ESISC — Les deux vagues d’attentats qui ont frappé Istanbul dimanche dernier et ce jeudi 20 novembre portent clairement la marque de la “mouvance du Djihad” liée à Al Qaïda (“djihadistes internationalistes”) et augurent probablement de nouvelles attaques dans le futur prévisible. Mais certains éléments donnent à penser que ces vagues d’attaques, si elles sont particulièrement sanglantes, ne pourront pas durer longtemps.
La cible multiple: une marque de la mouvance du Djihad liée à Al Qaïda
Comme d’autres centres spécialisés dans l’étude des questions terroristes et de sécurité, l’ESISC a, à plusieurs reprises, souligné que le “ciblage multiple” était une véritable marque de fabrique des organisations terroristes liées à Al Qaïda ou entraînées par elle.
Ce “ciblage multiple” se retrouve, clairement, dans les attentats de dimanche et de ce jeudi, et ce, à deux niveaux:
1. Plusieurs cibles matérielles
Dimanche, deux synagogues différentes (Neve Shalom, dans le quartier de Beyoglu, et Beth Israël, dans le quartier de Sisli), distantes de deux kilomètres l’une de l’autre, ont été frappées au même moment.
Ce jeudi, trois attaques simultanées ont frappé des intérêts britanniques (une banque et le Consulat de Grande-Bretagne) et un quartier résidentiel.
Ce type d’attentats multiples et simultanés nécessite un degré d’organisation et de planification élevé et, donc, une centralisation de la décision et l’articulation précise de plusieurs techniques “segmentées” en phases temporelles très distinctes l’une de l’autre et réclamant l’intervention de spécialistes bien formés (renseignement/repérages, formation/préparation, action proprement dite), même si les exécutants peuvent, eux, être recrutés parmi les laissés-pour-compte de la société (comme ce fut le cas à Casablanca au printemps dernier).
2. Plusieurs niveaux symboliques de ciblage
Le choix des cibles lui-même est loin d’être anodin et témoigne d’une stratégie clairement définie. Ces attentats à plusieurs détentes (“une bombe, deux ou trois objectifs symboliques”) sont, eux aussi, caractéristiques de la méthode de la mouvance du Djihad.
Ainsi, en frappant des synagogues à Istanbul:
- Les terroristes s’attaquent à la communauté juive, donc (de leur point de vue), symboliquement, à Israël et au sionisme.
- Ils mettent en péril les bonnes relations existant entre Ankara et Jérusalem depuis plusieurs décennies.
- Ils fragilisent le gouvernement turc à la fois sur le plan de la politique intérieure et sur celui des relations internationales.
- Ils fragilisent l’économie turque.
En s’attaquant à des cibles britanniques, à Istanbul:
- Les terroristes participent à une offensive plus vaste contre les Etats-Unis et leurs principaux alliés.
- Ils fragilisent, à nouveau, le gouvernement turc, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
- Ils fragilisent non seulement l’économie turque mais l’économie mondiale : dès l’annonce des attentats de ce jeudi, les bourses européennes ont plongé dans le rouge, le secteur du tourisme étant particulièrement touché.
De manière générale, il est clair que le fait que la Turquie soit un allié des Etats-Unis a joué un rôle prépondérant dans sa désignation comme cible, de même que son modèle de “pays musulman laïc” (même si un gouvernement “islamiste modéré” est aujourd’hui en place à Ankara).
Les cibles frappées dimanche et jeudi sont sans surprise, et l'économie reste une cible centrale
Nul besoin d’être un spécialiste de la géopolitique pour “lire” les attentats de ces cinq derniers jours. Dans notre rapport sur “Al Qaïda et la mouvance du Djihad” diffusé le 11 septembre dernier, nous classions la Grande-Bretagne en deuxième position des “pays occidentaux risquant d’être des cibles de la mouvance du Djihad” et Israël (donc, symboliquement, les communautés juives) en troisième position. Nous insistions, par ailleurs, sur le fait que la grande difficulté rencontrée par la mouvance du Djihad à frapper les cibles occidentales sur leur sol allait l’obliger à développer la tactique de la “frappe périphérique” (attaquer des cibles occidentales dans des pays tiers).
Par ailleurs, nous avons toujours insisté sur le fait que l’économie était une cible centrale, de très haute importance stratégique, pour la mouvance du Djihad. Les Djihadistes savent bien qu’ils ne peuvent vaincre leurs adversaires militairement, même s’ils sont en mesure de leur infliger des coups douloureux voire terribles. Mais il est possible de fragiliser l’économie voire de la faire imploser et de plonger des secteurs entiers du monde industrialisés dans le chaos. Ce n’est pas encore le cas mais une très rapide analyse des effets des attentats des derniers jours démontre la pertinence de cette approche: en fragilisant le tourisme, on nuit au secteur hôtelier et au monde des compagnies aériennes; en fragilisant les compagnies aériennes, on attaque le secteur industriel qui produit et équipe les gros porteurs commerciaux, ainsi que le secteur financier qui opère le leasing des appareils et celui des assurances; en attaquant ce secteur industriel, on entraîne d’inévitables conséquences pour les sous-traitants et les équipementiers. Etc.
Il ne s’agit pas là d’un effet induit par ces attentats mais bien d’une conséquence réfléchie et recherchée par les terroristes qui s’en sont expliqués à plusieurs reprises et ont directement menacé “l’économie de l’Occident”.
Qui est derrière les attentats d'Istanbul?
Du point de vue stratégique, il est vain et peu intéressant de rechercher la responsabilité concrète qui est derrière ces attentats, même si, du point de vue tactique et sécuritaire, cette recherche est évidemment nécessaire.
Ainsi, accuser Al Qaïda ne rime pas à grand-chose, mais il est clair que ces attaques ont été commises par des organisations ou des individus appartenant à la “mouvance du Djihad”, liée à Al Qaïda et dont certains ont plus que probablement été formés dans des camps d’Al Qaïda, hier en Afghanistan, aujourd’hui, peut-être, en Tchétchénie. Bref, ceux que nous appelons “les Djihadistes internationalistes”.
Pratiquement, étant donné ce que l’on sait de l’identité des deux “martyrs” de dimanche (deux Kurdes originaires de Bingol, dans le Sud Est de la Turquie), le “bras armé” instrumentalisé pour ces attentats pourrait être celui de Ansar Al Islam, organisation islamiste kurde d’Irak, très proche d’Al Qaïda, mais l’implication d’autres organisations ou groupuscules, tels l’IBDA-C est possible. Comme il reste possible que plusieurs organisations aient collaboré en vue de réaliser ces actions.
Le risque d'autres attentats en Turquie est élevé mais l'offensive devrait être de courte durée
Avec deux vagues d’attaques sophistiquées commises en moins de cinq jours, on est manifestement en face d’une véritable offensive. Il y a donc tout lieu de penser qu’elle risque de se poursuivre, peut-être durant quelques semaines.
Mais il nous semble douteux que le terrorisme islamiste puisse s’implanter de manière durable en Turquie. L’étude de la situation des “zones de Djihad” fait en effet apparaître que les attentats islamistes ne sont fréquents que dans les régions où il existe des conflits et des intérêts locaux liés à la “mouvance du Djihad”. C’est le cas en Asie du Sud-Est, dans le Caucase, en Irak, au Cachemire et dans la zone afghano-pakistanaise ou encore au Maghreb où cette forme de terrorisme s’est probablement installée pour des années.
Or il n’existe en Turquie aucune forme récurrente et importante de Djihad et la “base sociale” de la mouvance semble extrêmement limitée dans ce pays. Toutefois, les déceptions nées dans une partie de la population d’un échec possible de l’expérience “islamiste modérée” de l’actuel gouvernement pourrait élargir cette base.
De plus, si ce sont bien des militants d’Ansar Al Islam qui sont derrière ces attaques, le risque en sera encore réduit: Ansar Al Islam a toujours été une petite organisation qui n’a réellement pu exister (assez brièvement) que parce qu’elle bénéficiait du double soutien du régime de Saddam Hussein et d’Al Qaïda. Aujourd’hui, plusieurs dirigeants du groupe, dont Mohamed Gharib (son ancien porte-parole, aujourd’hui détenu) ont clairement déclaré que Ansar n’existait plus “en tant qu’organisation”. Elle a éclaté en quelques cellules autonomes dont certaines mènent des actions de guérilla en Irak et d’autres ont été récupérées par Abu Musab Al-Zarqawi, une “étoile montante” de la mouvance du Djihad, très proche d’Oussama Ben Laden. Nous pensons que Al-Zarqawi, qui dispose par ailleurs de cellules opérationnelles en Turquie, pourrait être le véritable cerveau des attentats d’Istanbul.
Il n’en demeure pas moins que la Turquie et, singulièrement, les villes d’Istanbul et d’Ankara sont des destinations de voyage à éviter, dans les semaines à venir.
La menace va à nouveau se déplacer
Les experts de l’ESISC estiment que, au terme de l’offensive actuelle en Turquie, la menace du terrorisme islamique internationaliste va à nouveau se déplacer.
Dans les prochaines semaines, l’Europe devrait à nouveau se trouver confrontée à une menace importante (les islamistes ont essayé de frapper en Europe durant les fêtes de fin d’année, de manière récurrente depuis 1999) et l’Asie se trouvera à nouveau en ligne de front. Des documents saisis en Indonésie ces dernières semaines font ainsi état de préparatifs d’attaques terroristes, probablement dirigées contre des cibles occidentales ou des milliers de chrétiens, entre Noël et Nouvel An.
Le déplacement continuel de la menace répond tout à la fois à des impératifs tactiques (nécessité de reconstruire les réseaux démantelés après une vague d’attentats, de recruter et de former de nouveaux “martyrs”) et à des impératifs stratégiques (accentuer le sentiment d’encerclement de “l’ennemi occidental” et l’impression de toute puissance et d’omniprésence de la mouvance du Djihad.
Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute
|