ESISC — D’abord, qu’un point soit clair: il n’est pas question ici de plaindre Saddam Hussein ni, comme trop de belles âmes européennes, de déclamer, sur un ton contrit, que la
peine de mort est une monstruosité. Réglons donc cette question: les criminels de
guerre nazis pendus à Nuremberg méritaient-ils de mourir? Oui, je
pense qu’ils le méritaient amplement. Le bourreau de Staline, Lavrenti Beria
méritait-il la mort? Oui. Les génocidaires Khmers rouges ou ceux du Rwanda
mériteraient-ils d’être passés par les armes? Oui, je le crois. Je pense qu’en matière
de crimes de masses, certains forfaits sont tellement abominables, tellement
inhumains, que leurs auteurs se retranchent eux-mĂŞmes du genre humain.
Et si un
homme méritait la corde, c’était certainement Saddam Hussein, bourreau
de son peuple, qui faisait torturer et assassiner ses opposants, massacrait les Chiites,
gazait les Kurdes (et d’ailleurs, également, soutenu à l’époque par les Etats-Unis et la France, les Iraniens, enfants ou soldats que le dément Khomeiny jetait dans la
guerre). Mais seulement voilĂ : sans revenir sur la peine elle-mĂŞme, la
manière dont elle a été administrée relève, évidemment, de la barbarie.
Et elle révèle une monstrueuse erreur politique.
Il y a d’abord une question de principes: si la coalition internationale, guidée
par les Etats-Unis, est entrée en Irak – et nous pensons qu’elle a eu raison de le faire
– c’était au nom de grands principes et pour établir la démocratie. La danse
macabre à laquelle on a assisté avant et après la mort de Saddam
contredit ces grands principes et n’a aucun rapport avec la démocratie. Il
s’agit, ni plus ni moins, de la sauvagerie tribale la plus primitive, à l’état
pur. Et nous pesons nos mots, même s’ils ne sont pas politiquement
corrects.
Il y a ensuite la politique: il est évident que l’Irak ne peut se reconstruire que sur
la réconciliation des communautés qui la forment: Sunnites, Chiites, Kurdes,
musulmans et chrétiens. Ce a quoi on a assisté aux derniers moments de Saddam, et
c’est peu de le dire, ne va pas dans ce sens.
Il y a enfin la question de la confiance que l’on peut accorder au
gouvernement irakien. Le processus démocratique (incontestable) initié par
l’intervention internationale a abouti à des élections libres qui,
malheureusement, ont projeté au pouvoir une clique chiite extrémiste
largement favorable à l’Iran et soutenue par le terroriste Moqtada Sadr.
Un terroriste dont les bourreaux scandaient le nom à la mort de l’ancien dictateur.
Entre deux insultes. Cette coalition est dirigée par M. Nouri al-Maliki, Premier
ministre qui promet de ramener l’ordre et de rétablir la justice.
Or que voyons-nous? Aux attentats aveugles des terroristes sunnites – bassistes ou proches
d’al Qaïda – qui sèment les morts par dizaines, chaque jour, répondent
les exactions d’une police très largement dominée par les chiites et qui a
créé ses escadrons de la mort qui enlèvent torturent et assassinent
impunément. De ce côté aussi, les morts se comptent par dizaines.
Comment pourrait-on penser que M. al-Maliki va rétablir la situation (en admettant
même qu’il le souhaite sincèrement...) dans un pays en pleine guerre civile? Il
n’arrive même pas, comme l’écrit aujourd’hui Jim Hoagland dans le
WashingtonPost, à faire régner un semblant d’ordre et de dignité dans
une salle d’exécution où n’ont été admis qu’une vingtaine d’hommes triés
sur le volet et proches de lui...
Saddam Hussein était un tyran sanguinaire et abject qui a rencontré le
destin qu’il méritait et dont il est seul responsable.
Mais notre responsabilité à nous est de ne pas laisser un nouveau mal remplacer un
mal ancien. Les bourreaux de Saddam nous ont montré le visage de barbares qui se
servent de l’intervention étrangère qui leur a apporté une liberté (une liberté qu’ils
auraient été bien incapables de conquérir tout seuls) pour régler, dans la sauvagerie
qu’ils prétendent éradiquer, leurs comptes sectaires. Est-ce pour cela que tant de
soldats américains et d’autres nationalités – et tant de civils – meurent chaque jour?
Pour paraphraser le cynique Joseph Fouché [1], “ne pas profiter de ce qui s’est passé il y
a quelques jours pour rappeler à l’ordre ceux qui dirigent à Bagdad, serait pire
qu’un crime, ce serait une faute”.
[1] Qui commentait ainsi l’exécution du Duc d’Enghien, le 21 mars 1804.
Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute |