Il faut bien le reconnaître, la perspective d'une destruction militaire du régime de Saddam Hussein ne suscite guère l'enthousiasme.
A mesure qu'on s'en approche - car elle semble malgré tout inéluctable - cette opération suscite même de la part de ses adversaires diverses manoeuvres dont le moins qu'on puisse dire, pourtant, est qu'elles sont cousues de fil blanc.
Passons rapidement sur la pantalonnade affligeante de Jany Le Pen, Gilles Munier et quelques miltaires à la retraite qui n’ont pas hésité à se faire les porte-voix du dictateur de Bagdad. “Sûrs” de ne pas trouver d'armes de destruction massive, “sûrs” que les inspecteurs de l'ONU n'étaient que des espions américains, ces gens ont renoué avec une bien triste tradition qu’on croyait réservée à l’ex-monde communiste: celle des “idiots utiles”.
Il y a un peu plus de cinquante ans, leurs prédécesseurs étaient “sûrs” que les mouches ou les cafards que les officiels chinois et nord-coréens leur montraient, étaient porteurs de bacilles de la peste, largués par des avions américains. Ils étaient “sûrs” aussi – même en l’absence de pétrole dans la région! - que la guerre conduite par l'ONU pour empêcher que la péninsule coréenne ne tombât toute entière dans l'escarcelle du “camp socialiste” était en fait celle des Américains.
La manœuvre qui semble avoir le plus d’adeptes parmi les opposants à la guerre consiste à suggérer un déplacement des pressions militaires de l’Irak vers la Corée du Nord. A les entendre, le danger serait du côté de Pyongyang et des recherches nucléaires militaires revendiquées par l'Etat nord-coréen et non sur les rives du Tigre et de l'Euphrate. Belle preuve de l'hypocrisie américaine, selon eux: si c'est vraiment aux armes de destruction massive que George Bush veut s'en prendre, que ne tente-t-il de détruire celles, avérées, qui se trouvent au sud du Tumen et du Yalou?
Même Mme Albright semble soutenir cette argumentation. Elle qui s'humilia à Pyongyang à la fin de l'année 2000, en assistant à un grand spectacle glorifiant le Parti unique - avec départ ricanant de missiles postiches - n'est pourtant pas la mieux placée pour tenter un croc en jambe à la nouvelle administration de son pays.
En fait, si les Etats-Unis n’abandonnent pas leur campagne contre le régime de Bagdad, c'est d'abord parce qu'ils y sont déjà bien engagés. Ce serait de leur part faire preuve d'une rare versatilité que de changer d'objectif parce qu'un Ubu d'Extrême-Orient agite tout à coup le chiffon rouge de la provocation.
Ajoutons pour la gouverne de ces stratèges de comptoir que malgré les rodomontades de Donald Rumsfeld sur les capacités des Etats-Unis de faire face simultanément à deux conflits régionaux, qu’il vaut toujours mieux affronter ses ennemis séparément qu’en même temps. Nul besoin de relire dans Tite-Live, l’histoire des Horace et des Curiace pour s’en convaincre!
De toutes façons, la question de la Corée du Nord est bien différente de celle de l’Irak. Dans le premier cas, les pays voisins exigent tous un traitement très progressif de la dangerosité nord-coréenne. Dans le second, on ne trouve guère de signe de solidarité ou même de résistance des Etats de la région. La disparition brutale du régime de Bagdad réjouira même plus d'un gouvernement de la région.
Enfin, si l'Etat nord-coréen est en effet probablement plus armé que l'Irak, il est acculé, replié, isolé. Son existence n'a aucune perspective internationale et sa disparition, aussi souhaitable soit-elle pour sa population, ne bouleverserait guère l'ordre du monde. La chute du régime de Saddam Hussein aurait au contraire des conséquences infiniment plus importantes. Car ce n’est pas seulement de la fin d’une menace de contacts avec des groupes terroristes, d'acquisition ou de la détention d’armes de destruction massive qu’il s’agit: se représente-t-on ce que signifierait l'établissement d'une démocratie au coeur du dispositif islamo-dictatorial de Moyen-Orient? A coup sûr une chance formidable d'évolution positive de notre monde! Saddam Hussein doit partir et son régime être aboli aussi pour cette raison que la démocratie aura ainsi une chance de s'implanter dans la région et d'y essaimer. Tel est le sens fondamental de cette entreprise. L'opération qui se prépare contre la dictature irakienne est ainsi, au contraire de ce qu'avance M. de Villiers, une opération conforme à nos valeurs.
Hier je souhaitais la chute de l'URSS; j'y ai même travaillé au nom de la démocratie et des droits de l'homme. Et aujourd'hui j'aurais honte de ne pas souhaiter la chute d'une dictature et le recul de l'obscurantisme?
Tant pis pour ceux qui veulent maintenir les choses en l'état. Ce sont des conservateurs. Il y a une vingtaine d'années, nombre d'entre eux se refusaient à envisager la fin du communisme et préféraient chercher une hypothétique “troisième voie”, coexister respectueusement avec lui, voire jouer les petits télégraphistes, plutôt que d'appeler un chat un chat et l'Union soviétique l'empire du mal...
Pierre Rigoulot, écrivain et philosophe, est Fellow à l'Atlantis Institute
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