Le lundi 6 mars 2006, l’Atlantis Institute (AI) a diffusé une interview d’Alan Dershowitz, avocat et professeur de droit à l’Université de Harvard. Celle-ci s’est déroulée la veille d’une conférence-débat à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), débat qui l’opposait au professeur de droit international Eric David.
En réponse à une question portant sur des évènements à caractère antisémite survenus sur le campus de l’ULB, le professeur Dershowitz a déclaré lors de son interview: “L’Université Libre de Bruxelles devrait sérieusement reconsidérer son appellation car il semble que la liberté de pensée et d’expression s’y porte mal, du moins dans certaines sections où cette liberté n’est apparemment reconnue qu’à certains”.
Ces propos ont généré un vif émoi au sein de la communauté académique de l’ULB. La presse quotidienne a rapporté ce fait. A ce titre, l’AI entend réagir en apportant certains commentaires et précisions.
Premièrement, l’AI rappelle qu’il s’agissait d’un interview et que les propos tenus par le professeur ne préjugent en rien de l’opinion de l’AI relativement à la question de la liberté d’expression à l’ULB. Beaucoup de personnes semblent (ou feignent) avoir oublié cette évidence.
L’AI estime néanmoins que la diffusion de cette interview était pertinente et tient à préciser sa position dans les lignes qui suivent.
L’AI ne considère évidemment pas que l’ULB soit une université antisémite ou même une université où les actes antisémites soient monnaie courante. L’AI s’inquiète, par contre, de voir que, à l’ULB (et dans le microcosme intellectuel belge en général), la perception du conflit israélo-palestinien et les prises de position que cette perception engendre, sont largement hostiles à la politique de l’Etat hébreu. En soi, critiquer la politique israélienne n’est assurément condamnable ni juridiquement ni moralement. Ce qui pose question, c’est le caractère réducteur, passionnel, biaisé et/ou mal informé de nombre de ces positions. Force est de constater que, dans certains cas, la frontière entre une violente critique de la politique du gouvernement israélien et une condamnation du peuple israélien voire du peuple juif en général peut s’avérer très mince, même si l’AI se refuse à amalgamer les deux attitudes, soucieux en cela de préserver la liberté d’expression.
L’AI estime que la liberté de pensée, d’opinion et d’expression sont des libertés dont la légitimité n’est pas contestée à l’ULB. Formellement, personne n’est privé du droit de s’exprimer librement sur le sujet de son choix, pour autant, bien sûr, que ses propos ne soient ni racistes, ni de nature à inciter à la haine. Il est néanmoins vrai que l’opinion majoritaire a pris pour habitude de considérer comme indécentes les positions qui s’en éloignent. Il est, par exemple, fort difficile, à l’ULB, de s’afficher ouvertement comme libéral, comme atlantiste, comme pro-israélien ou comme partisan de la droite démocratique. Pareilles positions sont quasi systématiquement considérées comme moralement condamnables et suscitent des réactions outragées, des insultes, des commentaires acides qui sont de nature à décourager nombre d’universitaires dont la carrière académique dépend, directement ou non, d’autres universitaires hiérarchiquement supérieurs ou siégeant dans des commissions dont les décisions ont ou auront un jour un impact sur leur avancement.
Du reste, ce phénomène n’est pas propre à l’ULB mais se constate dans quantité d’autres universités belges ou européennes. Il affecte d’ailleurs le monde intellectuel en général (académique, médiatique, associatif et artistique). Le fait qu’il soit devenu la norme n’enlève rien à son caractère liberticide.
Deuxièmement, l’AI entend apporter une rectification quant à la relation de l’évènement survenu à l’Ecole de commerce Solvay. L’enseignante du cours d’anglais (qui est assistante et non pas professeur comme mentionné précédemment) n’a pas, contrairement à ce qu’a affirmé l’AI, asséné, à l’adresse de l’étudiante juive, “You Bloody Jew!”. Les propos exacts sont les suivants: “All Israeli are bastards!” et “Je ne vais pas te dire ce que je pense des Juifs parce que ça va te choquer”.
Troisièmement, l’AI tient à préciser que, intimidée, l’étudiante a préféré ne pas porter plainte auprès des autorités universitaires. L’absence de réaction et de sanction n’est donc aucunement imputable aux dites autorités, ce que, du reste, l’AI n’a jamais ni affirmé ni laissé sous-entendre.
Quatrièmement, il est évident que M. Dershowitz, en visite en Belgique, n’est guère familier du climat académique propre à l’ULB. L’AI ne lui demandait pas – ce qui eut été pour le moins incongru – d’expliquer quelle était la situation à l’ULB relativement à la liberté d’expression mais bien ce que lui inspirait ces incidents. C’était donc non pas à un témoin empirique que s’adressait cette question mais à un observateur de premier-plan de l’antisémitisme qui, depuis la seconde intifada, s’est développé sur certains campus et de l’endoctrinement des étudiants relativement au conflit israélo-arabe.
Là encore, ce phénomène ne concerne pas seulement l’ULB mais quantité d’autres universités belges et européennes. Il est instructif, à cet égard, de consulter les notes de cours prises par les étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur et universitaire en Belgique francophone: il n’est pas rare de constater que les principes wébériens de neutralité axiologique et d’impartialité sont allégrement violés par certains professeurs qui savent mieux que quiconque à quel point l’esprit est encore malléable à l’âge de 18 ans.
Cinquièmement, on reproche au professeur Dershowitz (et à l’AI qui reproduit ses propos) de généraliser abusivement et de manière insultante. N’est-il pas excessif, sur base de cet incident isolé, de conclure que la liberté de pensée et d’expression se porte mal à l’ULB en tant qu’institution ?
Remarquons d’abord que Monsieur Dershowitz dit explicitement qu’il vise non pas toute l’institution mais “certaines sections”. A-t-il affirmé que ces violations étaient systématiques et généralisées ? Non. A-t-il affirmé catégoriquement que ces libertés étaient violées ? Non. Il a dit qu’il lui “semble” qu’elles étaient violées.
Quoi qu’il en soit, l’AI estime que cela n’a pas de sens ici de raisonner de manière quantitative. A partir du moment où quelques étudiants sont dépouillés de ce droit quintessenciel, cette violation rejaillit sur l’institution toute entière.
Sixièmement, on a reproché à l’AI de vouloir “salir” la réputation de l’ULB et ce à des fins exclusivement provocatrices.
Nous reproduisons ici un extrait de l’article de Christian Laporte paru dans La Libre Belgique du vendredi 10 mars 2006: “Pour Victor Ginsburgh, il est, évidemment, farfelu d'accuser l'ULB d'antisémitisme: “Je n'ai jamais entendu cela en près de 50 ans de vie commune. L'ULB antisioniste, alors? Pas assez à mon goût mais il est temps en tout cas qu'elle éjecte les provocateurs qui la salissent”.
On remarquera d’abord que M. Ginsburgh, professeur émérite à l’ULB, possède une curieuse conception de la liberté d’expression. Le “crime innommable” commis par l’AI – à savoir diffuser l’interview du professeur Dershowitz – justifierait, à ses yeux, qu’on “éjecte” de l’ULB les membres de l’AI qui enseignent dans cette institution.
En raison des réactions courroucées de plusieurs membres du corps académique, il paraît nécessaire – quoique regrettable – de devoir ici rappeler la valeur fondamentale et fondatrice de l’ULB: le libre-examen. Elle est reprise dans l’article premier des statuts de l’université: “L'Université Libre de Bruxelles fonde l'enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l'argument d'autorité et l'indépendance de jugement”. L’article 2 stipule: “L'Université fonde son organisation sur la démocratie interne, l'indépendance, l'autonomie et la solidarité. La démocratie interne postule la garantie de l'exercice des libertés fondamentales à l'intérieur de l'Université”.
L’ULB est-elle une institution irréprochable? Critiquer cette dernière est-il un crime de lèse-majesté? Poser ces questions, c’est y répondre. Faut-il rappeler que l’ULB a cru bon de décerner, en 1944 (remise effective en automne 1945) le titre de doctor honoris causa à ce profond humaniste, ce grand ami du genre humain que fût Joseph Staline? Comme toute organisation humaine, l’ULB a commis, commet et commettra encore des erreurs.
On aimerait également que le professeur Ginsburgh explique à ladite étudiante qu’elle n’a pas, contrairement aux apparences, été victime d’une réflexion antisémite mais bien d’une “saine réaction antisioniste”. Quant à l’antisionisme, dont Victor Ginsburgh déplore la mollesse à l’ULB, il semble utile de rappeler à ce dernier qu’est antisioniste non pas celui qui critique la politique du gouvernement de l'Etat d'Israël mais bien celui qui dénie à cet Etat le droit à l’existence.
En aucune manière, l’AI ne vise à “salir” l’ULB. Il est, au contraire, très soucieux de préserver l’honorabilité de celle-ci et pense sincèrement que la polémique née de l’interview du professeur Dershowitz peut y contribuer. Lorsqu’un fait scandaleux se produit dans une institution, deux attitudes sont possibles: soit - et c’est malheureusement un réflexe fort répandu – on tente d’étouffer l’affaire, soit on la publicise, on sanctionne fermement les responsables et on rappelle les valeurs fondamentales de ladite institution. A cet égard, il serait une bonne chose, maintenant que les faits sont publicisés, que l’institution, après une enquête, pose un geste fort qui signalerait à ceux qui, à l’avenir, s’aviseraient de franchir la ligne rouge, à tous ceux qui confondent allégrement leur charge d’enseignant avec une tribune pour imposer leurs conceptions politiques ou économiques, que cette attitude est inadmissible.
Septièmement, l’AI n’agit pas à la légère. Il n’a pas fait état de ce problème, surtout dans le cadre d’une interview consacrée à une personnalité de l’envergure de M. Dershowitz, pour le plaisir - malsain, irresponsable et infantile - de provoquer gratuitement. L’interview fait également état de menaces de mort (sur leurs personnes ou sur leurs familles) dont ont été victimes plusieurs étudiants juifs de l'ULB en 2002. Le ton du premier article de Christian Laporte laisse à penser que les menaces de mort relèvent des fantasmes de l’AI. Fantasmes que, selon Victor Ginsburgh, Alan Dershowitz aurait pris pour argent comptant. C’est faire là une estimation des plus flatteuses à l’AI quant à sa capacité d’instrumentaliser l’avocat de la famille Clinton, de Mike Tyson, de Patricia Hearst, d’O.J. Simpson ou de Claus von Bülow. Mais surtout, ces menaces de mort, les médias, y compris télévisés, en avaient parlé à l’époque. Ces faits avaient aussi fait l’objet de nombreuses condamnations (MRAX, Cercle des étudiants socialistes de l’ULB, Ecolo, UPJB, etc.). Mais la mémoire est malheureusement fort sélective.
Pierre de Maret, recteur de l’ULB, avait d’ailleurs déclaré à ce moment: “Mon souci constant est de préserver un espace de dialogue. Même au moment le plus chaud de la guerre des Six Jours, on arrivait à dialoguer. Je condamne vigoureusement ces atteintes à la liberté d'expression qui se traduisent par des menaces de mort et par l'arrachage des affiches. On ne connaît pas encore les responsables mais s'il s'avère que ce sont des membres de la communauté universitaire, outre l'action pénale, la commission de discipline peut demander leur exclusion”.
Concernant le second article de La Libre Belgique, l’AI tient à rectifier une erreur commise dans la retranscription des propos suivants de Joël Rubinfeld, président de l’AI: “[Joël Rubinfeld] de rappeler que lors d'une soirée à l'auditoire Paul-Emile Janson, un représentant du FPLP - qui est considéré comme une organisation terroriste dans un certain nombre de pays - a pu tenir sans la moindre réaction de l'ULB des propos scandaleux et menaçants pour les Israéliens”.
Il n’y a, à notre connaissance, jamais eu de représentant du FPLP venu s’exprimer à l’ULB. Les faits dénoncés se rapportaient à la conférence organisée par Pierre Galand à l'ULB, le 18 octobre 2001, au cours de laquelle un des orateurs, Michel Warschawski, a rendu un vibrant hommage au FPLP qui “nous a débarrassé de ce pourri de Zeevi” (Rehavam Zeevi était le ministre israélien du Tourisme, assassiné à Jérusalem par le FPLP la veille de la conférence). L'orateur avait conclu par un “Bon débarras!” sanctionné par un tonnerre d'applaudissements dans un auditoire comble.
Huitièmement, l’Ecole de commerce Solvay a diffusé, le jeudi 9 mars 2006, un communiqué de presse où les autorités reconnaissent avoir recueilli le témoignage de l’étudiante confirmant la matérialité des faits.
Ce dernier commence par ces termes: “Ce lundi 6 mars 2006, l’Atlantis Institute a publié une lettre d’information électronique qui remet en question les valeurs fondamentales de l’Université libre de Bruxelles”.
La formulation est ici des plus maladroites. L’Ecole de commerce Solvay veut sans doute dire que la lettre d’information électronique de l’AI dénonçait la violation, par l’ULB, de certaines de ses valeurs fondamentales. Encore faut-il préciser que cette dénonciation était on ne peut plus indirecte puisque, encore une fois, cette lettre ne contenait que l’interview du professeur Dershowitz.
Le communiqué se clôture par cette phrase: “On peut donc s’interroger sur les raisons qui poussent l’Atlantis Institute à donner deux ans après une large publicité à cet incident”. Le titre du premier article de La Libre Belgique se fait l’écho de cette interrogation: “Pourquoi relancer à l'ULB un incident de... 2004?”.
Précisons d’abord que M. Rubinfeld a déjà relaté publiquement cet événement, la première fois étant le 29 novembre 2004 sur les ondes de Radio Judaica (soit endéans le mois suivant l’incident). Quand bien même pareil évènement n’aurait été dénoncé à l’époque, sa dénonciation est-elle aujourd’hui inopportune? Y aurait-il prescription?
Tel n’est évidemment pas la raison d’être de cette question rhétorique. Cette dernière vise assurément à discréditer l’AI et jeter le doute sur ses motivations. C’est évidemment ridicule. Cela témoigne bien de l’incapacité de nombre d’intellectuels à opérer ce “décentrement” leur permettant de réaliser que des personnes défendant des idées contraires aux leurs puissent être sincères et animées de nobles intentions.
L’AI entend ici rappeler haut et fort son indépendance et les idéaux de liberté qui l’animent. Constitué exclusivement d’intellectuels bénévoles, il est l’une des rares organisations à n’être financée par personne et à ne défendre les intérêts de personne. Il s’attache juste à défendre un certain nombre de valeurs fondamentales exposées dans sa charte. A ce titre, même si cela déçoit les adeptes – et ils sont nombreux – de la théorie du complot, l’AI n’a rigoureusement rien à cacher. Ses membres figurent tous sur le site et ont pour principe d’exposer franchement – et sans ménagement – leur avis sur toute chose.
Signalons également que, hormis deux professeurs de l’ULB qui, émus par les faits mentionnés dans l'interview, ont demandé à l’AI de plus amples précisions, on ne peut que déplorer le corporatisme outragé de plusieurs membres du corps académique (dont un vice-doyen) suite à l’envoi de la newsletter. Personne ne s’est aventuré à contester la matérialité et la véracité des faits. Personne n’a entrepris de s’attaquer à la personne d’Alan Dershowitz. L’Ecole de commerce Solvay, dans son communiqué, n’a pas (pas encore?) jugé pertinent de faire part de son émotion ou de son indignation par rapport à cet acte antisémite.
Est-ce à dire que le souci de respectabilité l’emporte sur tout autre? Si tel est le cas, c’est faire là un bien mauvais calcul.
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