LE FIGARO — Avant d'en venir à la réélection du président américain, s'interroger sur deux ou trois constats: pourquoi si peu de personnes, en France, ont-elles publiquement soutenu George Bush? Pourquoi les médias ont-ils, à ce point, disqualifiés cette minorité, dont le tort aura été d'avoir refusé un prêt à penser présentant le président des États-Unis comme une menace pour le monde et le terrorisme islamiste comme une riposte à l'arrogance du couple américano-israélien? La réponse tient, pour beaucoup, au refus de débattre.
Confirmé à l'occasion du conflit irakien, ce rejet de la contradiction a révélé le piètre état de notre démocratie, en mal de vrais contre-pouvoirs parlementaires et journalistiques. Contrairement à ce qu'ont martelé les anti-Bush, la démocratie américaine est toujours demeurée exemplaire: elle a dénoncé les tortures commises par ses soldats dans la prison d'Abou Ghraib, a mis fin au vide juridique pour les détenus de Guantanamo, a multiplié les commissions d'enquête sur la guerre en Irak (qui n'ont pas retenu les soupçons de “mensonges” contre Bush). Les contraintes du Patriot Act, ces mesures anti-terroristes accusées d'attenter aux libertés individuelles, ne sont rien comparées aux oukases de nos comités de salut public, qui poussent à hurler avec la meute.
Qui en France, parmi les gardiens pointilleux de la liberté d'expression. s'est offusqué du sort réservé à Rocco Buttiglione (démissionné samedi de la Commission européenne) pour ses réflexions bigotes sur les homosexuels et la famille? Qui s'inquiète du projet visant à pénaliser les propos homophobes? Qui s'interroge sur la volonté des pouvoirs publics de mettre des mots sous surveillance, au nom du racisme, de l'antisémitisme, de l'anti-discrimination, du respect de l'autre? Une tentative de clonage des esprits se profile, qui n'indigne pas ceux qui croient voir, en revanche, la tolérance en danger aux Etats-Unis.
Oui, c'est notre démocratie qui a révélé ses failles, à travers la vague d'anti-américanisme qui a accompagné la guerre en Irak. Alors que l'analyse de l'après 11 septembre aurait mérité des confrontations au Parlement et dans l'opinion, seuls l'unanimisme, la pensée manichéenne et le lynchage auront servi d'arguments. Bush pouvait évidemment être critiqué pour ses choix. il ne méritait pas d'être comparé à Ben Laden (Jack Lang: “Bush-Ben Laden même combat!”) ou à Hitler (Jean-Marie Le Pen: “l'impérialiste Bush est pire que Hitler »), tandis que la “résistance” irakienne, celle des égorgeurs et des poseurs de bombes, était tacitement excusée.
Une démocratie apaisée aurait accepté d'écouter ceux qui suggéraient de regarder en face la réalité du totalitarisme moyen-oriental et les causes intrinsèques de sa haine de l'Occident. Comme le souligne, cette semaine dans Libération, le sociologue Jean-Pierre Le Goff, cet aveuglement “n'est pas sans rappeler la réaction d'intellectuels qui, face à la montée du nazisme en Allemagne, avaient chacun leur théorie sur Hitler et se laissaient prendre au piège de leur propre construction, attitude qui révolta Hannah Arendt”. L'esprit munichois est né de semblables capitulations intellectuelles. C'est notamment contre ce renoncement qu'une majorité d'électeurs vient de se prononcer. Ceux qui, en France, ont soutenu Bush ne peuvent que s'en réjouir.
Durable rupture
Un dernier constat préalable: l'anti-Bushisme, compréhensible devant les fautes commises en Irak, aura aussi servi à dissimuler un anti-américanisme plus viscéral, qui pose question. Comment ne pas remarquer, comme le fait André Glucksmann (un des rares intellectuels à avoir soutenu Bush dans sa guerre) dans son dernier livre, que la montée de l'antisémitisme a été “jumelle de la vague d'anti-américanisme qui a frappé l'Europe depuis le 11 septembre et la submerge depuis la guerre d'Irak”? C'est dans les défilés parisiens des “anti-guerre” que l'on aura vu, en 2003, des manifestants brûler les drapeaux américains et israéliens, en criant “Bush-Sharon, assassins!”.
Rappeler ces faits ne revient pas à soutenir sottement que tous les anti-Bush sont des anti-sionistes, voire des antisémites. D'autant que la grande majorité des juifs américains a voté Kerry. Mais la violence de la campagne anti-américaine, encouragée par une France ayant désigné en Bush et Sharon ses adversaires, n'a pas été le fruit du seul rejet de la personne du président américain. Ceux qui, de l'extrême droite à l'extrême gauche, enjoignent de se détacher des États-Unis et d'Israël tiennent parfois les propos des fondamentalistes eux-mêmes, habités par un mépris des démocraties. L'alliance, en Irak, des islamistes avec la France à l'occasion de la crise des otages a montré les ambiguïtés de l' “l'anti-Bushisme”.
C'est pourquoi une victoire de John Kerry n'aurait vraisemblablement pas suffi à effacer cet anti-américanisme Ià, ancré dans une société ne sachant plus reconnaître ses alliés et s'estimant étrangère à leurs valeurs et à leurs cultures, bien qu'elle en emprunte les marques, les films, les musiques, les techniques. Avec la reconduction de Bush à la Maison-Blanche, l'incompréhension s'annonce durable avec la France, qui aura vu les “anti-guerre” manifester contre la venue du président des États-Unis l'été dernier, tandis que la présence de Yasser Arafat, accueilli la semaine dernière pour s'y faire soigner, n'a indisposé personne.
Bush country
Jusqu'au dernier moment, la majorité des médias français et singulièrement les médias audiovisuels auront soutenu John Kerry (allant même, parfois, jusqu'à le donner vainqueur mardi soir), sans chercher à taire leur mépris pour Bush, présenté comme un imbécile, une brute, un illuminé, un menteur. Aussi l'opinion a-t-elle dû être surprise de découvrir, mercredi, que l'Amérique renouvelait massivement (avec près de 4 millions de voix d'avance) sa confiance à un tel type. Le peuple américain serait-il pareillement devenu sot, ignorant, intégriste? Cette explication satisfera nos “bobos”, belles âmes et autres lanceurs de fatwas.
Mais la victoire est évidemment plus subtile. Elle est celle de l'Amérique profonde, “the Bush country”, et répond à l'aspiration d'une population qui se sent dépositaire, notamment à travers sa pratique religieuse, des valeurs occidentales et d'un conservatisme décomplexé. Comme le remarquait Michaël Novak, professeur et ancien ambassadeur américain: “La gauche, mais pas la droite, déteste se voir ‘étiquetée’, c'est-à-dire appelée par son nom. Les conservateurs sont fiers d'être qualifiés de conservateurs. (...) Cette peur de l'étiquette de gauche est une indication pertinente s'il en est du sens dans lequel souffle le vent”.
C'est cette “révolution conservatrice”, que n'ont pas su mesurer Kerry, ni la gauche américaine, qui explique l'ampleur du triomphe de Bush, accentué par la conscience qu'ont désormais les Américains d'avoir à défendre leur démocratie attaquée. Et il serait stupide de dénigrer ce mouvement de fond, au prétexte que le Midwest et le Sud seraient peuplés “de bouseux” et “d'incultes”, arguments répandus chez les intellectuels, déconnectés des réalités. Cette révolution en cours s'inscrit, plus honorablement, en réaction à la contre-culture des années 70 et à ses impasses.
L'Amérique résistante, vertueuse et fière de l'être, qui vient également de refuser cette semaine la légalisation des mariages homosexuels dans les onze États consultés, a tout pour déplaire à une Union Européenne pacifiste, laïque et tourmentée, qui renie ses racines et se cherche une nouvelle identité en flattant l'islam conquérant. Mais ce mouvement de fond porte en lui un dynamisme qui pourrait bien, demain, servir d'exemple à une Europe qui doute.
Moore inspire Ben Laden
Petite satisfaction, au passage: celle de voir que Michaël Moore - ce cinéaste qui eut la palme d'or à Cannes pour son documentaire anti-Bush qui décrivait l'Irak de Saddam sous les traits idylliques d'un pays paisible et rieur - n'aura su convaincre ses compatriotes, insensibles à cette propagande. En revanche, le film a, apparemment, inspiré Ben Laden, à en juger par la teneur de son message diffusé vendredi dernier sur la chaîne Al-Jezira.
En effet le chef terroriste - qui comme Moore accuse Bush “de vous embrouiller, de vous tromper et de vous cacher la véritable raison (du 11 septembre)” - reprend quelques critiques portées par Fahrenheit 9/11 dont les “falsifications” des élections en Floride en 2000 et, surtout, cette scène désormais fameuse où l'on voit le président, en visite dans une école et apprenant le premier attentat contre une des tours jumelles, “estimer, dit Ben Laden, qu'il était plus important de s'intéresser aux propos de la petite fille sur sa chèvre et ses coups de cornes plutôt qu'aux avions et leur attaque contre les tours”. Moore a trouvé là le supporter qu'il méritait...
Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute
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