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Les cavaliers de l'Apocalypse Imprimer Envoyer à un ami
Par Corentin de Salle   
26 septembre 2005
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LA LIBRE BELGIQUE — Famine, guerres, pollution et épidémies. Tels sont les quatre cavaliers infernaux semant mort et désolation sur la planète. La pauvreté progresse, les ressources s'épuisent, les espèces disparaissent, l'écosystème s'effondre. L'humanité est condamnée à brève échéance.

A moins que... A moins que nous changions radicalement notre manière de vivre.

Bienvenue dans l'industrie du désespoir. Amener les gens face à l'abîme, placer leur existence sous le signe de l'angoisse, telle est la technique de ces nouveaux apôtres pour nous vendre leurs recettes rédemptrices. On nous promettait alors une révolution imminente. On nous annonce maintenant l'apocalypse pour bientôt. L'espérance a cédé la place à l'inquiétude. Faute d'arriver à séduire, on effraye.

Ainsi, la manière dont on rend compte de l'état du monde – comme ce fût le cas récemment à l'Onu – n'incite guère à l'optimisme. Pourtant un examen plus attentif des rapports publiés par les Nations unies conduit à des conclusions singulièrement différentes. Dans un ouvrage remarquable dont la traduction vient de paraître en français, Johan Norberg [1] a recueilli et synthétisé les résultats d’études menées par différentes grandes organisations internationales. On rétorquera qu’on fait dire aux chiffres ce que l’on veut. Nous n’avons rien à répondre si ce n’est que, tant qu’à parler dans le vide, autant les examiner. Du reste, les altermondialistes ne se privent jamais de citer les chiffres qui les arrangent, maquillés et fardés pour faire leur petit effet dans la mauvaise pièce – toujours la même – où on les convoque.

Que ressort-il de ces chiffres quand on les examine sans lunettes idéologiques? Dans les pays pauvres, on assiste à un recul significatif tant de la mortalité infantile (18% de décès avant l'âge de 1 an en 1950, 6% en 1995) [2], de la faim dans le monde (depuis 50 ans, la production globale de nourriture a doublé à l'échelle de la planète et triplé à l'échelle du tiers-monde) et de l'analphabétisme (52% d'analphabètes dans la génération des enfants nés en 1948, 20% dans celles des enfants nés en 1970) [3]. La démocratisation progresse (31% de la population mondiale vivait dans une démocratie en 1950, 58,2% en 2000) [4]. Les indicateurs des Nations unies montrent que les standards de vie augmentent partout [5]. Au cours des trente dernières années, faim chronique et travail des enfants des pays en développement ont été réduits de 50% et, depuis 50 ans, l’espérance de vie a augmenté de 46 à 64 ans. Mentionnons encore le rapport CNUCED de 2005 qui enregistre une croissance record pour les pays du tiers-monde (plus de 5% en moyenne: 9% en Chine, 6,5% en Inde et 4,9% en Afrique alors que les Etats-Unis, en pleine croissance sont à 4% et l'Europe entre 1 et 1,5%).

Comment expliquer un tel décalage entre ces chiffres et la litanie altermondialiste? Référons-nous à l'un des foyers idéologiques majeurs de cette idéologie, le mouvement Attac. Sur le site de l'organisation, nous pouvons lire un article intitulé “Quel développement pour une société solidaire et économe?”. Il y est affirmé: “Toutes les statistiques concordent. Le nombre de pauvres et de très pauvres dans le monde ne diminue pas” [6]. Quelles statistiques? Mystère. “Toutes”, on vous dit. Or, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) – cité par ailleurs dans l'article en question – soutient exactement le contraire: la pauvreté dans le monde a davantage diminué ces 50 dernières années que durant les 500 dernières années écoulées [7]. On définit comme “absolue pauvreté” la situation dans laquelle une personne se trouve lorsqu'elle gagne moins d'un dollar par jour. C'est effectivement et malheureusement le cas pour 1,2 milliard de gens. Mais on passe ici sous silence deux faits: premièrement, depuis 20 ans, la population mondiale s'est accrue de 1,5 milliard d'humains supplémentaires; deuxièmement, d'après la Banque mondiale, le nombre de personnes vivant dans l'absolue pauvreté a diminué – dans le même temps – de 200 millions (le dernier rapport 2005 sur le développement humain estime, lui, à 130 millions le nombre de personnes ayant échappé à l’extrême pauvreté depuis 15 ans) [8]. En 1820, 85% de la population mondiale vivait dans l'absolue pauvreté. En 1950, ce chiffre est descendu à 50%. En 1980, il était de 30%. De 1980 à maintenant, il est tombé de 30 à 23% [9]. Par ailleurs, entre 1965 et 1998, le revenu annuel moyen des 20% les plus pauvres de la planète est passé de 551 dollars à 1.137 dollars [10].

Cet article affirme également – leitmotiv de toute la littérature altermondialiste – que les inégalités ont augmenté de manière galopante. Ce qu'on omet, dans les diverses données statistiques mobilisées, c'est la prise en compte du pouvoir d'achat. Avec un dollar en Afrique, vous pouvez acheter considérablement plus de biens qu'aux Etats-Unis avec la même somme. Les économistes disposent d'un instrument incluant cette variable: le coefficient de Gini, lequel s'étend de 0 (situation d'égalité matérielle absolue entre tous les membres dans une population donnée) à 1 (situation où, dans une population, tous les biens sont détenus par une seule personne). Il se fait que, de 1968 à 1997, le coefficient, calculé à l'échelle de la planète, a décliné de 0,6 à 0,52 soit une réduction de 10%. Ainsi, les inégalités tant entre les individus qu'entre les Etats, ont diminué de 10% ces trente dernières années en raison de la mondialisation [11]. Le dernier rapport des Nations unies (2003) montre certes – fait claironné par les altermondialistes – que l'inégalité entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres de la planète augmente mais on “oublie” souvent de préciser que la situation de ces 10% progresse de façon très significative. Dans un système où tout le monde – y compris et surtout les plus pauvres – devient plus riche, qu'importe si une petite minorité le devient plus et plus vite que les autres? Les auteurs de l'article regrettent le XIXe siècle, époque où la disparité des niveaux de vie était “tout au plus de 1 à 2 ou 3” avant que le capitalisme “censé apporter le bien-être” ne vienne tout mettre par terre. Pleurons sur cette époque bénie où nous étions tous pauvres mais égaux! Au risque de surprendre, il faut proclamer ces quelques vérités: à aucun moment de l'histoire, la population humaine dans son ensemble n'a vécu dans une telle prospérité. L'égalité entre tous les hommes n'a jamais été aussi marquée. Jamais jusqu'alors, un pourcentage aussi important de la population mondiale (plus de la moitié) n'a vécu dans une société démocratique. Ceux qui prétendent le contraire – quelles que soient les fonctions qu'ils exercent ou les institutions qu'ils représentent – sont à côté de la vérité. Ainsi, quand le sénateur Galand affirme dans ces colonnes que “aujourd'hui, le sort des populations de ces pays décolonisés est nettement moins enviable que ce qu'il était voici 40 ans!”, il se trompe et il induit ses lecteurs en erreur. Evidemment, tout dépend de ce qu'on entend par “moins enviable”. Il peut s'agir ici d'un jugement qualitatif plutôt que quantitatif mais nous pataugeons alors ici dans le pur jugement de valeur.

En la matière, la sinistrose est de rigueur. Plutôt que d'enregistrer les réelles avancées, on déplore le fait que des objectifs onusiens assez irréalistes (éradiquer l'extrême pauvreté d'ici 2015) risquent de ne pas être honorés. A lire ou entendre la presse, on pourrait croire que la pauvreté augmente (c’est d’ailleurs ce qu’elle affirme parfois explicitement, tant l’ignorance s’entremêle ici avec un prétendu “bon sens”). Notons ici que les “insatisfaits” les plus informés (tels que, par exemple, les rédacteurs du dernier rapport onusien (2005) sur le développement humain) ne se plaignent pas du fait que la pauvreté augmente, ni même qu’elle reste stationnaire, ni même qu’elle ne diminue pas, ni même qu’elle ne diminue pas de plus en plus vite mais ils se plaignent du fait qu’elle ne régresse pas assez vite au regard de ce qui pourrait être fait. Nous les suivons sur ce point. Nous aussi, nous croyons que les souffrances de l’humanité doivent être réduites le plus vite qu’il nous est possible. Une seconde de souffrance est une seconde de trop. Mais, pour ce faire, il faudrait utiliser des méthodes que la plupart de ces insatisfaits rejetteraient: suppression de la Politique Agricole Commune (PAC), abaissement de nos barrières douanières, développement du capitalisme partout où il n’existe pas, etc.

Quel est l'intérêt de noircir systématiquement le tableau? A cela, plusieurs explications. D'abord, bon nombre d'intellectuels communistes, maoïstes, trotskystes et autres gauches extrêmes se sont reconvertis dans l'alter-mondialisme après la chute du Mur de Berlin, tout en conservant pure et intacte leur haine irrationnelle du libéralisme, ce qui ne les incite guère à l'honnêteté. Un grand nombre oeuvre actuellement dans des ONG, ce qui leur confère une audience formidable. Ensuite, les trains qui arrivent à l'heure n'intéressent personne: la presse préfère se focaliser sur les mauvaises nouvelles qui intéressent davantage le public. Les centres de recherche, qui ont vu leur budget de recherche augmenter considérablement depuis que cette peur existe, ont tout intérêt à la maintenir vivace. Ces considérations budgétaires ne sont évidemment pas non plus négligeables pour institutions et organisations internationales en charge de la réalisation de vastes programmes. On le remarque d’ailleurs ces dernières années jusque dans la prose des rédacteurs des rapports de développement humain de l’ONU dont les chiffres sont pourtant mobilisés ici (d’où l’impérieuse nécessité de distinguer les données récoltées et l’interprétation qui en est faite). Cette peur profite également aux gouvernements nationaux en ce qu'elle leur donne plus grande latitude pour intervenir dans l'économie et ponctionner les entreprises.

Est-ce à dire que l'on vit dans le meilleur des mondes leibniziens? Evidemment que non! Un quart de la population mondiale – dont 300 millions d'enfants – souffre de la faim. Près de 1.200 enfants meurent chaque heure. Deux personnes sur dix dans le monde n'ont pas accès à une eau saine. Rien qu'en 2000, trois millions de personnes sont mortes du sida, laissant derrière elles 13 millions d'orphelins. En 2003, ce sont 3 millions de personnes qui mourraient de cette maladie et 5 autres millions qui en étaient infectées. Depuis 1965, vingt pays, principalement africains, se sont appauvris (rappelons que guerres et luttes ethniques sévissant dans l’Afrique des Grands Lacs rend impossible tout échange économique mondialisé). Il serait irresponsable d'affirmer que tout va bien. Dire que les choses vont mieux ne veut pas dire qu'elles vont bien. Ni même qu'elles vont continuer à évoluer positivement par elles-mêmes en vertu de mystérieuses lois de l'évolution. Mais il est encore plus irresponsable de propager une vision catastrophiste des choses dans le but d'inciter à les changer (et cela dans un sens qui reviendrait précisément à détruire cette source de progrès inhérent à la mondialisation capitaliste).


Une version abrégée de ce texte a été publiée dans La Libre Belgique du 26 septembre 2005

[1] J. Norberg, “In Defense of Global Capitalism”, Cato Institute, Washington DC, 2003 (actuellement indisponible dans toutes les “bonnes” librairies bien pensantes, en raison probablement de son titre).
[2] Human Development Report 1997, United Nations Development Program (UNDP).
[3] World Education Report 2000, United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization (Unesco).
[4] Democracy Century: A survey of Global Political Change in the 20th Century, Freedom House; voir aussi Freedom in the World 2005.
[5] Human Development Report 1997, UNDP.
[6] Lignes d'Attac France, “Quel développement pour une société solidaire et économe?”, 15 avril 2004.
[7] Human Development Report 1997, UNDP.
[8] Rapport mondial sur le développement humain 2005, UNDP, p.3.
[9] Human Development Report 2003, UNDP.
[10] Globalization and Inequality: World Income Distribution and Living Standards, 1960-1998, Royal Norwegian Ministery of Foreign Affairs, Studies on Foreign Policy Issues, Report 6:B, 2000, chap. 2.
[11] X. Sala-i-Martin, “The Disturbing ‘Rise’ of Global Income Inequality”, document de travail n° 8904, NBER, 2002 et “The World Distribution of Income”, document de travail n° 8933, NBER, 2002; S. Bhalla, “Imagine There's No Country: Poverty, Inequality and Growth in the Era of Globalization”, Institute for International Economics, 2002.


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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