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Un libéralisme chimiquement pur Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
14 octobre 2004
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LA LIBRE BELGIQUE — Le libéralisme en Belgique francophone est une doctrine orpheline. On en a honte ou on le déteste. Dans la classe politique, ses supposés partisans l’affublent de qualificatifs tels que « social », « tempéré » ou « humaniste ». Ses adversaires le fustigent comme « sauvage », « débridé » ou « ultra ». Mais du libéralisme tout court, il n’est jamais question. Voilà qui est curieux car on ne parle jamais d’ultrasocialisme, d’écologisme sauvage ou de socio-démocratie débridée. Ces contorsions et accusations terminologiques sont symptomatiques d’une uniformisation de la pensée particulièrement préoccupante au regard de la dynamique démocratique.

Vu qu’aucun programme ne rend compte de la nature du libéralisme, portons nous d’emblée sur le terrain théorique et tâchons de définir à quoi ressemble un libéralisme chimiquement pur. Commençons par une brève esquisse – forcément réductrice – du profil psychologique de l’homme de gauche et du libéral.

L’homme de gauche part d’un postulat : vu que certains n’ont rien et que d’autres ont trop, une injustice a forcément été commise. Redresseur de torts, il entend rééquilibrer la balance et égaliser les conditions matérielles. Chevaleresque, il divise le monde en deux catégories : les compagnons d’infortune d’un côté, les privilégiés de l’autre. Dès le départ, il nourrit donc une animosité de principe envers une partie de la population (même si, dans le meilleur des cas, il ne considère pas que ces privilégies soient nécessairement les auteurs de cette injustice).

Ce qu’ont fait ou n’ont pas fait d’autres avant lui n’intéresse pas le libéral. Il sait juste qu’il appartient à lui seul de prendre soin de lui et de sa famille. Que cherche-t-il ? Non pas le bonheur de l’humanité mais le sien. Lui seul est à même de déterminer ce dont il a besoin. Sauf cas exceptionnel (l’avarice), l’argent n’est jamais la finalité de son activité. C’est un moyen pour atteindre ses fins. Hormis l’éducation, il ne considère pas qu’il a droit à quoi que ce soit (un travail, un logement, etc.). Il a le droit de faire (ou de ne pas faire) l’activité de son choix. Pour autant, il n’éprouve d’animosité envers personne. Que du contraire. Si, comme cela arrive souvent, il veut donner à ses projets une certaine ampleur, il s’adressera à autrui soit pour s’associer avec lui soit pour l’employer. Mais ce n’est là qu’un mode particulier de relations parmi une infinité d’autres. Financièrement indépendant, le libéral peut nouer – contrairement à ce qui se pratique dans les sociétés non libérales – quantité de liens désintéressés : les contacts interpersonnels sont d’autant plus riches qu’ils sont dégagés de toute dépendance matérielle.

Il est certaines évidences fédératrices dont le bien-fondé n’est jamais examiné. A commencer par cette idée reçue selon laquelle il importe au plus haut point de « tempérer » le libéralisme. Livré à lui-même, le libéralisme économique serait une force capricieuse, aveugle, chaotique et irrésistible semant la mort et la misère. Réfléchissons : de quoi, honnêtement, le libéralisme nous menace-t-il ? De licenciements massifs ? Mais c’est le libéralisme et lui seul qui crée les emplois et c’est l’interventionnisme étatique qui fait fuir les entreprises contraintes à se délocaliser (on ne voit pas - sauf à tomber dans le fantasme de spéculateurs démoniaques - quel serait l’intérêt des entrepreneurs à démanteler une entreprise rentable ; comme dans tout régime économique, il y a certes des abus (Enron, etc.) mais imputables à des acteurs qui violent les règles même du libéralisme et qui sont justement sanctionnés grâce à la transparence du marché : il est significatif de constater que c’est aux Etats-Unis, pays le plus libéral au monde, que les infractions économiques sont réprimées avec la plus grande sévérité). D’exploiter les travailleurs ? Ce dont les demandeurs d’emplois souffrent aujourd’hui, ce n’est pas d’être « exploités » mais de ne pas l’être. Le problème pour un pays n’est pas tant d’être « envahi » par les multinationales. C’est plutôt de ne pas être envahi par elles qui s’avère dramatique. A cet égard, le Tiers-Monde souffre d’une répartition inégale de… capitalisme : la carte de la pauvreté sur la planète coïncide avec les zones où le capitalisme est inexistant. Celle de la prospérité avec les endroits où il est triomphant.

D’ailleurs, les « exploités » (à supposer que ce mot ait un sens en l’occurrence vu que le revenu moyen des travailleurs en Belgique a doublé ces vingt dernières années et quadruplé depuis la fin de la seconde guerre mondiale), ne sont pas ceux qu’on pense. Le système économique belge et les politiques redistributives qui le vampirisent s’appuient sur les richesses produites par une minorité : les indépendants. Une récente étude (VUB, 2003) a établi que plus du tiers des indépendants en activité (et leur famille) vit sous le seuil de pauvreté (594 euros/mois). Une des causes principales pointées par les auteurs de l’enquête tient au comportement des autorités publiques et au régime social aberrant qui est le lot de cette catégorie sociale. Une non moins récente enquête du magazine Forbes classe carrément l’Etat belge au deuxième rang mondial en matière de fiscalité abusive. Pas étonnant que le nombre d’indépendants diminue chaque année, que de moins en moins de monde soit tenté par ce statut (61.000 nouveaux indépendants en 1998, 49.322 en 2002), que les faillites se multiplient (hausse de 12% ces 5 dernières années), que le nombre de nouvelles entreprise diminue (baisse de 16% ces 5 dernières années) et que le chômage explose (12,4% en Belgique pour 9,3 en 1989 ; 22% à Bruxelles, soit une hausse de 10% par rapport à 1989).

On reproche au libéralisme d’être auto-contradictoire. On fait souvent état d’un paradoxe : le libéralisme prône le modèle de l’Etat minimal mais requiert néanmoins un Etat policier, un Etat assurant l’égalité des chances via une éducation de qualité, un Etat à même de prendre soin des laissés pour compte, etc. Ce paradoxe n’en est pas un. Cette analyse résulte d’une profonde mécompréhension de la nature même du libéralisme économique : loin de s’opposer à l’idée d’Etat, le libéralisme ne peut tout simplement pas exister sans lui. Le libéralisme est d’essence normative. Adam Smith l’affirmait sans ambages : le libéralisme est structuré de l’intérieur par un certain nombre de lois et d’institutions qui en garantissent physiquement l’exécution. La liberté émerge dans la société sous la forme d’un ensemble de droits consubstantiels au sujet qui s’en prévaut. Cette réalité juridique est équipollente à une réalité morale dont Kant, notamment, a rendu compte: c’est parce que nous sommes des êtres moraux, des êtres qui acceptons de nous soumettre au devoir que nous sommes libres et non l’inverse. Par rapport à la norme, il est indéniable que nous avons le choix mais violer cette dernière ce n’est pas faire preuve de liberté mais demeurer un être pulsionnel, soumis au chaos des passions. Accéder à la liberté,  c’est dire oui à la norme tout en sachant qu’il nous était loisible de la transgresser. Les normes ne sont donc pas des limitations, des bornes au libéralisme mais bien ses éléments constitutifs.

Faut-il domestiquer le libéralisme ? Cette question, on vient de le voir, n’a pas de sens. Elle présuppose que le libéralisme est un donné naturel, une force brute et spontanée, aussi puissante et inaltérable que l’avidité qui est censée la sous-tendre. Il est consternant de naïveté de parler de capitalisme « sauvage ». En vérité, le capitalisme est un instrument extrêmement sophistiqué, l’une des créations les plus grandioses de l’histoire humaine. Ce fruit de la civilisation n’a pas surgi subitement des océans où il rouillait depuis la nuit des temps. Il s’est patiemment édifié au fil des siècles en empruntant des éléments de traditions très diverses : la bona fidès des Anciens, les institutions juridiques du droit romain (contrats, obligations, etc.), certains idéaux moraux du protestantisme, la vision prométhéenne de la modernité, l’esprit technicien de la révolution industrielle, les impératifs de la Rule of Law, les lois des Lumières écossaises, l’organisation taylorienne du temps de travail, etc. L’apparente simplicité du capitalisme ne doit pas abuser. Certes, sa force réside dans la clarté et la parcimonie de ses règles de fonctionnement (au nombre de 5 ou 6) mais ces dernières sont la résultante d’une expérimentation séculaire qui se poursuit de nos jours. Ceci explique un autre trait du capitalisme : sa souplesse, laquelle lui permet de s’adapter à des contextes très divers et à se métamorphoser indéfiniment pour répondre à des défis toujours nouveaux. C’est le destin de toute institution qui réussit que de se muer en « seconde nature » (la dimension « féline » de la grâce et de la vigueur du capitalisme). D’où le malentendu.

Pourtant, ce produit de l’évolution n’est pas – il est important de le rappeler – indestructible. En Belgique, nous ne vivons plus dans une économie néo-libérale. Des interventions intempestives émanant des pouvoirs publics perturbent dangereusement ces subtils mécanismes et adaptations délicates. Pire : un état d’esprit anti-libéral s’est généralisé, particulièrement dans la jeune génération. Les enfants gâtés du libéralisme ignorent sa fragilité, sa vulnérabilité et la somme des sacrifices en temps et à en énergie requis pour en assurer la perpétuation. Le malentendu est presque unanime, y compris dans les rangs du MR. En prônant un libéralisme « social », ce parti rejoint instantanément la gauche dans cette conception fantasmatique du libéralisme comme énergie animale à apprivoiser et comme foyer potentiel d’injustices. Par là-même, il avalise tous les présupposés de ce concept auto-contradictoire qu’est la « justice sociale ». Nous en payons aujourd’hui le prix.

Un libéral conséquent chérit l’égalité. Non pas l’égalité économique mais l’égalité de traitement devant la loi. En réalité, il défend l’égalité davantage que l’égalitariste : il ne peut tolérer les entorses ou violations au principe même d’égalité justifiées par la poursuite d’une hypothétique égalisation des conditions de vie. Pour le libéral, l’égalité signifie quelque chose de précis et non pas ce rêve flou et rédemptoriste poursuivi par l’homme de gauche : en conséquence, le libéral rejette le concept de discrimination positive, les affirmative actions, les différences de traitement, les aides faussant la concurrence, les subsides octroyés en vertu de critères subjectifs - donc arbitraires - à certains représentants d’un secteur socio professionnel au détriment d’autres, etc. Autant de procédés inégalitaires tant dans leurs principes que dans leurs effets. Cela dit, le libéral travaille à l’augmentation du niveau de vie du plus grand nombre (à commencer par celui des plus défavorisés). Tous les systèmes économiques autres que le libéralisme – il n’y a pas d’exception à cette règle dans l’histoire – génèrent une structure sociale profondément inégalitaire. Certes, le libéralisme ne gomme pas les inégalités mais c’est la seule doctrine permettant l’élévation du niveau de vie des plus pauvres et l’augmentation des richesses à l’échelle de la population toute entière.

Evitons d’ailleurs de confondre inégalité économique et pauvreté. Dans l’absolu, une société inégalitaire en matière de répartition de richesses n’est pas forcément une société injuste. Si cette société assure à chacun un minimum lui permettant de vivre dans la dignité, au nom de quoi se lamenter sur le fait que certains possèdent plus que d’autres ? La fortune personnelle de Michael Moore équivaut probablement à plus de 1000 fois la mienne. Grand bien lui fasse. Je n’ai personnellement rien à y redire. Mais de toute façon, l’accusation selon laquelle le libéralisme accroît les inégalités est tout simplement fausse. Une analyse rigoureuse des données statistiques démontre que les inégalités à l’échelle de la planète (tant entre les individus qu’entre les Etats) ont diminué de 10% ces trente dernières années en raison de la mondialisation.

Autre pseudo-évidence répétée sottement sans qu’on s’interroge jamais sur sa pertinence : l’inégalité économique doit être nivelée. Loin d’être un mal, cette dernière est un moteur de développement et de progrès. Il faut des minorités de nantis désireuses de consommer des produits de luxe qui, par la suite, pourront se démocratiser. C’est le cas de la totalité des objets techniques peuplant notre quotidien : des téléviseurs aux gsm. D’où la nécessité, dans l’intérêt du plus grand nombre, de préserver jalousement une classe de personnes économiquement favorisées. Continuons ainsi et elle désertera notre pays. L’histoire nous enseigne que toutes les entreprises visant à niveler les situations matérielles, à anesthésier voire démanteler cette force vive, se sont achevées par le cauchemar totalitaire. Evidemment, il ne s’agit pas ici d’assurer la pérennité économique d’individus ou des familles (le libéralisme n’est pas un conservatisme) mais bien celle d’un sommet accessible à l’ascension sociale. Ainsi se dévoile la nature profonde du libéralisme : le progrès. Aucune position sociale n’est définitivement acquise. Rien n’est figé et tout doit être remis en jeu à chaque génération en vertu de la dynamique libérale. A ce titre, le concept d’« acquis social » n’a pas de sens. Sauf peut-être pour qualifier le libéralisme lui-même, seule doctrine à avoir fait progresser l’humanité, faisant accéder une masse de gens pauvres à une qualité de vie qui, depuis des millénaires, semblait réservée à jamais aux seuls privilégiés.


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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