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La logique politique d'Airbus Imprimer Envoyer à un ami
Par Florin Aftalion   
9 ottobre 2006

Le président Jacques Chirac a inauguré en juillet 2002, à Blagnac, le site d'assemblage de l’A380, symbole à ses yeux de la coopération européenne et défi technologique majeur. Il a aussi fait de l’avion géant d’Airbus Industries l’emblème de l’interventionnisme étatique. Quatre ans plus tard, le champion de Jacques Chirac a mis un genou à terre.

Alors que le premier A380 devait entrer en service au printemps de cette année, les retards se sont accumulés. A l’heure actuelle on nous annonce qu’un seul A380 serait livré en 2007 et que l’ensemble du projet a pris au moins deux ans de retard. Les clients ayant commandé des avions qui ne leur seront pas livrés dans les délais prévus recevront des compensations financières qui pénaliseront la société Airbus de 4,8 milliards d’euros. A cette débâcle s’en ajoute une autre: l’A350, un autre avion devant concurrencer Boeing, ne satisfait pas ses utilisateurs et sa conception même doit être revue. Un remplaçant, l’A350 XWB est annoncé. D’où de nouveaux retards, de nouveaux délais et de nouvelles pertes estimées à quelques 2 milliards d’euros.

Les spécialistes estiment que les causes des problèmes d’Airbus tiennent pour beaucoup à la dispersion des sites de production dans les pays qui sont partie prenante du projet. La France et l’Allemagne se sont ainsi entendues pour que l’A380 soit construit à la fois dans les deux pays. Il fallait bien montrer que l’avion est l’œuvre d’une véritable coopération! Et puis chaque gouvernement veut montrer qu’il crée des emplois. D’où l’assemblage à Toulouse de morceaux de fuselage fabriqués pour partie à Hambourg et pour partie sur place. D’où aussi l’incompatibilité entre les câblages des morceaux français et allemands constatée bien trop tard et les difficultés rencontrées pour y remédier.

Bien sûr, la logique voudrait que l’ensemble des fuselages soient fabriqués à Toulouse (ou à Hambourg) afin de mieux coordonner leur montage et d’abaisser les coûts de fabrication. C’est ce que voudrait réaliser le nouveau patron d’Airbus Christian Streiff appelé en urgence pour redresser la situation financière de la société. Mais la logique politique l’entend autrement. Les allemands ont investi 750 millions d’euros pour aménager le site de Hambourg et ne sont pas prêts à le sacrifier. Puis il y a la question de l’emploi. Les économies que devrait obtenir Christian Streiff exigent des suppressions de postes (surtout en Allemagne si le fuselage de l’A380 devait être entièrement fabriqué à Toulouse). Enfin, Airbus devrait faire plus largement appel à la sous-traitance dans les pays à faible coût de main d’œuvre, ce qui, on s’en doute, rencontre un Nein politique. Privé de toute marge de manœuvre, Christian Streiff démissionnera-t-il comme la rumeur le prétend?

Les problèmes d’Airbus tiennent au fond au mauvais choix stratégique inspiré par le Président Chirac. Dans son discours de Blagnac n’avait-il pas insisté sur ce qu’il appelle “l'impérieuse nécessité” pour la France d'investir massivement dans les hautes technologies. Or, le choix de l’A380 plutôt que de l’A350 (un avion à long rayon d’action moins avancé technologiquement que l’A380) comme vecteur du développement commercial de la société Airbus implique précisément un tel choix.

Malheureusement, ce choix a conduit au fiasco constaté aujourd’hui. Le bon choix est celui du rival Boeing. Son 787 Dreamliner, un avion de la même famille que l’A350, connaît un tel succès et a déjà pris une telle avance commerciale qu’il ne resterait à Airbus qu’une petite part du marché de ce type d’avion. Si cette part est insuffisante pour que la l’A350 XWB soit rentable, Airbus pourrait le retirer du marché (ou perdre encore de l’argent s’il ne le fait pas). Et comme le succès commercial de l’A380, lorsqu’il sera enfin livré à ses clients, est incertain et que les produits sur lesquels la société Airbus a fondé ses succès passés arrivent en fin de vie, l’avenir de ce fleuron de l’industrie européenne, paraît des plus aléatoires.

La logique politique l’emportant sur la logique économique, le champion de Jacques Chirac, bien mal en point aujourd’hui, aura du mal à se relever sur ses deux jambes. Un KO est même à craindre!


Florin Aftalion, professeur émerite à l'ESSEC, est Fellow à l'Atlantis Institute

 
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