès de fixation qui occuperait la coalition tandis que, par ailleurs, la dispersion des Moudjahidin s’achevait.

Fin décembre 2001, la situation semblait “stabilisée” en Afghanistan, donnant lieu à différentes analyses exagérément optimistes dans les rangs de la coalition, mais Al-Qaïda et ses alliés étaient passés de la phase de dispersion (en vue d’éviter l’affrontement direct et l’inéluctable écrasement) à la phase de regroupement des forces (en vue de passer à l’offensive).

II.2 Fin 2001: entre 18.000 et 30.000 djihadistes internationalistes dans la nature

Selon différentes estimations produites par les services de renseignement occidentaux, environ 20.000 Moudjahidin seraient passés dans les camps de formation afghans d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001. Les estimations militaires font état d’environ 2.000 Moudjahidin tués ou capturés durant la campagne d’Afghanistan et dans les mois qui ont suivi. Il reste donc, à ce jour, environ 18.000 volontaires parfaitement formés aux différentes techniques du terrorisme, de la clandestinité et de la guerre de guérilla dont on a, à l’heure actuelle, perdu la trace.

Par ailleurs, on estime généralement qu’une quarantaine de milliers de volontaires du Djihad avait participé à la guerre d’Afghanistan à l’époque soviétique. Si l’on tient compte des pertes subies lors de la guerre, des celles subies sur d’autres terrains de lutte, des décès naturels, des effets du vieillissement et du fait qu’un certain nombre d’anciens volontaires sont sans doute, aujourd’hui, assagis et rentrés dans le rang, il ne nous semble pas excessif de penser qu’environ 5.000 Djihadistes de cette “première époque” sont encore en activité.

Enfin, d’autres combattants ont été formés dans d’autres Djihad, que ce soit en Bosnie, en Somalie ou en Tchétchénie, pour ne prendre que trois exemples.

On arrive dès lors à la conclusion que, à l’heure actuelle, entre 18.000 (hypothèse basse) et 30.000 (hypothèse haute) Djihadistes sont dispersés dans le monde. Et encore, on ne tient compte, dans ce calcul, que des Djihadistes dits “internationalistes” qui se sont formés sur un terrain qui n’était par le leur. A ces “internationalistes”, il convient d’ajouter les dizaines de milliers de Moudjahidin qui se sont formés sur leur propre terrain (au Maghreb, en Asie du Sud, en Afrique de l’Est, etc.).

Aucune agence de renseignement ni aucun centre de recherche spécialisé ne peut aujourd’hui livrer d’estimation sûre et précise sur ce que sont devenus ces combattants, mais l’observation des évènements et les projections faites à partir des lieux d’arrestation ou d’élimination, depuis fin 2001, d’un certain nombre des 18.000 Djihadistes sortis des camps d’OBL ainsi que certaines observations effectuées par les services spécialisés sur les déplacements dans et autour de la zone pakistano-afghane entre l’été 2001 et le début de 2002, permettent d’avancer une hypothèse de travail.

Nous estimons que quelques centaines de volontaires non afghans sont restés en Afghanistan pour y participer au Djihad contre les forces de la Coalition et le gouvernement de transition d’Hamid Karzai, que quelques centaines d’autres sont regroupés dans différentes régions du Pakistan (entre autres, dans la zone tribale des Provinces du Nord-ouest et dans la mégapole de Karachi) mais que la grande majorité des Moudjahidin restant s’est dispersée soit vers d’autres zones de Djihad (entre autres, la Tchétchénie et la péninsule arabique), soit vers leur pays d’origine.

Dans ces zones d’affrontement comme dans leur pays d’origine, ces volontaires du Djihad ont plus que probablement pour but d’user de leur prestige et des connaissances acquises en Afghanistan pour y regrouper des cellules opérationnelles ou logistiques en vue de continuer la guerre “contre les Juifs et les Croisés”.

On ajoutera que, sur base de ce que l’on sait des détenus des camps de prisonniers de Guantanamo, environ 10% des Moudjahidin sont des ressortissants de pays européens ou doubles nationaux avec une nationalité européenne. Une simple projection permet donc de penser, raisonnablement, que 1.500 à 2.000 des Moudjahidin dispersés pourraient être porteurs de passeports européens qui leur permettent de circuler très librement. Cette estimation est corroborée par les chiffres qui nous ont été communiqués par les services spécialisés et qui concernent la Belgique et la France. En Belgique, on estime que de quelques dizaines à une centaine de jeunes gens ont pu s’entraîner au Djihad dans les camps afghans au cours des cinq dernières années; en France, ce chiffre atteindrait le millier de personnes.

La dispersion de ces “combattants” bien formés a apporté et apportera encore, dans un avenir prévisible, un sang neuf aux organisations locales existantes; elle a provoqué et provoquera encore dans un avenir prévisible la création de nouvelles cellules là où elles n’existaient pas encore. Il en a déjà résulté, depuis le 11 septembre 2001, une forte recrudescence des attentats de grande ampleur ou de forte portée symbolique et des tentatives d’attentats. Cette tendance devrait se maintenir dans l’avenir.

II.3 La deuxième phase (2002): restauration de centres de commandement et d’entraînement dans la dispersion

Alors même qu’elle dispersait les combattants et leurs familles, la structure centrale de la mouvance (Al-Qaïda stricto sensu) réfléchissait évidemment à la pérennité de ses organes de décision et de formation.

Ce mouvement de réorganisation s’est poursuivi tout au long de l’année 2002 et peut désormais, pour de nombreux spécialistes, être considéré comme achevé. Nous partageons cette analyse.

Pour ce que l’on en sait, la nouvelle structure d’Al-Qaïda se distingue par sa décentralisation et une autonomie encore plus large laissée aux réseaux locaux et la dispersion des cellules.

II.3.1 La décentralisation

Le noyau central d’Al-Qaïda semble être divisé en deux branches, l’une “politique”, chargée de fixer les objectifs stratégiques, de définir ce qui est licite ou ne l’est pas et de mener un travail assez classique de propagande, l’autre “militaire”, chargée de coordonner des actions d’envergure ou particulièrement symboliques, de créer des cellules locales et de pourvoir à leur entraînement, et d’assister des mouvements affiliés.

La branche politique – Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, une dizaine de proches et quelques dizaines de membres d’un appareil de sécurité central chargé de la protection des dirigeants - se trouve sans doute quelque part entre le Pakistan et l’Afghanistan. Elle semble extrêmement mobile et peut se déplacer à son gré entre Karachi qui est, très probablement, l’un de ses centres (Al-Qaïda y possède, de longue date, des villas et des appartements achetés via des “coupe-circuits”), les provinces tribales du Nord-ouest du Pakistan et l’intérieur de l’Afghanistan. Elle jouit, au Pakistan, de complicités à haut niveau, entre autres au sein des services secrets et de l’armée, qui lui assurent une relative tranquillité. La capacité de déplacement de ces hauts dirigeants semble assez importante puisque plusieurs sources font état du fait que Ayman al-Zawahiri aurait été vu dans le Caucase dans le courant de l’hiver dernier (entre novembre 2002 et janvier 2003).

Il semblerait que des responsables “politiques” d’un rang moins élevé se soient dispersés dans d’autres pays (Yémen, Soudan, Iran, région du Caucase). De plus, d’autres dirigeants, moins liés au “centre” mais jouissant d’un grand renom, sont présents en Asie du Sud-est, qui est aujourd’hui l’un des principaux terrains d’action du mouvement du Djihad. Ces cadres sont probablement prêts à prendre la relève au cas où le noyau central serait anéanti.

La direction militaire, elle, se serait dispersée entre trois zones d’action principales: Asie du Sud, Caucase et Somalie. Dans le Caucase, des mouvements tchétchènes ont passé des accords opérationnels avec Al-Qaïda et auraient mis à la disposition de celle-ci plusieurs camps, en Tchétchénie mais surtout en Géorgie, dans les gorges de Pankissi. Les Moudjahidin tchétchènes et Al-Qaïda y partageraient leurs savoirs et expériences, notamment en matière d’utilisation d’armes chimiques à des fins terroristes, et y formeraient de nouveaux Djihadistes. On notera que la grande majorité des terroristes arrêtés à Paris et à Londres entre novembre 2002 et janvier 2003 dans l’affaire du complot du ricin (une tentative apparente d’utiliser ce poison violent dans des lieux publics tels que le métro) étaient passés par les gorges de Pankissi pour y suivre une formation accélérée à la fabrication et à l’utilisation d’armes chimiques et bio/bactériologiques.

D’après ce qui a pu être constaté par les services de renseignement actifs sur le terrain, les structures “dirigeantes” d’Al-Qaïda, qu’elles soient politiques ou militaires, observent des règles de sécurité très strictes: les dirigeants vivent souvent dans les mêmes régions ou quartiers mais partagent rarement les mêmes abris, ils sont entourés d’un appareil de sécurité efficace, ils n’utilisent presque plus de moyens de communication techniques (par peur d’interceptions/repérages) et leur préfèrent des courriers humains. Cette technique a un avantage – limiter les risques de localisation par ELINT (Electronical Intelligence): interception et analyse des messages) et SIGINT (Signal Intelligence): analyse des flux de communication, dans le but, entre autres, de retracer des organigrammes et de procéder à des repérages géographiques) - mais elle présente également un point faible: l’identification et la pénétration des “seconds cercles” et une analyse systématique et attentive des filières de transport classique (lignes aériennes etc…) peut permettre de repérer les courriers et, en les mettant sous surveillance, d’arriver à remonter jusqu’à la structure centrale.

II.3.1.1. Le cas particulier de l’Iran

On notera enfin que certains cadres militaires et politiques d’Al-Qaïda sont présents en Iran, où les autorités prétendent les maintenir en détention et être disposées à les extrader. Les services spécialisés américains et européens estiment toutefois que ces personnes jouiraient, en fait, d’une grande liberté de mouvement et de contact qui leur permet de poursuivre leurs activités de coordination. Selon des informations concordantes et recoupées parvenues depuis 2002 à différents services de renseignement occidentaux, Al-Qaïda jouirait également, en Iran, de l’usage d’un véritable camp de transit et de repos qui accueillerait, en permanence, une centaine de cadres de haut niveau de l’organisation. De plus, Téhéran, au cours des vingt derniers mois, aurait accordé, en toute connaissance de cause, des visas et des facilités de transit à des courriers et autres responsables de la structure centrale d’Al-Qaïda.

Cette politique, qui se justifie probablement par le fait que l’Arabie saoudite – l’une des principales cibles d’Al-Qaïda – reste un adversaire naturel pour la République islamique d’Iran, ne suffit pas à faire de ce pays une zone abritant un centre de commandement de la mouvance du Djihad, mais pose de nombreuses questions quant à un éventuel double jeu iranien.

Il est probable toutefois que les attentats qui se sont produits en août 2003 en Irak et qui visaient entre autres la direction de la communauté chiite de ce pays sont de nature à faire rapidement évoluer cette position.

II.3.2 L’autonomie des réseaux locaux

Le mouvement du Djihad en général et Al-Qaïda en particulier ont toujours laissé une large autonomie d’action aux exécutants et aux réseaux affiliés. La mouvance fonctionne, comme on l’a déjà expliqué dans le cadre de cette étude, comme un système de “franchise”. Le membre ou l’organisation adhérent prête le “bayyat” (serment islamique d’obéissance et de fidélité) à Oussama Ben Laden, puis reçoit, si nécessaire, une formation (celle-ci est multiple: techniques générales de combat et de guérilla, techniques spéciales (NBC), utilisation des moyens de communication et cryptologie, règles de la sécurité et de la clandestinité). Une fois celle-ci accomplie, le “franchisé” repart, dans la plupart des cas, vers son lieu naturel d’activité. Il y mènera des actions à caractère local justifiées par son combat spécifique, mais également des attentats plus ciblés ou de plus grande ampleur pour le compte de l’ensemble de la mouvance. Pour mener ces dernières actions, le franchisé n’a pas toujours besoin de recevoir d’ordres précis tant qu’il agit dans le cadre général tracé par OBL et son entourage ou contre des objectifs “licites” et désignés comme tels, même de manière générale (par exemple: “les intérêts américains”), par le “Centre”.

Cette autonomie s’est encore accrue ces derniers mois.

Mais on sait également, soit que cela apparaisse clairement dans différentes procédures judiciaires en cours, soit que cela ressorte d’interceptions techniques ou encore de renseignement collecté à la périphérie de la mouvance, que certaines actions particulières sont directement inspirées voire ordonnées et organisées par le “Centre”, c'est-à-dire par OBL, l’un de ses lieutenants ou un chef militaire de haut rang du “noyau central”. Ce fut le cas, entre autres, pour les attentats de Djerba (1.04.02) et de Karachi (08.05.02), la tentative d’attentat de Richard Reid contre le vol Paris-Miami (décembre 2001), les tentatives d’attentats au ricin de Paris et Londres l’hiver dernier et, sans doute, les attentats de Riyad (mai 2003) et Bagdad (août 2003). Ceci implique que le “Centre” soit tenu informé, en temps réel, des progrès accomplis dans le choix des cibles et la préparation pratique des attentats.

II.3.3. L’émergence de nouveaux dirigeants d’envergure internationale: l’exemple de Abu Musab al-Zarqawi et Saif al-Adel

Il est une règle universelle qui veut que les périodes de crise bénéficient aux ambitieux et permettent à de nouveaux “leaders naturels” d’émerger. Ce cas se vérifie, entre autres, au sein de la mouvance du Djihad ou dans la sphère militaire en tout cas (la sphère “politique” semble rester assez stable) où plusieurs nouveaux dirigeants ont émergé ou ont été appelés à jouer un rôle plus important. L’un de ces dirigeants est Abu Musab al-Zarqawi.

II.3.3.1 Abu Musab al-Zarqawi

Abu Musab al-Zarqawi a commencé à se faire connaître depuis 1999 et en est arrivé, ces deux dernières années, à prendre une telle importance que l’on peut voir en lui l’un des futurs grands dirigeants de la mouvance du Djihad au plan international, voire, un jour, un ersatz de la figure emblématique d’Oussama Ben Laden. Al-Zarqawi – alias “Cheikh Fedel Nazzel Khalayleh” - a accédé à une renommée mondiale après que le Secrétaire d’Etat Colin Powell eut cité son nom devant le Conseil de Sécurité de l’ONU pour illustrer les liens existant entre l’Irak et le terrorisme international.

D’origine palestinienne, né en Jordanie, Zarqawi est un vétéran du Djihad contre les Soviétiques, dans les années quatre-vingt, et appartient donc à la génération des “Afghans de la première époque” à laquelle nous faisions allusion plus haut.

Dirigeant le groupe islamiste Jund Al-Shams (“Soldats du Levant”, une organisation affiliée à Al-Qaïda et basée en Jordanie et en Syrie), il a été inculpé par défaut, à Amman en 1999, pour avoir planifié, à l’occasion du passage au deuxième millénaire, des attentats contre des cibles américaines et israéliennes, ainsi que contre des lieux de culte chrétiens. Revenu en Afghanistan, il y dirigea alors un camp spécialisé dans la formation des Djihadistes à l’utilisation des moyens chimiques et biologiques; il est considéré par les services de renseignement, les policiers et les juges anti-terroristes français et britanniques comme le “cerveau” des tentatives d’attentats au ricin déjoués fin 2002 à Londres et Paris.

Après la dispersion des camps afghans, il a été vu dans le Caucase (gorges de Pankisi) et en Irak (région contrôlée par Ansar Al Islam, dans le Nord du Pays): il continuait à diriger, dans ces deux endroits, des camps de formation au terrorisme chimique et bactériologique.

Zarqawi est un authentique “internationaliste”, dont les réseaux couvrent une bonne partie de la planète. On trouve ses traces ou celles de ses opérateurs aussi bien en Europe (Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie) qu’au Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Jordanie, Turquie). Plus d’une centaine de ses hommes auraient été arrêtés ces deux dernières années.

Quatre affaires distinctes permettent de mieux discerner l’étendue, les ramifications et les centres d’intérêt des réseaux directement contrôlés par al-Zarqawi:

- 15 février 2002: arrestation en Turquie de Mustapha Hassan, Ahmed Mahmud et Firas Suleiman. Formés en Afghanistan, les trois hommes devaient mener une action suicide en Israël, qu’ils comptaient gagner en traversant la Turquie, la Syrie et la Jordanie. Tous trois étaient membres du groupe islamique BEYYIAT-EL-IMAM, affilié à Al-Qaïda mais avaient reçu leurs ordres de Zarqawi;

- Avril 2002: une cellule du groupe al-TAWHID est démantelée en Allemagne (une dizaine d’arrestations). Elle était spécialisée dans la logistique (fourniture de faux papiers pour faciliter le transit de terroristes islamistes d’Afghanistan et du Pakistan vers l’Europe) mais planifiait également des attaques contre des objectifs américains et israéliens. Le fonctionnement de la cellule était contrôlé par Zarqawi;

- Octobre 2002: une cellule contrôlée par Zarqawi assassine, à Amman (Jordanie), Lawrence Fowley, un cadre de l’USAID (U.S. Agency for International Development).

- Novembre/décembre 2002: arrestations à Paris et Londres de neuf terroristes préparant des attentats au ricin dans des lieux publics. Ils avaient été formés par Zarqawi.

Outre son activisme forcené et sa rapide ascension dans les cercles du Djihad, l’une des raisons de s’intéresser de près aux activités de Abu Musab al-Zarqawi est que son itinéraire récent jette une lumière troublante sur les relations entretenues avec Al-Qaïda par les autorités de divers pays musulmans. Ainsi, depuis 2002, Zarqawi, qui avait été blessé à une jambe en Afghanistan (il a été amputé, à Bagdad, début 2002), a circulé et résidé en Irak, en Iran, en Syrie et au Liban où il aurait eu des contacts avec le Hezbollah dans le camp de Aïn El-Helloueh, proche de la ville côtière de Saïda.

II.3.3.2 Saif al-Adel

Comme al-Zarqawi, Saif al-Adel n’est pas précisément un nouveau venu sur la scène de la mouvance du Djihad, mais plutôt un cadre expérimenté que les aléas de l’intervention en Afghanistan ont amené sur le devant de la scène.

Membre du groupe des conseillers d’Oussama Ben Laden et du “Comité militaire” d’Al-Qaïda, al-Adel a succédé à Mohammed Atef comme chef militaire du noyau central de la mouvance du Djihad, lorsque ce dernier a été tué, à Kaboul, à l’automne 2001. Cette promotion fait de lui le “numéro 3” d’Al-Qaïda, juste derrière Oussama Ben Laden et Ayman al-Zawahiri. Il avait été inculpé aux Etats-Unis, par un grand jury fédéral, le 20 décembre 2000, pour sa participation à divers attentats terroristes et son nom figure sur la liste des “most wanted terrorists” du FBI avec une récompense pouvant atteindre 25 millions de dollars pour toute information conduisant à sa capture ou à sa condamnation.

Comme Mohammed Atef, Saif al-Adel est d’origine égyptienne; il a servi dans les forces spéciales du Caire avant de rejoindre le Djihad islamique égyptien puis de gagner l’Afghanistan où il a notamment été l’un des responsables de la protection rapprochée d’Oussama Ben Laden. Il a longtemps opéré en Afrique où il aurait été, notamment, l’organisateur de l’embuscade dans laquelle 18 soldats américains ont péri, à Mogadiscio (Somalie), en octobre 1993.

Avant l’intervention de la coalition en Afghanistan, il a été l’un des responsables de la dispersion des effectifs du noyau central et s’est personnellement engagé dans les quelques combats qui ont précédé la chute de Kandahar.

Il a notamment résidé en Iran après le début de 2002 et y a été “arrêté” en mai 2003.

II.4. La question des finances: pas d’optimisme exagéré

On évoque souvent la question du financement d’Al-Qaïda et il est devenu banal de voir l’un ou l’autre responsable de la lutte anti-terroriste se féliciter des progrès faits, ces deux dernières années, dans le gel de fonds soupçonnés de pouvoir alimenter les mouvements terroristes. Et, de fait, des centaines de millions de dollars, voire plus, ont été placés sous séquestre depuis le 11 septembre 2001.

Même s’il n’y a pas lieu de regretter que des fonds soient rendus indisponibles pour l’activité terroriste, nous ne sommes pas convaincus qu’il y a là un progrès décisif dans la lutte anti-terroriste. En fait, Al-Qaïda fonctionne sur deux modes de financement concurrents.

Il y a d’abord un “macro-financement” faisant rentrer des sommes importantes dans les caisses du noyau central par des donations ou le détournement des fonds collectés à des fins charitables et humanitaires. Ce macro-financement était nécessaire à l’entretien et à la survie des camps d’entraînement d’Afghanistan, à la vie de la structure centrale (la clandestinité coûte cher, il faut acheter des habitations, des véhicules) et pour se procurer des armes sophistiquées. Le gel de fonds islamistes a partiellement réduit ce macro-financement mais l’on remarquera que, n’ayant plus à faire face aux frais des grands camps dont elle disposait en Afghanistan, Al-Qaïda peut concentrer ses dépenses. Par ailleurs, on sait que des flux importants (provenant entre autres de riches familles de la péninsule arabique acquises aux idées d’Oussama Ben Laden) continuent à alimenter les caisses centrales de l’organisation. D’autre part, celle-ci a pu évacuer d’Aghanistan (vers le Pakistan puis vers l’Afrique – Soudan et, sans doute, Somalie – et l’Asie) la totalité de son “trésor de guerre” qui était constitué d’importantes réserves d’or, de devises étrangères et de diamants. On ne possède aucun chiffre sur le volume de ce trésor de guerre mais il a pu être évalué par certains à plusieurs dizaines de millions de dollars. Et cette réserve stratégique et les flux non interrompus assurent la survie de la (des) structure(s) centrale(s) pour l’avenir prévisible. On notera que d’importantes tractations commerciales portant sur des diamants ont été constatées en Russie, au début de 2003, par divers services compétents qui les relient à l’appareil financier d’Al-Qaïda.

Tout aussi important est le “micro-financement” qui, lui, sert à financer les attentats. Contrairement à une idée reçue, ces attentats ne coûtent pas cher. D’après les enquêtes américaines, on sait aujourd’hui que l’ensemble de la préparation des attentats du 11 septembre 2001, qui s’est étalée sur trois années, n’a pas coûté plus de 500 000 dollars ou peut-être même, selon de nouvelles estimations, pas plus de 300 000 dollars. Quant aux autres attaques commises depuis le 11 septembre et dont certaines, sans atteindre l’ampleur des attentats américains, ont été particulièrement meurtrières, leur coût unitaire doit être compris dans une fourchette allant de quelques milliers à 25 000 dollars. Le micro-financement nécessité par ces actions est assuré par de petits vols et escroqueries (on constate souvent que des cellules d’Al-Qaïda se livrent tout à la fois à des préparatifs d’attentats et, par exemple, à des escroqueries à la carte de crédit ou au chèque volé…), par une sorte d’impôt révolutionnaire payé localement, entre autres en Europe, par des bandes et des gangs via des mosquées complices de la mouvance. Il est impossible de tarir ces micro-financements. Du reste, une fois de plus, on renverra aux chiffres: le gel de sommes extrêmement importantes n’a pas empêché Al-Qaïda et ses organisations affiliées de réaliser plusieurs dizaines d’attentats depuis le 11 septembre 2001 et d’en planifier de nombreux autres qui, heureusement, ont été déjoués.

II.5. La troisième phase (2002-…): le retour à l’offensive

La troisième phase de la restructuration d’Al-Qaïda et de la mouvance du Djihad, celle du “retour à l’offensive”, intervient dès les premiers jours de 2002, on pourrait même dire dès les derniers jours de 2001: le 22 décembre 2001, c’est par un coup de chance – et grâce à l’attention et au courage de quelques passagers et de son équipage - qu’un avion assurant la liaison Paris-Miami n’a pas sauté en vol. Si Richard Reid, alias “Shoe Bomber”, n’avait pas été maîtrisé, cet attentat aurait été le premier réussi de l’”après 11 septembre”.

L’affaire “shoe Bomber” aurait pu faire sourire - n’eut été le drame évité de justesse - tant son principal protagoniste semble avoir fait preuve d’amateurisme. Ce serait ignorer que Richard Reid représente, même maladroitement, l’une des menaces les plus sérieuses envisagées à l’heure actuelle par les services de sécurité: celle du “Moudjahidin non aligné” ou du terroriste isolé, que nous aborderons plus loin dans le cours de ce rapport.

Mais dès le 22 janvier, un attentat touchait le Centre américain de Calcutta (Inde), le 23 janvier, Daniel Pearl, journaliste au “Wall Street Journal” était enlevé puis assassiné dans d’épouvantables conditions, le 17 mars, un attentat à la grenade, dans un temple protestant du quartier diplomatique d’Islamabad, faisait cinq morts et une cinquantaine de blessés.

Il s’agissait dans un premier temps, pour Al-Qaïda et ses sympathisants de donner un signe de vie, de prouver que l’offensive alliée n’avait pas eu raison de la mouvance (attentat raté de “Shoe Bomber”, attaques de Calcutta et d’Islamabad) ou encore de se protéger: il semble que le journaliste Daniel Pearl ait pu être sur une piste brûlante lorsqu’il a été kidnappé. Le fait qu’il ait été américain et juif a, évidemment, augmenté encore la valeur de sa mort aux yeux de ses bourreaux.

Mais ces attaques et celles qui vont suivre, jusqu’aux derniers attentats commis en Irak au mois d’août 2003, permettent de “lire” la tactique de la mouvance du Djihad en découvrant les cibles visées.

II.5.1 Les cibles visées depuis janvier 2002 et la pratique de la “cible multiple”

On ne s’intéressera ici qu’à 34 des attentats les plus importants ou les plus symboliques réalisés par Al-Qaïda et la mouvance du Djihad depuis janvier 2002, et l’on ne citera que les attentats réussis, mais les attentats qui ont échoué ou qui ont été déjoués confirment ces tendances générales. Les attentats commis en Israël et dans les territoires autonomes ne sont pas repris dans cette analyse, à une exception près, celle de l’attentat suicide contre le bar “Mike’s Place”, commis par des ressortissants britanniques.

Par ordre d’importance, les cibles visées étaient les suivantes:

Présence américaine et occidentale en Afghanistan et au Pakistan: 8 attentats (22 janvier 2002: Centre américain de Calcutta; 23 janvier 2002: enlèvement de Daniel Pearl; 17 mars 2002: attentat contre le temple protestant d’Islamabad; 8 mai 2002: attaque contre des ingénieurs et techniciens français à Karachi; 14 juin 2002: attaque contre le consulat américain de Karachi; 13 juillet 2002: attaque contre un car de touristes au Pakistan; 5 août 2002: attaque contre une école chrétienne dans le Nord du Pakistan; 28 février 2003: nouvelle attaque contre le consulat américain à Karachi).

Présence européenne et juive au Maroc: 5 attentats (16 mai 2002: cinq attaques suicides simultanées à Casablanca).

Présence russe en Tchétchénie: 5 attentats (24 décembre 2002: prise d’otages dans un théâtre de Moscou; 12 mai 2003: attentat suicide de Znamenskoïe; 14 mai 2003: attentat suicide contre Akhmad Kadyrov, administrateur de Tchétchénie; 5 juillet 2003: attentat suicide d’un commando féminin dans un concert rock à Moscou; 1er août 2003: attentat suicide contre l’hôpital militaire de Mozdok).

Présence occidentale en Irak et stabilisation de ce pays: 4 attentats (7 août 2003: attentat contre l’ambassade jordanienne à Bagdad; 19 août 2003: attentat contre le Q.G. de l’ONU à Bagdad; 29 août 2003: attentat suicide de Nadjaf; 2 septembre 2003: attentat suicide contre le Q.G. de la police de Bagdad).

Cibles israéliennes, juives ou “sionistes”: 3 attentats (11 avril 2002: attaque contre la synagogue de la Ghriba à Djerba (Tunisie); 28 novembre 2002: attaque contre un hôtel fréquenté par des Israéliens et contre un vol charter israélien à Mombassa (Kenya); 29 avril 2003, attentat suicide perpétré par des Britanniques d’origine pakistanaise au bar “Mike’s Place”, à Tel-Aviv).

Présence occidentale en Arabie saoudite et régime saoudien: 3 attentats (13 mai 2003: triple attaque suicide contre des résidences d’expatriés à Riyad), auxquels il convient de rajouter au moins deux attaques moins importantes ou moins symboliques mais ayant fait des blessés).

Présence américaine au Proche et au Moyen Orient (hors Irak et Arabie saoudite): 2 attentats (28 octobre 2002: assassinat du diplomate Lawrence Fowley à Amman; 30 décembre 2002: assassinat de trois missionnaires et médecins américains au Yémen) auxquels il convient d’ajouter 6 attentats mois importants ou moins symboliques, commis au Koweït et ayant fait des morts et des blessés.

Présence occidentale en Indonésie: 2 attentats (12 octobre 2002: attentat de Bali; 5 août 2003: attentat contre l’hôtel “Marriott” de Djakarta).

Nations Unies: 2 Attentats (2 août 2002: attaque contre un immeuble de l’ONU à Kaboul; 19 août 2003: attaque, déjà citée, contre le Q.G. de l’ONU à Bagdad).

Intérêts économiques occidentaux: 1 attentat (6 octobre 2002: pétrolier Limburg au large du Yémen).

Il apparaît clairement, à la lueur de cet examen superficiel, que, d’une part, les intérêts et ressortissants américains et occidentaux restent des cibles privilégiées de la mouvance du Djihad et que, d’autre part, les attentats dirigés en partie contre les “régimes impies” (gouvernements de pays musulmans qui sont sensés s’être détournés de l’islam et de ses valeurs) se multiplient.

Il ne s’agit toutefois ici que d’une lecture extrêmement rapide de choses qui sont extrêmement complexes, l’une des caractéristiques de la mouvance étant de privilégier les attentats à objectifs multiples. Ainsi, quand, la synagogue de la Ghriba est visée en Tunisie, en avril 2002, les terroristes ciblent tout à la fois le monde juif ET le gouvernement tunisien ET l’Allemagne (l’explosion se produit au moment où une vingtaine d’Allemands visite la synagogue. Ils en seront les principales victimes. Or, l’Allemagne est étroitement alliée aux Etats-Unis…) ET l’industrie du tourisme. A Bali, en octobre 2002, en frappant une boîte de nuit fréquentée par de jeunes touristes, ils visent l’Australie (qui comptera de nombreuses victimes, est une alliée des Etats-Unis et une puissance régionale) ET la minorité hindouiste de l’île qui est un obstacle aux plans d’établissement d’un Califat en Indonésie ET l’industrie du tourisme, etc. Cette pratique de la cible multiple est tellement répandue qu’elle est devenue une véritable signature de la mouvance du Djihad, à l’exception, à l’heure actuelle, de la Tchétchénie et de la zone israélo-palestinienne.

Les conclusions plus précises à tirer de cet examen superficiel des 34 attentats les plus spectaculaires ou meurtriers commis par la mouvance du Djihad depuis le 11 septembre 2001 quant à ses objectifs à venir seront exposées dans le troisième chapitre de cette étude.

II. 6. La politique de communication d’Al-Qaïda

En règle générale, les mouvements djihadistes ont toujours beaucoup communiqué: ils publient des journaux, des brochures idéologiques, des manuels pratiques, des communiqués de presse, des revendications.

Al-Qaïda n’échappe évidemment pas à la règle. Il est extrêmement intéressant de remarquer que la fréquence des communications du noyau central s’est fortement accélérée depuis 2001. Depuis 1993, Al-Qaïda a publié 103 textes de toutes tailles et de tous genres. Il y en a eu 24 avant 2001, 19 en 2001 et 90 depuis le 1er janvier 2002, soit 60 en 2002 et 30 pour les huit premiers mois de 2003.

Autre élément intéressant à signaler: depuis 1993, des cibles potentielles d’attentat ont été évoquées à 71 reprises dans les textes d’Al-Qaïda. A 27 reprises, les cibles citées étaient de type économique (ce point sera développé dans le chapitre suivant).

Cette politique de communication, exacerbée depuis le 11 septembre 2001, prouve, elle aussi, que Al-Qaïda reste bien vivante.

II.7. Conclusions

En résumé, il nous apparaît que le noyau central de la mouvance du Djihad (Al-Qaïda stricto sensu) et la mouvance elle-même, après une période de flottement qui a duré quelques mois, juste après le 11 septembre 2001, sont aujourd’hui totalement restructurés. Dispersée, appliquant des règles de sécurité strictes, Al-Qaïda a profité de son départ d’Afghanistan pour redistribuer ses Moudjahidin sur plusieurs zones de Djihad et les faire rentrer, pour certains, dans leurs pays d’origine. Elle a prouvé, au cours des 18 mois écoulés, qu’elle était capable d’investir de nouveaux champs du Djihad (par exemple, la Tchétchénie où elle n’intervenait jusque-là que marginalement) et de maintenir et de pratiquer des attentats d’ampleur et particulièrement symboliques avec un rythme soutenu. Ces caractéristiques rendent la mouvance plus dangereuse aujourd’hui qu’elle ne l’était avant le 11 septembre.


III. Les menaces de l'avenir

Dans ce chapitre, nous étudierons successivement les zones géographiques ou des Djihad vont se maintenir ou se développer grâce à l’intervention de la mouvance du Djihad internationaliste, puis nous nous intéresserons aux principaux pays occidentaux qui restent des cibles de la mouvance et, enfin, nous examinerons les modus operandi qui pourraient être ceux des Djihadistes dans l’avenir prévisible, y compris le recours à des Armes de Destruction Massive (ADM).

III.1. Ce que nous apprennent les cibles frappées depuis le 1er janvier 2002

De l’examen rapide des cibles frappées depuis janvier 2002, auquel nous nous sommes livrés à la fin du chapitre précédent, il est possible de tirer certains enseignements:

- Aucun attentat n’a eu lieu sur le territoire américain ou européen depuis le 11 septembre 2001. Ceci n’est évidemment pas dû à un désintérêt d’Al-Qaïda et de la mouvance du Djihad pour ces cibles naturelles, mais plutôt à l’excellence du travail défensif mené par les services de renseignement et de sécurité, la police et la justice: aux Etats-Unis, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en France, en Grande-Bretagne, en Italie, de nombreuses cellules logistiques et opérationnelles ont été mises hors d’état de nuire et des centaines de djihadistes ont été arrêtées. Cette “sanctuarisation” de l’Europe et des Etats-Unis est d’ailleurs probablement la première et la principale victoire de la lutte anti-terroriste depuis deux ans. Mais il ne faut pas s’y tromper: et les Etats-Unis et l’Europe restent des objectifs essentiels de la mouvance du Djihad, qui fera tout pour pouvoir y organiser un (des) attentat(s) importants(s) ou symbolique(s). Le retour progressif des Moudjahidin dispersés en Afghanistan et munis de passeports européens légitimes augmente cette probabilité.

- Ne pouvant frapper l’ennemi occidental chez lui, la mouvance du Djihad le traque dans les zones périphériques - Arabie saoudite, Indonésie, Maroc, Pakistan, Tunisie - et lui inflige des pertes humaines et matérielles importantes. Dans cette tactique, les intérêts américains restent les premiers visés: sur 34 attentats importants ou symboliques commis depuis le 11 septembre 2001, 15 visaient, principalement ou à titre accessoire, ces intérêts.

- Du même coup, elle fragilise des pans entiers de l’économie occidentale – tourisme, donc, transports aériens, donc, à terme, construction aéronautique, donc, à plus long terme, système bancaire pratiquant le leasing des avions et secteur des assurances etc. – et tend à réduire les échanges commerciaux et industriels entre le monde développé et le monde en développement. Outre l’affaiblissement de l’économie occidentale, l’effet pervers induit par cette tactique sera d’exclure encore un peu plus le monde en développement des bienfaits de la mondialisation mais de l’exposer en revanche à être frappé de plein fouet par ses effets néfastes. Il en résultera une augmentation de la masse des exclus et des désenchantés qui formeront un vivier naturel dans lequel la mouvance du Djihad pourra pêcher de nouveaux adhérents.

- Du même coup, toujours, la mouvance du Djihad internationaliste intègre les Djihad locaux et les renforce en attaquant à coups redoublés les “régimes impies” (Arabie saoudite, Indonésie, Maroc, Tunisie, etc.).

- La mouvance du Djihad a réussi à investir des champs sur lesquels, jusqu’à présent, elle était marginale, comme la Tchétchénie, tente de s’infiltrer dans le conflit israélo-palestinien et s’est frontalement attaquée à la monarchie marocaine. Il s’agit là de tendances qui sont appelées à durer.

- Il apparaît, en août 2003, que la mouvance du Djihad est finalement arrivée à s’imposer comme un acteur de la crise irakienne.

III.2. Les zones géographiques de développement du Djihad

Les zones sur lesquelles le Djihad continuera à se développer dans un avenir prévisible sont au nombre de cinq:

- La zone afghano-pakistanaise;

- Le Proche et le Moyen-Orient (et principalement la zone israélo-palestinienne, l’Irak et la péninsule arabique);

- L’Asie du Sud-est (Indonésie et pays avoisinants);

- Le Caucase;

- Le Maghreb.

III.2.1. La zone afghano-pakistanaise

A) L’Afghanistan

La résistance à l’occupation de l’Afghanistan et l’opposition à tout changement démocratique dans ce pays a continué sans interruption depuis l’hiver 2001. Certes, les troupes de la coalition continuent à contrôler le pays, mais ce contrôle semble parfois bien théorique et ressemble, par bien des aspects, à celui qu’exerçaient les Soviétiques dans les années 1979-1989: la Coalition contrôle les villes principales, les nœuds routiers et les grands axes de communication, mais ce contrôle est essentiellement diurne. Dès la nuit tombée, les Moudjahidin se déplacent avec une grande liberté, y compris dans les villes. En conséquence, les embuscades ne diminuent pas et il ne se passe guère de semaines sans que les forces alliées aient à déplorer des blessés ou des morts. L’administration elle-même n’est pas très sûre, ainsi qu’en témoignent les attentats commis contre des dirigeants de l’équipe de transition, au premier chef Hamid Karzaï lui-même. Le fait que la protection rapprochée d’Hamid Karzaï et de ses principaux collaborateurs ait dû être confiée à des membres des forces spéciales américaines plutôt qu’à des Afghans parle de lui-même.

Ces attaques incessantes sont le fait de partisans des taliban, de membres de certaines tribus hostiles à la présence occidentale en Afghanistan et d’éléments djihadistes internationalistes minoritaires.

Des signes encourageants existent cependant, qui prouvent qu’une partie de la population soutient les efforts de démocratisation, mais, étant donné le contexte politique et la nature du pays, de même que son histoire, nous estimons que ce Djihad est appelé à continuer.

B) Le Pakistan

Plusieurs attentats importants et meurtriers ont eu lieu au Pakistan depuis janvier 2002. Ils sont en partie liés à la question afghane mais soulignent également que le régime du Président Musharaf, “vendu à l’Occident”, reste un objectif privilégié des Djihadistes. Ceux-ci lui reprochent d’avoir aidé la coalition dans la guerre contre l’Afghanistan, mais aussi de se livrer à une traque décidée des cellules terroristes.

La situation politique pakistanaise, même après les élections de 2002 (qui ont, d’ailleurs, vu une nette progression des formations islamistes “traditionnelles”) reste tendue et instable. D’autant plus que la mouvance intégriste et même les Djihadistes peuvent bénéficier de soutiens actifs au sein de l’appareil de sécurité (ISI), de l’armée et des milieux universitaires ainsi qu’auprès d’une partie de ceux qui sont scandalisés par la corruption endémique du pays.

Le fait que de nombreuses arrestations importantes aient eu lieu en Afghanistan et que l’on n’y ait plus constaté d’attentat important ou symbolique depuis 2003, peut être interprété comme une évolution positive mais la prudence reste de mise.

On notera également que l’existence d’un Djihad local historique (au Cachemire*) et le soutien que lui ont toujours manifesté les autorités d’Islamabad, entretient le climat délétère, favorable à l’action armée, qui règne dans une partie des élites et de la population locales.

C) Les risques de contagion

On pourrait craindre que le djihad Afghan ne “déborde” sur le Nord et ne ranime certains Djihad locaux en Asie centrale ex-soviétique (entre autres en Ouzbékistan), mais étant donné le contrôle total de la population par les gouvernements dictatoriaux locaux et la forte présence russe dans la région, le risque, s’il n’est pas inexistant, semble au moins extrêmement réduit.

III.2.2. Le Proche et le Moyen Orient

A) La péninsule arabique

La déstabilisation de la péninsule arabique et, singulièrement, de l’Arabie saoudite était l’un des axes de base de la stratégie d’Al-Qaïda depuis plusieurs années et le restera dans l’avenir prévisible. Le terrain, il est vrai, est particulièrement propice: la dynastie des Saoud doit affronter de longue date un islamisme armé qui trouve un certain écho dans la population.

On se souviendra ainsi de l’affaire de La Mecque, en novembre 1979 (le 20 novembre 1979, Jouhayman al-Otaibi, le Mahdi (“inspiré de Dieu”) Mohamed al-Qahtani et 200 à 300 Ikhwan (“Frères”) prenaient en otage 130 pèlerins. Il s’agissait de la première remise en cause spectaculaire de la famille régnante. On soulignera que la Cour, habituellement tellement à cheval sur le dogme transigea à cette occasion pour sauver les meubles en “convertissant” à la va-vite les gendarmes du GIGN français afin qu’ils puissent opérer dans l’enceinte sacrée de la Grande Mosquée, dont l’accès est strictement réservé aux musulmans).

Si la tentation du Djihad pouvait, toutefois, sembler très marginale, en 1979, il n’en est plus de même aujourd’hui alors que l’Arabie saoudite doit faire face à des problèmes économiques graves liés, pour l’essentiel, à un déséquilibre démographique. En moins de 20 ans, le PIB par habitant est passé de 16 500 USD à un peu plus de 10 000 USD. On ne dispose plus de statistiques officielles fiables depuis 1992, mais les experts estiment généralement le taux de chômage des hommes entre 25% et 30% alors que, chaque année, le marché du travail doit absorber 200 000 nouveaux arrivants âgés de 20 ans. On sait que le facteur économique n’est jamais le principal facteur de développement de l’islamisme radical, mais il est évident qu’il y a ici une bombe à retardement sociale: la frustration des jeunes diplômés, le chômage, la misère de certains élargissent notablement la base de recrutement des organisations islamiques (elles peuvent également puiser dans le vivier que représentent les millions d’immigrés présents dans le royaume).

Les organisations islamistes radicales sont, aujourd’hui, en Arabie saoudite, au nombre de cinq (IRO: Islamic Revolutionary Organization, CDLR: Committee for the Defense of the Legitimate Rights, IRM: Islamic Reforme Movement, IRM: Islamic Resurgence Movement, Al-Qaïda), mais nous ne retiendrons que celles qui prônent ou pratiquent la lutte armée:

- IRO – Islamic Revolutionnary Organization (Munazamat al-thawra al-Islamiya)

Cette organisation clandestine chiite, très proche des positions de Téhéran, dit avoir abandonné la lutte armée depuis 1982, mais certains de ses membres auraient été mêlés à plusieurs attentats ces dernières années, dont celui d’Al-Khobar en 1996;

- CDLR- Committee for the Defense of Legitimate rights

Créé en 1993, le CDLR s’est fortement radicalisé suite aux persécutions subies par son chef spiritual, Mohamed al-Maasari. Il épouse aujourd’hui une rhétorique très proche de celle d’Oussama Ben Laden mais son influence semble négligeable. Le CDLR est accusé par certains de ses anciens membres d’être responsable de l’attentat de Riyad, le 13 novembre 1995;

- Al-Qaïda

Longtemps protégée par le responsable des services de renseignement, le prince Turki al-Fayçal, Al-Qaïda continue, incontestablement, à jouir de nombreuses sympathies en Arabie saoudite, y compris dans certains cercles très proches du pouvoir.

Entre ces trois organisations rivales, une certaine forme d’émulation peut également se développer et déboucher sur une course à la violence. En tout état de cause, depuis quelques années, les attentats se sont multipliés en Arabie saoudite:

- 13 novembre 1995: attentat contre un centre d’entraînement de la garde nationale, à Riyad: 5 soldats américains et deux Indiens sont tués;

- 25 juin 1996, attentat contre les immeubles abritant des soldats américains à Al-Khobar: 19 morts, 500 blessés;

- Août 2000: un policier est tué dans une tentative d’attaque contre un “coumpound” américain;

- 15 novembre 2000, un Britannique est blessé dans une explosion à Al-Khobar;

- 17 novembre 2000: un ingénieur anglais est tué et sa femme grièvement blessée dans l’explosion de leur véhicule, à Riyad;

- 22 novembre 2000: trois blessés dans une nouvelle explosion à Riyad;

- 14 janvier 2001: une bombe est désamorcée peu avant son explosion, à Riyad;

- 15 mars 2001: une bombe explose à Riyad, pas de victimes.

Enfin, le triple attentat suicide de Riyad, en mai dernier, a obligé les autorités saoudiennes à admettre, enfin, certaines réalités et à se départir de la position intenable qui était la leur depuis plusieurs années en matière de terrorisme islamique et qui consistait à mettre tous les actes de violence commis contre les Occidentaux sur le compte de “règlements de comptes liés au trafic d’alcool”. De même, la gravité de la situation et les tensions existant dans les relations avec les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001 ont interdit à Riyad de “régler le problème” au plus vite, afin d’empêcher toute véritable enquête, comme cela avait été le cas lors d’un précédent attentat, le 13 novembre 1995 (pour rappel, après l’attentat qui avait tué cinq soldats américains et deux Indiens dans un centre d’entraînement de la garde nationale, à Riyad, le 13 novembre 1995, les suspects avaient été décapités avant de pouvoir être interrogés par une équipe du FBI dépêchée sur place. La plupart des analystes du terrorisme en avaient conclu, à l’époque, que la Cour cherchait à camoufler les divergences graves existant au sommet du pouvoir quant aux relations avec l’islamisme armé) ou d’ignorer purement et simplement les demandes de renseignements des autorités américaines comme après l’attentat d’Al Khobar, le 25 juin 1996.

Nonobstant les communiqués triomphants des autorités qui affirment avoir “éradiqué” la cellule terroriste qui avait planifié l’attentat de Riyad, il semble toutefois qu’une simple réponse répressive ne puisse venir à bout de la nébuleuse armée qui s’est constituée dans le pays et semble y être bien implantée. Du reste, les diverses arrestations qui ont lieu en Arabie saoudite depuis l’attentat peuvent se lire de deux façons très différentes: soit comme un succès des services spécialisés, soit comme la preuve de l’importance des réseaux terroristes.

On notera enfin que le nouveau discours qui se développe aux Etats-Unis vis-à-vis de l’Arabie saoudite est de nature à isoler le régime et accentuer la crise en cours à Riyad. Ainsi, le 26 juin 2003, à Washington, un hearing sur le terrorisme, dirigé par le Sénateur Jon Kyl, mettait directement en cause l’Arabie. L’expert David Aufhauser représentant le département du trésor y déclarait: “In many ways [Saudi Arabia] is the epicenter for the financing of Osama Bin Laden’s Al qaeda network and other terrorists movements. (...) Severe and uncompromissing Wahhabi movement is a very important factor to be taken into account when discussing terrorist financing” [6]. D’après diverses études, entre 1975 et 2002, l’Arabie saoudite aurait dépensé, dans le monde, au moins 70 milliards de dollars en aides diverses (et probablement plus si l’on tient compte des donations privées): il est impossible de déterminer avec exactitude quelle part de cette manne a été divertie vers le financement de la mouvance du Djihad. L’un des principaux vecteurs de ces flux financiers est la fondation al-Haramain, la plus importante organisation caritative saoudienne. Après les attentats de Riyad, le 12 mai dernier, le gouvernement a fermé dix bureaux de la fondation dans le monde et a purgé sa direction, ce qui semble indiquer que, confrontée à une menace qu’elle ne peut plus nier, la Cour a décidé de trancher dans le nœud des contradictions au sommet du pouvoir.

Cela ne suffira probablement pas, toutefois, à empêcher d’autres attentats anti-occidentaux ou dirigés directement contre les autorités locales.

L’un des principaux motifs d’inquiétude réside dans la personnalité de celui qui semble être l’un des plus importants protagonistes des derniers attentats. Samir Taufik Shalbi, arrêté fin mai à Riyad, un Egyptien né à Port Saïd, est copte et s’est converti à l’islam. A Port Saïd, il avait rejoint une cellule de la Jamaa Islamiya qui l’aurait envoyé en Arabie saoudite avec d’autres, au début de 2002. La Jamaa Islamiya et d’autres organisations, entre autres asiatiques, appartenant à la mouvance du Djihad auraient, ainsi, envoyé sur place de nombreux Moudjahidin qui, se faisant passer pour des travailleurs immigrés (une catégorie de population “transparente” pour les autorités locales, tant qu’elle respecte les prescrits religieux), auraient pu créer des dizaines de cellules terroristes prêtes à passer à l’action parmi les cinq ou six millions de travailleurs immigrés présents dans le pays.

On notera également que les Djihadistes jouissent de possibilités de repli importantes au Yémen. Au sein des tribus frontalières, Oussama Ben Laden (dont la famille, avant de s’installer en Arabie saoudite, était yéménite) et Al-Qaïda conservent de vives sympathies. C’est d’ailleurs dans cette région qu’a été fait prisonnier un autre organisateur présumé des attentats de mai 2003, Ali Abd al-Rahman al-faqa’si al-Ghamdi (alias: Bassam Abu Bakr al Azdi) très proche de Oussama Ben Laden. Il s’est rendu, le 26 juin, au ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Nayef, après que des chefs de sa tribu avaient négocié des conditions de détention décentes et aient obtenu la garantie qu’il ne serait ni torturé ni exécuté. On notera que deux des pirates de l’air du 11 septembre, Ahmed Al-Ghamdi et Hamza al-Ghamdi provenaient, eux aussi, de la puissante tribu des Al-Ghamdi. Suite aux accords passés entre cette tribu et Riyad, 44 autres terroristes présumés se sont rendus (dont quatre femmes saoudiennes, ce qui constitue un élément nouveau).

On n’oubliera pas, de plus, que des cellules terroristes et des réseaux (mais de moindre importance) sont également présents dans les pays voisins: Emirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar.

B) L’Irak

Des contacts auraient eu lieu, dans le passé, entre Al-Qaïda et l’Irak afin de former quelques spécialistes de la guerre bactériologique et chimique. On sait par ailleurs qu’Al-Qaïda entretient des liens avec l’organisation Ansar Al-Islam, présente dans le Nord de l’Irak, où elle a été utilisée par les services spéciaux de Saddam Hussein pour combattre la rébellion kurde.

Toutefois, les diverses menaces proférées par Al-Qaïda contre l’intervention en Irak et les craintes que les services secrets occidentaux nourrissaient à cet égard ne s’étaient pas concrétisées. C’est désormais chose faite.

Depuis mai 2002, il existe en Irak, une guérilla menée par des fidèles de Saddam Hussein (anciens miliciens du parti Baath, anciens membres des divers services de sécurité, de la Garde républicaine et de la Garde républicaine spéciale, “Feddayin de Saddam) dont l’action se traduit par des embuscades, des fusillades, le noyautage de manifestations publiques de mécontentement qui dégénèrent, des attentats à la bombe contre des véhicules et des infrastructures. Cette guérilla n’a rien à voir avec la mouvance du Djihad et cessera probablement assez rapidement si Saddam Hussein est capturé ou tué.

Mais depuis août 2003, une nouvelle activité armée a fait son apparition. Par son modus operandi (attentats suicides), par certaines de ses cibles (entre autres, la communauté chiite) et par la personnalité de ceux de ses protagonistes qui ont été arrêtés, cette activité se rattache clairement à la mouvance du Djihad, qu’il s’agisse d’éléments d’Ansar Al-Islam, d’opérateurs directement délégués sur place par Al-Qaïda stricto sensu ou encore de membres d’un nouveau réseau encore inconnu.

A ce jour, cette mouvance s’est rendue coupable de cinq attentats, dont trois particulièrement meurtriers:

- 7 août 2003: attentat suicide au véhicule piégé contre l’ambassade de Jordanie à Bagdad (14 morts);

- 19 août 2003: attentat suicide au véhicule piégé contre le Q.G. de l’ONU à Bagdad (23 morts);

- 24 août 2003: attentat suicide contre l’entourage de l’ayatollah Mohammed Saïd al Hakim (oncle de Saïd Mohammed Bakr al-Hakim, qui sera tué cinq jours plus tard), dans ses bureaux proches du tombeau d’Ali (3 morts);

- 29 août 2003: attentat suicide au véhicule piégé contre la mosquée du tombeau d’Ali, plusieurs dizaines de morts dont l’ayatollah Saïd Mohammed Bakr al-Hakim, élément modéré et chef du Conseil Supérieur de la Révolution islamique en Irak (CSRII);

- 2 septembre 2003: attentat suicide contre le Q.G. de la police irakienne, à Bagdad (un mort).

On soulignera que la communauté chiite était directement visée par deux de ces attentats et que la volonté de frapper l’un de ses principaux responsables est évidente: on a trouvé sur l’un des auteurs présumés arrêtés, qui n’était pas de nationalité irakienne, un message annonçant “le porc a été tué”. On peut voir, tout à la fois, dans cette volonté de frapper les chiites, l’idée d’éliminer des dirigeants modérés favorables à la présence américaine ou encore un désir “d’épuration” face à la “dissidence” chiite qui a toujours été condamnée par les radicaux sunnites. Mais dans les deux cas, ces attaques ciblées seront probablement contre-productives: d’une part parce que la majorité de la population irakienne est chiite, d’autre part parce que ces agressions ne peuvent qu’éloigner Téhéran, d’une part, et le Hezbollah, d’autre part, de la mouvance du Djihad. Or, l’Iran est, nous l’avons vu, un point de passage (voire de repli) important pour la mouvance et singulièrement pour Al-Qaïda et, par ailleurs, de timides relations avaient commencé à s’établir entre le Hezbollah et la mouvance du Djihad. Mais on ne peut exclure que ces attentats aient été commis en accord ou au moins avec la complicité tacite de la tendance “dure” des Chiites de Moqtada Sadr qui avait appelé, le 18 juillet dernier, à la création d’une armée islamique pour chasser les “Américains et leurs valets du Conseil de gouvernement”.

A terme, et si elle n’est pas articulée à la tendance chiite dure, la mouvance du Djihad devrait donc probablement échouer en Irak, mais elle est capable, d’ici là, d’y commettre de très sérieux dégâts et de provoquer une véritable déstabilisation du pays aujourd’hui en pleine (et difficile) phase de reconstruction.

C) La zone israélo-palestinienne

Pendant plusieurs années, les organisations terroristes islamistes locales (Djihad Islamique et Hamas) n’avaient entretenu de relations qu’avec le Hezbollah libanais. A plusieurs reprises, pourtant, la mouvance du Djihad a tenté de manifester son intérêt pour la lutte palestinienne. Sans grand succès, il faut le dire. Certes, la cause palestinienne est extrêmement mobilisatrice dans les milieux extrémistes islamiques, mais aucune percée sur le terrain n’avait pu être constatée.

Depuis 2002, trois attentats clairement attribuables à la mouvance du Djihad ont visé des cibles rattachées symboliquement ou de fait au combat palestinien:

- Attaque contre la synagogue de la Ghriba à Djerba (Tunisie) en avril 2002;

- Attaque contre un hôtel fréquenté par des Israéliens et contre un vol charter israélien à Mombassa (Kenya) en octobre 2002;

- Attentat suicide perpétré par des Britanniques d’origine pakistanaise au bar “Mike’s Place”, à Tel-Aviv, en avril 2003.

De ces trois attentats, le dernier est le plus inquiétant: c’est la première fois, depuis trente ans, que des étrangers sont mêlés à un attentat, de surcroît à une “opération de martyre” sur le territoire israélien. On notera également qu’un ou plusieurs autres attentats du même type, organisé par Abu Musab al-Zarkawi (voir page22 ) ont été déjoués en février 2002, lorsque trois terroristes en route pour Israël ont été interpellés en Turquie.

A l’heure actuelle, il s’agit encore d’un phénomène extrêmement marginal, mais si la crise actuelle de l’autorité palestinienne et la mise en cause de la “Feuille de route” devaient déboucher sur une éventuelle nouvelle flambée de violence, alors toutes les craintes seraient à nouveau permises.

D) Le cas particulier du Liban

On notera, pour rappel, que des tentatives d’établissement de la mouvance du Djihad ont été signalées au Liban. Elle serait notamment présente au sein du camp d’Aïn El-Helwoué, non loin de Saïda, dans le Sud, mais aussi près de Tripoli (Nord du Liban) et y contrôlerait une petite organisation locale, Absat Al-Ansar. Mais ces tentatives ne sont pas vues d’un très bon œil par le Hezbollah qui, même s’il entretient des relations (d’ailleurs assez ténues) avec Al-Qaïda, ne tient pas à voir sa position dominante remise en cause.

On a toutefois assisté à des attentats anti-chrétiens attribuables à cette mouvance, le 21 novembre 2002 (un mort) et le 7 mai 2003 (un mort). Une semaine plus tard, les services de sécurité avaient démantelé un réseau, probablement lié à Absat Al-Ansar, qui projetait des attentats contre les intérêts occidentaux, notamment l’ambassade des Etats-Unis.

Sauf évolution inattendue, la mouvance du Djihad tendance “Al-Qaïda” ne nous semble pas promise à un grand avenir au Liban.

III.2.3. L’Asie du Sud-est

L’Asie du Sud-est est l’une des zones dans laquelle la mouvance du Djihad peut trouver le plus d’occasions d’agir et de complicité. Outre la facilité relative avec laquelle l’incompétence des services de sécurité locaux permet d’y frapper les intérêts occidentaux (voir les attentats de Bali en octobre 2002 et du Marriott de Djakarta, en août 2003), il s’y déroule, en effet, un Djihad local de portée régionale.

Plusieurs organisations de la mouvance du Djihad, toutes affiliées à Al-Qaïda et entretenant des liens étroits avec elle, poursuivent en effet le but de créer sur place, autour de l’Indonésie (aujourd’hui le pays musulman le plus peuplé du monde), un Califat (Etat islamique) qui regrouperait, outre l’Indonésie, la Malaisie et Singapour, une partie de la Birmanie, de la Thaïlande et des Philippines. Ce vaste projet ne peut évidemment se faire qu’en éliminant ou en marginalisant les communautés hindouistes, bouddhistes et chrétiennes présentes sur place, ce qui explique les fréquents massacres qui se sont produits dans cette région depuis des années. Deux puissances mondiales (l’Inde et la Chine) et une puissance régionale (l’Australie) ne laisseront probablement pas le Califat s’installer sous leurs fenêtres.

La principale organisation locale est le Jemaah Islamiyah (J.I.) d’Indonésie. Son existence est déclinée dans plusieurs pays voisins et il posséderait des cellules jusque dans des pays où la religion musulmane est extrêmement minoritaire: l’une de ces cellules a été démantelée en mai 2003 au Cambodge, où la population est bouddhiste à 95%. Une étude récente de l’International Crisis Group (I.C.G.) permet de mieux cerner le fonctionnement du J.I. [7]. Le J.I. a procédé à des dizaines d’attaques ces dernières années. Une opération en particulier a montré sa capacité à coordonner des campagnes complexes d’attentats: dans la nuit de Noël 2000, pas moins de 30 bombes ont explosé dans des églises ou chez des prêtres dans 11 cités indonésiennes réparties en 6 provinces. Le J.I. semble être organisé en cellules et avec une structure d’encadrement assez floue. La plupart de ses stratèges sont des Indonésiens vivant en Malaisie et des vétérans de l’Afghanistan. Ils dirigent, parfois de loin, des réseaux de coordinateurs qui sont chargés de répartir argent, armes et explosifs et se choisissent eux-mêmes des lieutenants qui seront les chefs des cellules de base dont ils auront recruté les membres. Les exécutants sont, en général, choisis peu avant les actions et sont souvent des jeunes gens issus de “pesantrens” (internats islamiques) ou d’écoles supérieures islamiques. Ces écoles sont, habituellement, dirigées par des religieux liés à la rébellion islamique des années 50. On notera que, jusqu’à l’attentat de Bali en octobre 2002, les actions du J.I. avaient, pour l’essentiel, touché les milieux chrétiens. Aujourd’hui, toutefois, on estime que le terrorisme pratiqué par le J.I. est plus global et rejoint ainsi les objectifs à moyen et long terme de la mouvance du Djihad et d’Al-Qaïda.

Enfin, le J.I. pourrait bénéficier de complicités au sein du renseignement militaire.

On remarquera enfin que l’arrestation du terroriste indonésien Ridouane Ben Isomuddin (mieux connu sous son nom de guerre de “Hambali”) le 11 août 2003, en Thaïlande, est l’un des coups les plus durs portés à la mouvance globale du Djihad depuis deux ans. Numéro deux présumé du J.I., Hambali est plus que probablement impliqué dans les attentats de Bali et de Djakarta, et les services secrets américains pensent qu’il avait été chargé de recruter des pilotes pour de nouveaux attentats anti-américains.

Malgré cette arrestation et la répression accrue qui a suivi les attentats de Bali et de Djakarta, nous estimons que l’Asie du Sud-est restera un terrain de prédilection de la mouvance du Djihad et d’Al-Qaïda dans un avenir prévisible, et ce autant pour des actions à caractère local que pour des attentats anti-occidentaux.

III.2.4. Le Caucase

L’implication de la mouvance du Djihad en Tchétchénie n’est pas nouvelle. Il a, certes, été de bon ton, durant longtemps, de faire la sourde oreille aux affirmations de Moscou qui claironnait sur tous les toits que la rébellion tchétchène était fortement liée au terrorisme international. Les exactions russes dans la région autant que l’incapacité de Moscou à en finir avec les rebelles permettaient de faire passer ces allégations pour de la pure propagande.

C’était, pourtant, ignorer les faits. Après la fin de la “première” guerre de Tchétchénie, la reprise des hostilités, est, en grand partie, due à l’arrivée sur place de Moudjahidin non tchétchènes, dirigés par le “Commandant Khattab”. Celui-ci, de son vrai nom Samer Ben Saleh Al Souiellem, est un ressortissant saoudien formé en Afghanistan et très proche d’Oussama Ben Laden. Khattab (qui sera tué en mai 2002) réorganise la guérilla tchétchène, la radicalise et lui enseigne les rudiments de la guerre non conventionnelle. C’est lui, notamment, qui apprendra aux Tchétchènes à combattre les blindés et les hélicoptères russes.

Dès 1999, des va-et-vient sont observés entre l’Afghanistan et la Tchétchénie, mais, à partir de la fin de 2001, c’est à une véritable transhumance que se livreront des centaines de Moudjahidin et de cadres de la mouvance du Djihad. Ils s’installent sur place (en Tchétchénie et dans les gorges de Pankissi de la Géorgie voisine) et font profiter les Tchétchènes de leur expérience. En échange d’un abri et de la concession de nouveaux camps de formation qui remplaceront ceux qui ont été perdus en Afghanistan, ils leur apprennent de nouvelles techniques d’attentats et promettent d’attaquer des cibles russes à l’étranger. Si ce dernier engagement n’a pas encore été tenu, on a assisté, depuis décembre 2002 ( prise d’otages dans un théâtre de Moscou) à plusieurs attentats suicides particulièrement importants (menés entre autres par des femmes) et qui sont tout à fait dans la lignée de ce que pratique habituellement la mouvance du Djihad.

Nous estimons que l’implication de la mouvance du Djihad en Tchétchénie se poursuivra dans un avenir prévisible.

III.2.5. Le Maghreb

De nombreux Moudjahidin et cadres de la mouvance du Djihad sont originaires du Maghreb, mais, jusqu’il y a peu, il ne s’y déroulait qu’un Djihad local, en Algérie, qui a d’ailleurs été particulièrement meurtrier puisqu’il aurait fait 200 000 morts en dix ans et reste assez virulent. On remarquera également que ce Djihad a été, avec l’apparition de la mouvance de Hassan Hattab, dissident du GIA qui devait créer le Groupe Salafaiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), l’un des premiers à s’internationaliser en portant la guerre terroriste sur le sol français et en créant, partout en Europe, des réseaux logistiques. La majorité de ces réseaux et de leurs acteurs ont été, ces dernières années, récupérés par la mouvance du Djihad et Al-Qaïda, auquel le GSPC est affilié.

S’il n’y a pas, à l’heure actuelle, de preuve de l’implication directe d’Al-Qaïda en Algérie, depuis 2002, un attentat a été commis en Tunisie (contre la synagogue de la Ghriba, en avril 2002) et, surtout, le Maroc, jusque là considéré comme assez tranquille, a été rattrapé par le terrorisme djihadiste et a été victime, le 16 mai 2003, de 5 attentats simultanés qui ont fait 41 morts et plus de cent blessés.

Cet attentat est d’autant plus inquiétant que, si la situation n’est pas rapidement maîtrisée, le Maroc pourrait être déstabilisé et participer à une déstabilisation globale de la région. La situation intérieure du Maroc autorise, il faut le dire, toutes les craintes.

Le pays est en effet en proie à une grave crise sociale économique qui a eu pour conséquence, entre autres, par la rupture du lien social provoqué par l’exode rural, de jeter dans les villes des centaines de milliers de jeunes sans perspectives ni références. La participation de l’opposition de gauche au gouvernement et le contrôle étroit de la pratique religieuse opérée par le pouvoir ont eu des effets pervers: il n’y a, d’une part, pas d’alternative politique crédible et, d’autre part, les religieux sont perçus comme des fonctionnaires coupés du