LE FIGARO — Immobile est la France. Adepte du statu quo en toutes choses, elle s'accroche à l'État providence, dont les poches sont vides mais le sourire social avenant. « Je me sens plus humaniste que libéral », aime à dire Jean-Pierre Raffarin, tandis que la gauche en est encore à défendre l'archaïsme d'une économie politiquement surveillée. Les entreprises bénéficiaires sont sommées de partager illico. La concurrence est vue comme une menace pour notre « modèle ». A quand le « printemps français » ? La France est schizophrène. Nation marchande, elle a besoin du libéralisme pour vivre. Mais les politiques rejettent cette évidence. Exemple : le gouvernement en appelle aux économies, en faisant valoir que la dette de l'État équivaut à 17.000 euros par personne. Pourtant, il va lâcher 800 millions d'euros aux fonctionnaires mécontents (1% d'augmentation). Pour s'être étonné de cette contradiction, le parlementaire UMP Philippe Marini a été réprimandé, lundi, pour son « ultralibéralisme », par son collègue UMP Axel Poniatowski. Faudra-t-il atteindre la banqueroute – elle se profile – pour reconnaître la faillite de cette gestion éloignée des réalités ? Aujourd'hui, il suffit de 1% de la population dans les rues – 600.000 personnes, le 10 mars – pour que le gouvernement renonce à des résolutions de bon sens arrêtées trois mois auparavant. La parole de l'État s'envole au premier coup de vent. La pression de la fonction publique sur la politique est sans commune mesure avec la composition du pays (5 millions de fonctionnaires, 17 millions de salariés du privé). Les Français veulent savoir comment ils peuvent s'enrichir. Pour le privé, la proposition de Jean-Pierre Raffarin de tenter d'inciter à la participation et à l'intéressement des salariés est prometteuse. Mais l'entreprise ne sera jamais aussi profitable que dans un environnement libéré des contraintes inutiles. Celles-ci se traduisent par un Code du travail pesant près d'un kilo, une fiscalité poussant les entrepreneurs à s'expatrier, un temps de travail freinant la performance. Qui paiera les augmentations promises aux salariés du public, sinon les contribuables assommés ? Leurs impôts servent déjà à financer des fonctionnaires pléthoriques, dont les salaires représentent 43% du budget de l'État, et un système de protection sociale dispendieux. Les soins 100% gratuits pour les sans-papiers représentaient 500 millions d'euros en 2002 ; les allocations versées aux familles polygames, situation interdite par la loi, sont estimées à environ 300 millions par an. La liste est longue. En réalité, l'« exception française » touche à son terme. Elle n'arrive plus à créer ni richesse (les salaires du privé ont baissé de 0,3% en 2003), ni emplois (10% de chômeurs, 9% de RMistes en plus en 2004). C'est une autre politique qui est à inventer. La responsabilité en revient à la droite libérale. Elle ne peut plus cautionner sérieusement ce système absurde, pour qui « capitalisme » reste un gros mot et « réforme de l'État » un blasphème. Doit-on laisser l'Europe prendre en charge nos réformes vitales ? Épouvantable Bolkestein ? L'« affaire Bolkestein » illustre les fantasmes suscités par le libéralisme. Cette directive européenne prévoit la mise en concurrence des services, en application du traité de Rome de 1957 qui garantit aussi (article 3) la libre circulation des biens, des capitaux et des hommes. Le projet rappelle qu'un prestataire de services peut s'installer partout en Europe, en respectant les règles du pays d'accueil. Si son contrat est temporaire, la directive prévoit que la loi du pays d'origine prime, sauf pour certains secteurs. En cas de détachement d'un travailleur, ce dernier doit se soumettre aux lois du pays d'accueil. Rien d'extravagant. « Inacceptable », a tranché Jacques Chirac, mardi, en demandant une « remise à plat » complète du projet. Lors d'un déjeuner avec des députés, il a même déclaré : « Le libéralisme, ce serait aussi désastreux que le communisme » (Le Figaro, 16 mars 2005). « Inacceptable », a également repris Dominique Strauss-Kahn, en assurant : « Il faut lutter contre cette directive détestable inspirée par une pensée libérale ». S'adressant au président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, qui défend la directive, le président de la République a fait valoir que « le développement du marché intérieur repose sur une réelle démarche d'harmonisation ». Le texte du commissaire néerlandais Frits Bolkestein peut évidemment être amélioré, afin de prévenir d'éventuels cas de dumping social. Mais est-ce l'intérêt de la France de crier ainsi, horribile visu, devant l'ouverture des marchés ? Comme le remarque Pascal Salin : « La concurrence est toujours bonne, elle l'est pour les échanges de marchandises, elle l'est pour les services, mais elle l'est aussi pour les règles juridiques ou fiscales. C'est pourquoi, au lieu d'harmoniser, il est bien préférable de mettre en concurrence les fiscalités, les règles juridiques et les normes » (Le Figaro, 16 mars 2005). Ce raisonnement est rejeté par la gauche et la droite rassemblées, qui ne reculent pas devant la désinformation. Le monde politique s'est apparemment convaincu de l'incompatibilité entre les considérations sociales et la concurrence prônée depuis toujours par l'institution européenne. « Certaines personnes n'ont pas encore remplacé leur logiciel », s'est moqué Barroso devant cette fronde conservatrice. Reste une interrogation : comment ces partisans du oui à la Constitution peuvent-ils encore soutenir l'Europe qui, depuis près de 50 ans, n'a jamais fait mystère de ses options fondamentalement libérales ? Irak, deux ans après Encore un mot sur le statu quo, cet attentisme qui caractérise notre politique. C'est la même prudence qui aura inspiré la France au Moyen-Orient. Au point d'apparaître l'alliée de despotes comme Saddam Hussein et Yasser Arafat. « La démocratie ne se décrète pas, ne s'importe pas », avait soutenu Jacques Chirac pour s'opposer à la stratégie américaine de libération par la force de l'Irak, engagée le 19 mars 2003. En allant voter le 30 janvier, malgré les menaces terroristes, les Irakiens ont apporté un premier démenti à l'analyse française. Le « printemps arabe », qui a gagné la Palestine et plus spectaculairement le Liban – plus d'un million de personnes lundi à Beyrouth pour défier la mobilisation deux fois moindre du Hezbollah – est dû à George Bush, et les peuples de la région le savent. Alors que les images des télévisions nous avaient habitués aux foules dénonçant le « colonisateur » israélien, l'opinion française découvre le terrible occupant syrien du Liban. Les médias commencent à ouvrir le procès des régimes totalitaires sur lesquels ils fermaient hier les yeux, pour ne comptabiliser que les méfaits d'Israël, démocratie honnie. La France ne peut plus, décemment, continuer à se tromper d'adversaire. Sa place est à côté de ceux – chrétiens, musulmans, juifs – qui au Moyen-Orient rejettent l'idéologie islamiste et son impérialisme (lire à ce propos). Les premiers signes donnés cette semaine annoncent-ils une révision de sa trop indulgente « politique arabe » ? Mardi, Michel Barnier, ministre des Affaires étrangères, a assuré que la France était aux côtés des Libanais. Reçu le même jour à Jérusalem, Jean-Pierre Raffarin a dit la même chose aux Israéliens, en saluant la « décision courageuse » d'Ariel Sharon de se désengager de Gaza. Peut-être le début d'une prise de conscience. Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute
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