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Un si beau dimanche à Séoul Imprimer Envoyer à un ami
Par Pierre Rigoulot   
1 giugno 2000

L'HISTOIRE — 25 juin 1950: Séoul, capitale de la Corée du Sud, vit ses dernières heures de paix. Bientôt les troupes de Kim Il-sung, dictateur communiste de Corée du Nord, vont envahir le pays.

Les archives révèlent que ce conflit, qui allait faire plus d'un million de morts, fut entièrement préparé par le chef d'État stalinien de Pyongyang. Le 4 mars 1949 à Moscou, lorsque Kim Il-sung descendit du train à la tête d'une délégation nord-coréenne, l'ambassadeur de France, Yves Chataigneau, remarqua la présence à la gare, pour l'accueillir, du général Slavine, chargé des accords militaires [1].

La visite était pourtant officiellement d'ordre civil, comme devait le confirmer la signature d'un accord économique et culturel, le 17 mars.

Remarque judicieuse que celle du diplomate français: quelque chose se passait en sous-main.

Depuis des mois, Kim Il-sung demandait à Staline le feu vert pour envahir le sud de la péninsule Coréenne. Le peuple du Sud n'attendait, aux dires du numéro un nord-coréen, que sa libération. L'armée de Séoul était peu nombreuse, mal équipée. Les troupes américaines étaient parties, ne laissant derrière elles que 500 conseillers.

C'était l'occasion de réunifier sous un même régime communiste le pays divisé, de fait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Corée avait été libérée du colonisateur japonais et occupée par l'Armée rouge, au nord du 38e parallèle, et par les troupes américaines, au Sud.

Lors de cette première visite de Kim Il-sung, Staline ne se montra pas plus favorable à l'attaque qu'au cours des mois précédents. Il fallait une opération rapide, qui mettrait le monde devant le fait accompli; on ne devait commettre aucune imprudence. Or la guerre civile entre nationalistes et communistes n'était toujours pas terminée en Chine. Kim Il-sung ne se découragea pas et reposa maintes fois la question: on a retrouvé 48 télégrammes dans ce sens, envoyés entre 1948 et 1950 [2]!

C'est seulement au début de l'année 1950 que Staline donna son feu vert. Les communistes avaient pris le pouvoir à Pékin. L'armée nord-coréenne était désormais forte de près de 200.000 hommes, bien équipés par les Soviétiques en chars T34, en avions Lavochkine et Yakovlev, ainsi qu'en conseillers et en pilotes. Et l'armée du Sud toujours aussi faible: moins de 70.000 hommes.

De plus, la Chine acceptait d'intervenir au côté de la Corée du Nord au cas où, malgré toutes les précautions prises, il y aurait une intervention américaine.

Le 29 mai 1950, Kim Il-sung pouvait informer l'ambassadeur soviétique à Pyongyang qu'il était prêt.

A Séoul, les Occidentaux sur place ignoraient tout de ce qui se préparait. Le chef du poste diplomatique français, Georges Perruche, transmet à Paris au mois de mai 1950 que Sa Sung Mo, le ministre sud-coréen de la Défense, “a fait à plusieurs reprises ces derniers jours des déclarations sur les préparatifs militaires auxquels procéderait la Corée du Nord, déclarations qui ont reçu une large publicité”.

Alarmisme calculé, aux yeux des diplomates français: un télégramme au Quai d'Orsay jugeait “peu vraisemblable que le gouvernement de Pyongyang nourrisse des projets d'attaque à brève échéance contre le Sud”.

Rapportant également la fuite à Séoul d'un pilote de chasse nord-coréen qui donna l'alerte sur les préparatifs de guerre du Nord, on indiquait de même source que “cet événement en soi mineur” était à l'origine d'une “campagne habilement orchestrée tendant à créer l'impression que la Corée du Nord nourrissait le projet d'envahir la Corée méridionale et qu'il était indispensable, pour faire face à cette menace, d'augmenter l'aide militaire américaine dont bénéficie actuellement la Corée du Sud”.

Il n'y avait pas que les diplomates français à juger la guerre peu probable: Walter Simmons, du Chicago Tribune, écrivait, le 14 juin 1950: “Une guerre ouverte entre les deux parties du pays ne serait pas à envisager pour le moment. C'est au point que beaucoup d'Américains qui étaient venus seuls en Corée l'année dernière y font maintenant venir leur famille. Ils éprouvent le même sentiment de sécurité qu'au Japon”. Le danger viendrait surtout des bellicistes de Séoul, que les Américains, chuchotait-on dans les chancelleries, auraient menacé de priver de toute aide s'ils tentaient d'intervenir contre le Nord.

Confortant cette quiétude, le Nord se fit particulièrement conciliant et proposa, début juin, de nouvelles négociations sur l'unification du pays.

Pourtant, le 25 juin à l'aube, l'attaque nord-coréenne contre le Sud est déclenchée. Une surprise pour les Américains et même pour l'état-major sud-coréen. Une surprise aussi pour les diplomates occidentaux en poste à Séoul. Ce jour-là, le ciel est bleu, le temps idéal pour un pique-nique en famille.

Attaché à la mission française, Charles Martel raconte: “Nous voilà assis sur l'herbe en pleine campagne, à l'ombre des branches touffues d'un grand sapin. A peine le casse-croûte est-il étalé sur le tapis verdoyant qu'un grondement sourd se fait entendre au lointain. Rapidement la canonnade s'amplifie. (...) Après le café, bu rapidement, nous décidons de rentrer. Déjà, à l'entrée de la ville, de folles rumeurs d'une invasion des troupes communistes courent dans les rues[3].

La rumeur est hélas fondée. “Obligés” de riposter à “une grave provocation des fantoches de Washington”, pour reprendre les termes de L'Humanité du lendemain, les chars du Nord sont à Séoul le 27 juin. Georges Perruche reçoit l'ordre du Quai d'Orsay de rester. Ses collaborateurs, Jean Meadmore et Charles Martel, décident de lier leur sort au sien. Tous vont le payer cher, par trois années d'une pénible détention.

Malgré la version présentée par Moscou et Pyongyang et reprise par L'Humanité, le déclenchement de la guerre par le Nord ne semble pas faire de doutes dans l'ensemble de la presse française. Ainsi, Le Monde parle d'une “agression communiste encouragée par l'Union soviétique”, mais précise que la malheureuse République “démocratique” du Sud a aussi été victime “des inconséquences et des hésitations de la politique américaine en Extrême-Orient”.

Les communistes, en revanche, refusent de croire que le Sud ne fait que se défendre: l'écrivain André Stil “connaît le procédé qui consiste à habiller de prétextes défensifs l'agression et la provocation ouvertes. (...) Les impérialistes américains l'ont appris à l'école de Hitler et Mussolini et s'efforcent de se montrer dignes de leurs maîtres”.

Mieux: les communistes et leurs alliés se réjouissent des premiers succès du Nord. Au nom de la CGT, Benoît Frachon et Alain Le Léap télégraphient aux “syndicats nord-coréens”: “Souhaitons complète et prompte victoire dans liquidation fascistes ennemis du peuple coréen”.

En fait, les troupes commandées par le général MacArthur, sous mandat de l'ONU, inverseront le cours des événements: elles atteindront la frontière sino-coréenne en octobre 1950, amenant Pékin à intervenir massivement aux côtés des Nord-Coréens - près d'un million de soldats chinois seront ainsi envoyés au sud du fleuve Yalou de l'automne 1950 au printemps 1953. Le front finira par se stabiliser en mars 1951 non loin du 38e parallèle jusqu'à la conclusion de l'armistice, le 27 juillet 1953 [4].

La thèse d'une attaque du Sud fit long feu et les archives ouvertes récemment ont seulement confirmé ce que les analystes les plus lucides savaient.

Mais l'apport majeur de ces archives est la mise à mal de l'image, rassurante pour le nationalisme coréen - du Sud comme du Nord -, du petit pays victime de l'affrontement des grandes puissances et du conflit Est-Ouest. Cette guerre fut d'abord la guerre de Kim Il-sung et du communisme coréen, même si l'aval de Staline était indispensable.


Ce texte a été publié dans la revue L'Histoire, n° 244 (juin 2000)

[1] Archives du Quai d'Orsay Asie, Corée 1944-1955.
[2] Boris Eltsine a remis 548 pages de documents d'archives au président sud-coréen Kim Young Sam, lors de sa visite à Moscou de juin 1994.
[3] Les Cahiers d'histoire sociale, numéro 7.
[4] Le bilan sera très lourd. Selon les Nations unies, 2.415.600 victimes, parmi lesquelles environ 1,2 million de morts. Sur les opérations et le bilan de la guerre de Corée, cf. Bernard Droz, “Qui a gagné la guerre de Corée?”, L'Histoire n° 151, pp. 120-127.


Pierre Rigoulot, écrivain et philosophe, est Fellow à l'Atlantis Institute

 
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