ESISC — Un an jour pour jour après les attentats de Madrid, la menace terroriste islamiste est plus diffuse que jamais. Mais, pour l’Europe, elle n’a sans doute jamais été aussi forte. Depuis le 11 mars 2004, les services de renseignement et de police européens n’ont pas relâché la pression. Des dizaines d’arrestations ont été opérées en Espagne, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne et dans quelques autres pays où les filières du GICM (Groupement Islamique Combattant Marocain) ont été démantelées. Ces arrestations ont permis d’éviter plusieurs attentats dont certains auraient eu des conséquences dramatiques. Le résultat paradoxal de cette efficacité de la lutte anti-terroriste a été d’endormir une partie de l’opinion européenne qui, secouée il y a un an par les bombes de Madrid, estime que la menace est désormais derrière nous « puisque rien ne s’est passé ». Par ailleurs, le massacre du 11 mars ayant été attribué au fait que l’Espagne était, à l’époque, alliée aux Etats-Unis en Irak, nombreux sont ceux qui pensent que le fait d’être ressortissant d’un pays qui n’est pas militairement présent en Irak est une garantie en soi contre le terrorisme. Ces deux perceptions sont également fausses. 1. Depuis le 11 mars 2004, l’activité terroriste n’a pas faibli en Europe Tout d’abord, il est faux de dire que « rien ne s’est passé » depuis le 11 mars 2004. Le 2 novembre 2004, le cinéaste néerlandais Théo Van Gogh était sauvagement assassiné sur les trottoirs d’Amsterdam par l’islamiste Mohamed Bouyeri. Le seul « crime » de ce polémiste avait été de s’attaquer à la condition des femmes en Islam d’une manière jugée « blasphématoire » par son tueur. Celui-ci n’était pas un individu isolé mais appartenait à une cellule terroriste très structurée – la « cellule Hofstad » comme l’ont baptisée les enquêteurs –, hyperactive et entretenant des liens, au plan international, avec de nombreux groupes dispersés en Europe. Assez curieusement, le meurtre de Théo Van Gogh, s’il a bouleversé les Pays-Bas, n’a suscité que fort peu de réactions hors des frontières néerlandaises où il a été traité, le plus souvent, comme un simple fait divers. Outre ce meurtre, d’autres attentats, on l’a dit, ont été déjoués : - En avril 2004, l’action de la police fédérale belge a permis d’empêcher deux attentats en préparation, l’un contre une école juive d’Anvers, l’autre contre la cérémonie d’inauguration (ouverte au grand public) d’un tunnel TGV dans la même ville.
- Au printemps 2004, à Madrid, c’est un attentat contre l’Audience nationale (la plus haute juridiction du pays, où officie notamment le juge anti-terroriste Baltazar Garzon) qui a été empêché.
- En juin 2004, un attentat du GICM devait viser, à Lisbonne, plusieurs hautes personnalités, dont M. José Manuel Barroso, président désigné de la Commission européenne.
- La cellule Hofstad, déjà citée, planifiait une série d’attentats, notamment plusieurs attentats ciblés – dont celui contre la députée d’origine somalienne Ayaan Hirshi Ali – mais aussi des attentats au véhicule piégé où à la bombe contre le Parlement, le siège des services de sécurité, l’aéroport de Schipol, etc. Seul le démantèlement de la cellule à la suite de l’assassinat de Van Gogh a empêché la commission de ces actes criminels.
- En novembre 2004, plusieurs hommes ont été arrêtés en Allemagne alors qu’ils préparaient l’assassinat du Premier ministre irakien Iyad Allaoui.
- Les terroristes arrêtés en France dans le cadre de l’enquête dite « des filières irakiennes » envisageaient des attentats sur le sol français, notamment contre des cibles juives.
Cette brève énumération et, surtout, le nombre et la qualité des « cibles » envisagées établissent clairement que, contrairement aux idées reçues, frapper l’Europe reste bel et bien un objectif pour les djihadistes. Et il ne s’agit pas seulement, ici, de frapper les pays européens « alliés des Etats-Unis en Irak », comme on le pense trop souvent. La préparation des attentats du 11 mars a débuté en 2000-2001 : à l’époque, la guerre en Irak n’avait pas commencé et les troupes espagnoles n’étaient donc pas présentes sur le terrain. Et lorsque l’Audience nationale a été ciblée, elles s’en étaient déjà retirées… Par ailleurs, la France ou la Belgique sont absentes d’Irak et ont condamné l’intervention américaine. Des attentats y ont pourtant été planifiés. La « nécessité » pour les djihadistes de s’attaquer à l’Europe n’est pas conjoncturelle, elle est liée à l’essence même du vieux continent. Même si des divergences peuvent exister entre les Etats-Unis et l’Europe, ces deux ensembles, comme d’autres pays – l’Australie, le Canada, le Japon, la Corée, etc. – appartiennent bel et bien au même « camp », celui d’un « monde occidental » (ce qualificatif n’ayant aucun caractère ethnocentrique, ce qui explique que nous puissions y inclure des pays asiatiques) qui partage les mêmes valeurs démocratiques essentielles. Ce sont ces valeurs qui font de nous des « ennemis » identifiés comme tels par les islamistes. Par ailleurs, on soulignera que, même militairement absents d’Irak, de nombreux États européens sont ou ont été présents en Afghanistan, et que l’Union européenne s’est engagée, politiquement, aux côtés du nouvel Irak pour aider à sa reconstruction et à sa stabilisation. 2. La menace a évolué Ces douze mois ont vu également une évolution « qualitative » de la menace : plus que jamais, l’islamisme s’affirme comme un « virus mutant ». Là où, depuis 2001 (et même avant), les « services » affrontaient des structures terroristes formées le plus souvent de djihadistes chevronnés, âgés de 25 à 40 ans et ayant souvent en commun leur expérience afghane, on trouve à présent de plus en plus de très jeunes gens qui, par définition, n’ont pas de « passé » dans les milieux islamistes : les djihadistes français tués ou arrêtés en Irak étaient âgés de 18 à 20 ans ; Samir Azzouz, l’un des membres les plus décidés de la cellule Hofstad avait 18 ans au moment de son arrestation et était « repéré » depuis qu’il avait tenté d’aller combattre en Tchétchénie, à l’âge de 16 ans. Ce à quoi nous assistons actuellement, c’est à l’émergence d’une nouvelle « génération » de terroristes : des gamins qui étaient âgés de 12 à 15 ans le 11 septembre 2001 et qui ont effectué, en un an ou deux, le cheminement idéologique qui mène à la violence et qui prenait parfois une dizaine d’années à leurs aînés. Ces groupuscules sont de plus en plus souvent formés de personnes jouissant d’une forte implantation locale et pouvant donc compter sur les liens de la solidarité des quartiers et des familles. Ces groupes sont également liés à la marginalité et à la délinquance, ce qui accroît leur dangerosité : les « nouveaux djihadistes » n’ont aucun problème à se procurer des planques, des armes et des explosifs. Ils sont, malgré leur jeunesse, rompus à la « clandestinité » et habitués à déjouer les pièges de la police. A l’occasion, ils arrivent même à l’infiltrer, ainsi que le fait le crime organisé : l’un des membres de la cellule Hofstad n’était-il pas employé comme traducteur par l’AIVD, le service de renseignement civil hollandais? Enfin, les « nouvelles » cellules terroristes sont encore plus imbriquées que ne l’étaient les anciennes : la cellule Hofstad, basée aux Pays-Bas, y préparait des attentats mais cela ne l’empêchait pas d’être mêlée également à la planification d’autres attaques, au Portugal ou en Espagne. Rajeunissement, porosité avec la délinquance et internationalisation sont autant de sujets d’inquiétude pour les experts. 3. L’Europe marque des points mais continue à agir en ordre dispersé Face à cette évolution de la menace, l’Europe, en tant qu’ensemble géopolitique, n’apparaît guère mieux armée qu’elle ne l’était il y a un an. Certes, le discours officiel est partout le même : la lutte contre le terrorisme est une priorité et de nombreux moyens sont dégagés pour y faire face. La réalité est parfois très différente. Pour des raisons évidentes, nous ne nous appesantirons pas sur cet aspect des choses. Au plan de l’Union, on a certes progressé avec la nomination de Monsieur Gijs de Vries comme coordinateur de la lutte anti-terroriste, mais les moyens réels dont il dispose restent dérisoires et sa mission est essentiellement symbolique : dans les faits, l’anti-terrorisme reste une prérogative des États. On l’a souligné, certains de ceux-ci travaillent bien, mais d’autres sont trop peu conscients de la réalité du danger et, en tout état de cause, de gros efforts devraient être consentis pour unifier les législations et mettre en place des outils de coopération plus performants. 4. La menace ne baissera pas dans l’avenir prévisible Trois éléments d’analyse distincts nous conduisent à penser que la menace ne baissera pas dans l’avenir prévisible : - La situation en Irak reste un puissant facteur de mobilisation
Les élections de fin janvier ont marqué une étape importante dans l’évolution de l’Irak mais le plus dur reste à faire. La stabilisation de la société irakienne doit être enrayée à tout prix du point de vue des djihadistes. Or, l’Europe et l’Otan sont engagées dans le soutien à cette stabilisation. Détourner l’Europe de cet engagement par la violence pour isoler le nouveau gouvernement et les troupes de la coalition est un objectif stratégique pour la mouvance islamiste. - L’évolution du Maroc est un réel sujet d’inquiétude
L’organisation islamiste la mieux implantée en Europe et la plus dangereuse est actuellement le GICM. Celui-ci a subi des pertes en Europe comme au Maroc, mais le combat est loin d’être gagné dans ce pays où de nombreuses réformes sont encore nécessaires pour désarmer les terroristes. L’évolution du Maroc dans les années à venir aura une forte influence sur la situation en Europe. Si le terrorisme n’est pas éradiqué, s’il reprend vigueur, les conséquences s’en feront sentir sur le vieux continent, ne serait-ce que du fait de l’importance des communautés marocaines qui y sont installées et au sein desquelles les terroristes peuvent espérer recruter de nouveaux sympathisants. - La « nouvelle génération » du terrorisme islamiste en Europe commence seulement à apparaître
Cette « nouvelle génération » du terrorisme à laquelle nous faisions allusion ci-dessus commence à peine à apparaître sur la scène terroriste. Elle recrute dans la « troisième génération » de l’immigration dont on sait qu’elle est travaillée par des problèmes identitaires et parfois victime d’une intégration imparfaite. Ces malaises sont de nature à pousser de nombreux jeunes vers la violence. On se trouvera alors confronté à une situation nouvelle où des réseaux diffus et informels de jeunes nés en Europe, la connaissant bien et ayant des « comptes à régler» avec elle, pourraient servir de relais à des organisations internationales plus structurées ou mê me tenter de mener leur propre « djihad » pour se venger des humiliations réelles ou supposées subies par ces jeunes gens. Claude Moniquet, président de l'ESISC, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute
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