ESISC — Les 150 morts de Bagdad et de Kerbala, ce matin, viennent nous rappeler que, depuis la capture de Saddam Hussein en novembre dernier, la nature du terrorisme dirigé contre la coalition internationale et ses alliés a fortement changé, en Irak.
Le terrorisme anarchique des partisans de Saddam Hussein a fait place à une offensive en règle des islamistes
Comme l’on pouvait s’y attendre, le terrorisme lié aux milices du parti Ba’th et aux services secrets de l’ancien régime a fortement décru. Ainsi, on est passé de 30 à 35 attaques quotidiennes (voire plus de 40 en novembre 2003) a moins d’une quinzaine, ce qui est un incontestable succès. Succès peu visible, certes, pour deux raisons.
D’abord, bien entendu, l’attitude des médias qui donnent le décompte en temps réel des attaques et des morts, surtout américains (on a même droit, souvent, au décompte des blessés). De l’avis de nombreux experts, jamais un conflit de basse intensité n’a donné lieu à une telle “couverture” de la presse (si l’on excepte, bien entendu, le conflit israélo-palestinien). A titre de comparaison, chaque semaine, entre 10 et 50 personnes (civils, militaires, guérilleros, terroristes) sont tués en Inde – y compris le Cachemire. Quel quotidien a jamais fait sa Une sur cette question? Idem pour l’Algérie et son “terrorisme résiduel” qui fait entre 10 et 30 morts par semaine. Sans parler de divers autres conflits locaux en Asie ou en Afrique. Sans vouloir polémiquer, soulignons que tout se passe, en fait, comme s’il fallait absolument “prouver” que les Etats-Unis et leurs alliés s’enfoncent dans un chaos indescriptible et sont confrontés à un “nouveau Vietnam”. Or, même au rythme de 40 attaques par jour, ce terrorisme n’était que marginal: comment ignorer que plusieurs milliers de véhicules militaires répartis en au moins 2.000 convois circulent quotidiennement en Irak? Comment oublier que 100 à 150 rotations aériennes – dont un tiers sont dévolues au trafic civil – ont lieu, quotidiennement, à l’aéroport de Bagdad? Comment ignorer, surtout, que la reconstruction va bon train et que, même dans les zones du triangle sunnite, plus “turbulentes”, des dizaines de projets de réhabilitation et de reconstructions ou de constructions d’écoles et d’hôpitaux ont déjà été réalisés?
La deuxième raison qui masque ce succès – et qui fait qu’il existe, à court terme, peu de raisons de s’en réjouir – est que ces attentats et actions de guérilla souvent désordonnés, menés par des “combattants” peu convaincus – nombre d’entre eux étaient payés pour risquer leur vie, d’autres étaient des criminels de droit commun libérés par le régime peu avant le début de la guerre, les pertes infligées par les troupes alliées ont été lourdes, etc. – ont cédé le pas à des actions réfléchies, bien organisées et qui portent la “marque de fabrique” d’Al Qaïda et/ou de la “Mouvance du Djihad International”: priorité donnée aux attentats-massacres, cibles multiples, etc.
Ce terrorisme est, certes, infiniment plus meurtrier que ne l’était le terrorisme “saddamite”: depuis le 1er janvier dernier, des centaines de personnes ont été tuées. Mais il porte en lui-même les germes de son propre échec.
Pourquoi le terrorisme islamiste peut être défait en Irak
Il a, en effet, pour caractéristiques d’être sunnite et arabe. Or, la religion majoritaire de l’Irak est le chiisme, et 20% de la population est kurde. Et il faut encore compter avec 5% d’Arabes chrétiens (en majorité Assyriens) qui ont toutes les raisons de craindre le fondamentalisme sunnite et de s’y opposer.
Le terrorisme d’Al Qaïda et des organisations ou groupes locaux qui sont ses alliés ne peut donc rencontrer une adhésion de masse ni même susciter la sympathie tacite d’une frange importante de la population, comme cela pourrait être le cas, par exemple, en Afghanistan ou au Pakistan. D’autant que les Arabes sunnites eux-mêmes ne sont pas à l’abri des attentats. La politique d’“irakisation” du conflit menée par la coalition et qui vise à passer le relais du contrôle sécuritaire du terrain aux Irakiens est un succès. De plus en plus en plus de militaires, policiers et agents des services de renseignement irakiens sont recrutés, formés et déployés. Or, quand on fait sauter un commissariat à Bagdad, ce sont, entre autres, des Sunnites qui sont les victimes du terrorisme. Ce qui coupe un peu plus les auteurs de ces actes de la population.
Mais cette terreur ne vise pas à remporter un succès militaire ni même à provoquer un soulèvement de la population contre “l’occupant”, son but est tout autre: déstabiliser le pays et provoquer, à terme, une guerre civile entre chiites et sunnites, Arabes et Kurdes ou, à tout le moins, rendre impossible le processus de démocratisation qui passe par une indispensable réconciliation nationale. C’est bien pourquoi, à plusieurs reprises depuis l’été dernier, la communauté chiite a été durement frappée.
La transformation de l’Irak en une terre de Djihad vise également à créer une zone de “non droit” qui deviendrait une base arrière pour un terrorisme de masse dans la péninsule arabique et, singulièrement, en Arabie saoudite.
C’est donc une course de vitesse qui est engagée entre la coalition et ses alliés irakiens, d’une part, et les terroristes, de l’autre. Les conditions de la victoire alliée sont claires et il est possible de les réunir: meilleur contrôle des frontières avec l’Arabie saoudite et, surtout, la Syrie: c’est de ces deux pays que proviennent les “combattants étrangers” qui forment le gros des cellules terroristes; augmentation de l’effort de renseignement; accélération de l’“irakisation”: les Irakiens sont, évidemment, les mieux placés, pour des raisons linguistiques, claniques, etc. pour recueillir le renseignement qui permettra de repérer les cellules terroristes, de les isoler et de les détruire; continuation, enfin, de l’effort de reconstruction.
Le risque d’actions terroristes à l’étranger n’est pas exclu
Le Djihad en Irak n’est que l’une des phases possibles de l’offensive en cours. L’exportation de la terreur est une option envisageable.
Il est intéressant, pour bien cerner la menace, de s’attarder sur la personnalité de celui qui semble être le chef d’orchestre de cette offensive, Abu Musab Al-Zarqawi.
Al-Zarqawi a commencé à se faire connaître dès 1999 et en est arrivé, ces deux dernières années, à prendre une telle importance que l’on peut voir en lui l’un des futurs grands dirigeants de la mouvance du Djihad au plan international, voire, un jour, un ersatz de la figure emblématique d’Oussama Ben Laden. Al-Zarqawi – alias “Cheikh Fedel Nazzel Khalayleh” – a accédé à une renommée mondiale après que le Secrétaire d’Etat Colin Powell eut cité son nom devant le Conseil de Sécurité de l’ONU pour illustrer les liens existant entre l’Irak et le terrorisme international.
D’origine palestinienne, né en Jordanie, Al-Zarqawi est un vétéran du Djihad contre les Soviétiques, dans les années quatre-vingt, et appartient donc à la génération des “Afghans de la première époque”.
Dirigeant le groupe islamiste Jund Al-Shams (“Soldats du Levant”, une organisation affiliée à Al Qaïda et basée en Jordanie et en Syrie), il a été inculpé par défaut, à Amman en 1999, pour avoir planifié, à l’occasion du passage au deuxième millénaire, des attentats contre des cibles américaines et israéliennes, ainsi que contre des lieux de culte chrétiens. Revenu en Afghanistan, il y dirigea alors un camp spécialisé dans la formation des Djihadistes à l’utilisation des moyens chimiques et biologiques; il est considéré par les services de renseignement, les policiers et les juges anti-terroristes français et britanniques comme l’un des “cerveaux” des tentatives d’attentats au ricin déjoués fin 2002 à Londres et Paris.
Après la dispersion des camps afghans, il a été vu dans le Caucase (gorges de Pankisi) et en Irak (région contrôlée par Ansar Al Islam, dans le Nord du Pays). Il continuait à diriger, dans ces deux endroits, des camps de formation au terrorisme chimique et bactériologique.
Al-Zarqawi est un authentique “internationaliste”, dont les réseaux couvrent une bonne partie de la planète. On trouve ses traces ou celles de ses opérateurs aussi bien en Europe (Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie) qu’au Moyen-Orient (Arabie saoudite, Jordanie, Turquie). Plus d’une centaine de ses hommes auraient été arrêtés ces deux dernières années.
Quatre affaires distinctes permettent de mieux discerner l’étendue, les ramifications et les centres d’intérêt des réseaux directement contrôlés par Al-Zarqawi:
1. 15 février 2002: arrestation en Turquie de Mustapha Hassan, Ahmed Mahmud et Firas Suleiman. Formés en Afghanistan, les trois hommes devaient mener une action suicide en Israël, qu’ils comptaient gagner en traversant la Turquie, la Syrie et la Jordanie. Tous trois étaient membres du groupe islamique Beyyiat-El-Imam, affilié à Al Qaïda, mais avaient reçu leurs ordres d'Al-Zarqawi.
2. Avril 2002: une cellule du groupe Al-Tawhid est démantelée en Allemagne (une dizaine d’arrestations). Elle était spécialisée dans la logistique (fourniture de faux papiers pour faciliter le transit de terroristes islamistes d’Afghanistan et du Pakistan vers l’Europe) mais planifiait également des attaques contre des objectifs américains et israéliens. Le fonctionnement de la cellule était contrôlé par Al-Zarqawi.
3. Octobre 2002: une cellule contrôlée par Al-Zarqawi assassine, à Amman (Jordanie), Lawrence Fowley, un cadre de l’USAID (U.S. Agency for International Development);
4. Novembre/décembre 2002: arrestations à Paris et Londres de neuf terroristes préparant des attentats au ricin dans des lieux publics. Ils avaient été formés par Al-Zarqawi.
Outre son activisme forcené et sa rapide ascension dans les cercles du Djihad, l’une des raisons de s’intéresser de près aux activités de Abu Musab Al-Zarqawi est que son itinéraire récent jette une lumière troublante sur les relations entretenues avec Al Qaïda par les autorités de divers pays musulmans. Ainsi, depuis 2002, Al-Zarqawi, qui avait été blessé à une jambe en Afghanistan (il a été amputé, à Bagdad, début 2002), a circulé et résidé en Irak, en Iran, en Syrie et au Liban où il aurait eu des contacts avec le Hezbollah dans le camp de Aïn El-Helloueh, proche de la ville côtière de Saïda.
Par l’étendue et la ramification extrême de ces réseaux, Abu Mussab Al-Zarqawi est certainement un homme capable de “porter la guerre dans le camp de l’ennemi”. Or, outre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, neuf pays participent aujourd’hui à la coalition: la Bulgarie, le Danemark, l’Espagne, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Pologne, la Thaïlande et l’Ukraine. Ces pays sont donc autant de cibles “légitimes” pour le terrorisme islamique en général et le pour les cellules d’Abu Musab Al-Zarqawi en particulier.
Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute
|