LE FIGARO — Cette fois, le pacte national est ébranlé. La rébellion des cités a révélé la gravité de la fracture identitaire, née d'un communautarisme ethnique. Le modèle français d'intégration a été la cible d'une tentative de subversion, empruntant aux techniques classiques de la déstabilisation. Elles consistent, s'appuyant sur des faiblesses socio-économiques indiscutables, à culpabiliser l'adversaire, à installer la discorde dans ses rangs, à surexploiter le moindre élément. Ainsi, des mots de Sarkozy appliqués à des comportements précis ont été prétextes, pour les émeutiers, à exiger des excuses. Le tir d'une grenade lacrymogène près d'une mosquée a été assimilé à une agression. L'empressement de la gauche à alimenter ces polémiques est venu confirmer sa légèreté. D'autant qu'elle est restée muette devant la mort de Jean-Claude Irvoas, tué à Epinay-sur-Seine, et celle de Jean-Jacques Le Chenadec, qui a succombé lundi à Stains sous les coups d'une racaille. L'apathie des consciences conduit les jobards à affirmer qu'ils « comprennent » les violences. Ils assurent que, non, rien n'a été fait pour les banlieues et que l'exigence de « respect » des casseurs est légitime. Certains accréditent l'idée que la police se comporte en « colonisateur ». Ces adeptes de la repentance, assidus chez les sociologues et les animateurs de télévision, sont prêts à tous les renoncements pour obtenir les faveurs des révoltés sublimés.
Ce sont ces belles âmes que préfère entendre le monde politique, qui aimerait tant sous-estimer le désastre. Il se sait responsable des ghettos : il n'a cessé de chanter les mérites de l'immigration, en se désintéressant de l'accueil. Les gardiens du politiquement correct, qui monopolisent la parole, diabolisent encore ceux qui mettent en garde contre une arrivée trop massive de populations extra-européennes et l'emprise de l'intégrisme dans des quartiers. Mais les faits sont têtus. Ce qu'ils donnent à voir est plus grave que le « mai 68 des cités », décrit par les crédules. C'est un terrorisme urbain qui est apparu. La désolation laissée par les razzias le prouve. Les écoles, bibliothèques et églises incendiées ou prises pour cible témoignent, plus précisément, d'un rejet de la France. Elle est devenue, pour de nombreux incendiaires, un pays haï. Les sourds ne veulent pas l'entendre. « Zizanie politique » En décrétant, mardi, l'état d'urgence, Dominique de Villepin a donné la mesure de la menace de déstabilisation de la République. Sans doute le premier ministre a-t-il également pressenti le risque d'exaspération de la population, face à des actes aussi barbares que les deux agressions mortelles d'Epinay et de Stains, les incendies de bus transportant des usagers, les tirs à balle réelle contre les forces de l'ordre. Il n'y a pas lieu de parler de guerre civile. Mais l'hypothèse n'est plus invraisemblable. Le chômage, la ségrégation et le repliement que vivent les jeunes issus de l'immigration maghrébine et africaine sont des réalités qui ne peuvent qu'inciter à poursuivre la nécessaire « discrimination positive » et le développement d'une politique sociale. Mais l'empressement du gouvernement à redistribuer, cette semaine, des subventions aux associations des cités et à disculper l'islam de toute responsabilité dans les émeutes n'aide pas à comprendre la complexité des motivations des insurgés. Reviennent en mémoire les diatribes contre la France, tenues par les islamistes manifestant, à Paris, contre la décision du gouvernement d'interdire le voile à l'école. « Nous n'accepterons jamais une loi qui porte atteinte à notre dignité et à notre liberté ! Nous attendons des excuses ! Nous sommes capables de semer la zizanie politique » (bloc-notes du 23 janvier 2003). Lundi, le premier ministre turc a estimé que cette loi expliquait les violences. Une piste parmi d'autres. Les enfants perdus, laissés sans éducation ni autre culture que celle de la rue, sont souvent devenus les instruments des dealers ou des fondamentalistes. Aussi n'est-ce pas leur rendre service que de leur dissimuler les manipulations qu'ils peuvent subir. Nombre de ces jeunes Français ne se réconcilieront jamais avec la nation si personne ne les aide à s'éveiller et à sortir d'un endoctrinement puisant dans une lecture sectaire du Coran, qui invite à combattre et soumettre juifs et chrétiens. Premier pas Le modèle d'intégration peut-il être sauvé ? Une totale assimilation semble être devenu un objectif irréaliste. Mais le risque d'éclatement du pays peut être évité, si les nouveaux venus retrouvent l'envie de s'identifier à la France. Ce qui n'est plus toujours le cas, tant il est vrai qu'un pays qui ne sait pas se faire respecter est un pays qui n'est plus respectable. La décision de Nicolas Sarkozy, mercredi, d'expulser les émeutiers étrangers est la mise en pratique d'une plus grande exigence de l'Etat. Mais ce ne peut être qu'un premier pas. Reste aussi aux politiques à considérer enfin l'immigration pour ce qu'elle est devenue : un problème pour l'identité du pays. Quand le ministre de l'Intérieur envoie dernièrement aux préfets une circulaire précisant que « la procédure du regroupement familial doit rester la règle », c'est justement cette philosophie de l'accueil imposé qui devrait être remise à plat. Ecole Jack Lang L'ancien ministre de l'Education nationale, Jack Lang, a inauguré, vendredi dernier à Beuvry-la-Forêt (Nord), la première école portant son nom. Quand on voit, dans les cités, les résultats d'une politique éducative ayant renoncé à transmettre culture et savoir, il est permis de douter de l'opportunité de ce baptême.
Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute |