LA LIBRE BELGIQUE — A l’heure où l’issue du conflit ne fait plus aucun doute, il serait sain que nous, Européens, souffrions de descendre de notre tribune de Procureur et acceptions de considérer la monumentale erreur de jugement qui fut la nôtre. Il faut remonter aux temps noirs de la guerre froide pour retrouver pareil aveuglement tant du côté des clercs que des politiques. Dans l’absurde concert des gesticulations pacifistes de ces dernières semaines, rares sont ceux à avoir compris que les intérêts des Américains coïncidaient avec ceux du peuple irakien, ceux du Moyen-Orient et même ceux de l’Europe. Tout occupés à conspuer et flétrir l’action du bras armé - et libérateur - de la démocratie, nous avons manqué l’essentiel. La raison en est que nous n’avons pu nous placer à la hauteur de l’événement et nous hisser du niveau de la moralité à celui de la politique. On peut - c’est la conduite des Européens - réduire la valeur d’une action à sa coloration morale. Il suffit pour cela de sonder a priori les intentions présidant à cette dernière. On peut également se prononcer a posteriori sur la pertinence d’une action à l’aune des résultats qu’elle produit. Posons le problème : une guerre doit-elle être morale pour être justifiée ? Ce point soulève cinq autres questions fondamentales à propos desquelles règne actuellement la plus grande confusion dans les débats. L’intervention en Irak est-elle légale, est-elle juste, est-elle légitime, est-elle nécessaire et est-elle pertinente ? Cette guerre est-elle morale ? Ni morale ni immorale. Amorale. Comme toute guerre. Un grand principe a cours en diplomatie : ne jamais moraliser les relations internationales. La catégorie de la morale n’a pas sa place ici car elle ne convient qu’aux rapports interpersonnels. La morale est plurielle. La volonté d’imposer une conception morale sur la scène internationale a un nom : le fondamentalisme. Evidemment, une guerre se mène également sur le plan psychologique, ce qui explique la rémanence d’accents messianiques dans le discours tant des Américains que des Irakiens. Cette guerre est-elle légale ? Non. Ni légale ni illégale. Dans l’attente de la création d’une authentique fédération des Etats au niveau mondial, nous vivons encore dans une période de transition entre ce que Kant appelait le ius gentium (droit international classique) et le ius cosmopoliticum (le droit cosmopolitique, c’est-à-dire le droit appelé à régir l’humanité). On est loin du compte. On prétend parfois que les décisions de l’Onu sont revêtues d’un caractère légal. C’est vrai si l’on prétend que les sujets de droit représentés au sein d’une telle assemblée sont les Etats. C’est faux si l’on admet qu’il s’agit de la totalité des humains, véritables destinataires finaux de ces décisions. Pourquoi ? Tout simplement parce que cette assemblée accueille en son sein un très grand nombre de représentants d’Etats non démocratiques. Une majeure partie de l’humanité est dans l’incapacité de choisir des personnes représentant leurs vues. Dès lors, les Nations Unies sont incapables de traduire - techniquement - la volonté de la conscience universelle : toute décision onusienne est irrémédiablement entachée par ce déficit démocratique. Cette guerre est-elle juste ? Ici encore, ce concept, pris au sens strict, n’a pas de sens. Une guerre n’est ni juste ni injuste. Invoquer la justice dans les relations internationales, c’est présupposer l’existence d’une autorité judiciaire au niveau mondial tout à la fois capable de juger et - surtout - de faire appliquer ses sentences. Paradoxalement, les Européens - soudainement très légalistes ces dernières semaines - avaient eux-mêmes, en 1999, réhabilité ce concept médiéval de « guerre juste » en court-circuitant également l’autorisation du Conseil de sécurité pour intervenir au Kosovo après une décennie d’attentisme. Cette guerre est-elle légitime ? Oui. Assurément. Le paradoxe de la légitimité qui est également le paradoxe du politique (ce qui, tout à la fois, assure sa possibilité et compromet sa stabilité), c’est qu’il s’agit d’une source justificative extérieure à la légalité. Référons-nous ici à la seule instance incontestable et universalisable : les droits de l’homme, les valeurs démocratiques et le format de l’Etat de droit. Doit être considérée comme légitime toute action consistant à préserver et étendre ces idéaux dans le monde. Quoi qu’on en dise, l’intervention américaine s’inscrit dans cette logique. Certains ne manqueront pas de sourire. Ne péchons-nous pas par angélisme ? Aux cyniques et autres sceptiques, nous répondons que s’ils raillent pareil espoir, c’est qu’ils ne croient pas véritablement à la démocratie et qu’ils se soucient bien peu du sort futur des populations concernées. En ce sens, l’Europe est effectivement bien « vieille ». Certes, aucun prosélytisme n’échappe à l’ambiguïté. Les missionnaires s’avancent toujours une Bible dans une main et le fusil dans l’autre. Mais ne doit-on pas se réjouir qu’il existe encore un pays occidental qui, pour des raisons qui sont les siennes, s’attelle à réaliser - autrement que par des mots - le concept de la démocratie au-delà des marches de l’empire ? Cette guerre était-elle nécessaire ? Indéniablement. Nous l’avions affirmé avec force dans les colonnes de ce même journal un mois avant le début de l’intervention. Faute de fermeté, faute d’imagination, faute surtout de compassion, la communauté internationale, l’Europe en tête, a - dix ans durant - laissé pourrir cette situation. Constat d’un échec, la loi de nécessité est toujours le dénouement inéluctable d’un processus de putréfaction voyant progressivement se réduire à rien le champ des possibles. Même dans le couplet des récriminations pacifistes, il était impossible d’extraire quoi que ce soit de concret ou de réaliste. Un désarmement temporaire aurait affaibli quelques années le monstre qui n’aurait pas manqué de ressurgir avec toute la force du refoulé. Cette guerre est-elle pertinente ? La pertinence s’évalue toujours a posteriori. Devant le tribunal de l’histoire. Un acte peut tout à la fois s’avérer légitime et désastreux dans ses conséquences. Nous ne discutons pas de valeurs ici mais de prise de risque. La réussite ou non d’une entreprise - toujours tributaire dans une certaine mesure, aussi minime soit-elle, de la chance ou de la malchance - conditionne le jugement qu’on portera sur elle. Difficile d’imaginer équipée plus hasardeuse qu’une intervention militaire. Ce qui confère un caractère historique à cette guerre qui inaugure véritablement le XXIe siècle, c’est son enjeu proprement colossal. Contrairement à ce qu’on pense ou écrit en Europe – laquelle s’est confinée pitoyablement dans ce que Hegel appelait le « point de vue du valet de chambre » - il ne s’agit pas d’une opération de pillage. Ce qui se joue actuellement, c’est évidemment d’abord l’avenir d’une région en guerre depuis plus de cinquante ans. C’est ensuite rien moins que le destin de deux civilisations. Suite au traumatisme consécutif au 11 septembre, les Américains ont compris une chose dont nous n’avons toujours pas pris la mesure : tant que subsisteront des dictatures au Moyen-Orient, tout espoir de paix est chimérique tant dans cette région que dans le monde. Les impératifs de la mondialisation et de la sécurité internationale commandent de manière primordiale d’y implanter la démocratie. A l’heure où la tempête souffle sur le monde, les Nations unies ont failli à leur mission historique : préserver et étendre la démocratie. Vu l’indécision hautement préjudiciable dont elles ont témoigné, il n’est pas sûr qu’une prise en charge intégrale de la réorganisation de l’Irak par ces dernières soit nécessairement une bonne chose. Hormis Tony Blair - l’un des rares authentiques hommes d’Etat actuellement en Europe - il est triste de constater que les dirigeants européens sont totalement dénués du sens de l’histoire. Il faut du courage à un homme d’Etat pour imposer des convictions légitimes face à une opinion aveuglée. A contrario, c’est faire preuve de bien peu d’envergure que de s’imaginer - surfant ainsi sur la vague dangereuse de l’opinion publique - pouvoir se forger une identité politique sur la seule base d’une opposition puérilement provocatrice à la politique américaine. Se préférant dénonciatrice plutôt qu’initiatrice, l’Europe a choisi de rester à l’écart, abandonnant aux seuls Etats-Unis la légitimité et la crédibilité pour reconstruire le Moyen-Orient et proposer un modèle spécifique au monde en développement. Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute
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