ESISC — La capture de Saddam Hussein et de quelques-uns de ses proches collaborateurs, à proximité de sa ville natale de Tikrit, est un coup très dur porté à la guérilla et devrait marquer un tournant dans la pacification de l’Irak.
Les effets à attendre de l’arrestation de l’ancien Raïs
En effet, si elle ne permet pas de régler l’ensemble des problèmes sécuritaires auxquels doivent faire face le nouveau gouvernement irakien, l’administration d’occupation et les troupes alliées, la mise hors-jeu de l’ancien dictateur aura des effets profonds:
1. Au plan sécuritaire, d’abord
Intervenant après celle de très nombreux hauts dirigeants du régime déchu, la capture de Saddam Hussein élimine définitivement toute possibilité de renaissance du régime du parti Ba’th. Même si Saddam ne jouait pas de rôle direct dans l’organisation de la “résistance”, elle prive du même coup de sa “légitimité” et de sa finalité stratégique la partie de cette “résistance” qui justifiait son action par la volonté de restaurer le gouvernement renversé en mars dernier.
2. Au plan psychologique, ensuite
De nombreux observateurs avaient noté que la survie et la “cavale” du dictateur pesaient lourdement sur les capacités de la “société civile” irakienne à s’engager dans la reconstruction et la démocratisation de l’Irak. Dans un pays qui avait vécu les trente dernières années sous la poigne de fer de Saddam et du Ba’th, nombreux étaient ceux qui pensaient que, tant que le dictateur était vivant et libre, la possibilité de son retour au pouvoir ne pouvait être exclue. Or, dans le passé, Saddam Hussein s’était toujours vengé avec la plus extrême cruauté des “traîtres” et de leur famille. Cette cruauté avait instillé dans toutes les couches de la société irakienne une peur omniprésente et palpable qui restait un puissant frein contenant les énergies des Irakiens. L’hypothèse d’un possible retour du Ba’th et de Saddam au pouvoir est désormais levée.
3. Au plan politique, enfin
La capture de Saddam Hussein est évidemment une excellente nouvelle pour l’administration Bush et le gouvernement provisoire irakien. Premier succès incontestable et décisif des alliés et des nouvelles autorités depuis le renversement du régime, en mars dernier, elle justifie enfin la stratégie choisie par les Américains et l’optimisme affiché par Washington.
Tout, pourtant, n’est pas réglé.
Certains chefs importants de la guérilla ba’thiste restent en liberté, en particulier l’ancien vice-président Izzat Ibrahim al-Duri, considéré comme l’un des principaux chefs d’orchestre de cette guérilla. Mais la chute de “l’As de pique” (la carte attribuée à Saddam dans le jeu représentant les anciens dirigeants les plus recherchés) ôte, répétons-le, toute finalité à son action. En conséquence, après une possible flambée de violence, la résistance ba’thiste devrait s’étioler puis disparaître dans les semaines à venir.
Les principales sources de la violence dans l’Irak post-Saddam
Deux sources principales de violence sont clairement identifiables dans l’Irak post-Saddam:
1. La guérilla ba’thiste
Formée d’anciens membres et cadres des services secrets, de la Garde républicaine, de la Garde républicaine spéciale, des Feddayin de Saddam et de l’armée régulière, cette guérilla est la principale force d’opposition violente au nouveau gouvernement et aux troupes alliées qui ont libéré l’Irak. C’est à ces hommes, bien armés et bien entraînés, que l’on doit l’écrasante majorité de la trentaine d’attaques quotidiennes enregistrées sur le terrain. Son action se traduit par des embuscades, des fusillades, le noyautage de manifestations publiques de mécontentement qui dégénèrent, des attentats à la bombe contre des véhicules et des infrastructures.
Dans les semaines à venir, après un possible “baroud d’honneur” qui pourrait prendre la forme d’une recrudescence momentanée de la violence, cette guérilla devrait, peu à peu, disparaître. Une combinaison d’attaques militaires massives, de ratissages systématiques et, peut-être, des mesures d’amnistie pour ceux qui rendraient les armes, pourraient accélérer ce processus.
2. La mouvance du Djihad
Dans notre étude sur “Al Qaïda et la mouvance du Djihad, deux ans après le 11 septembre 2001”, parue en septembre dernier, nous soulignions que l’Irak était devenue une “terre de Djihad”. De petites cellules de Djihadistes, formées d’éléments épars de l’organisation islamiste kurde Ansar Al Islam, de cellules terroristes plus ou moins contrôlées par Abu Mussab Al-Zarqawi, l’un des principaux dirigeants “militaires” de la mouvance Al Qaïda et des islamistes radicaux chassés d’Arabie saoudite par la répression qui a suivi les attentats perpétrés au printemps et cet été à Riyad.
C’est à cette mouvance que l’on doit les attentats suicides perpétrés depuis le début de l’été dans le pays. Sa capacité de nuisance est forte, mais son importance et ses possibilités de croissance, sont, par nature, limitées. La mouvance du Djihad est, en effet, d’obédience sunnite alors que l’Irak est majoritairement peuplé de Chiites. Plusieurs des attentats perpétrés par les Djihadistes visaient d’ailleurs la communauté chiite irakienne. D’autres attaques meurtrières, comme l’attentat commis ce week-end contre un commissariat de police de Khalidya (ouest de Bagdad) qui a fait 17 morts, étaient dirigées contre les “collaborateurs” des troupes alliées et du gouvernement. Frappant des Musulmans, ces attentats participent évidemment à la marginalisation de la mouvance du Djihad et à son rejet par une population sunnite par ailleurs fortement “laïcisée”.
Nous écrivions en septembre: “A terme, et si elle n’est pas articulée à la tendance chiite dure, la mouvance du Djihad devrait donc probablement échouer en Irak, mais elle est capable, d’ici là , d’y commettre de très sérieux dégâts et de provoquer une véritable déstabilisation du pays aujourd’hui en pleine (et difficile) phase de reconstruction”. Nous maintenons aujourd’hui cette analyse. Certes, un terrorisme islamiste résiduel pourrait se maintenir assez longtemps mais il semble douteux qu’il puisse représenter une menace stratégique réelle pour l’Irak en reconstruction.
3. Le terrorisme “marginal”
Une troisième sorte de terrorisme, nettement plus marginal, existe en Irak. Il est le fait d’éléments criminels libérés de prison dans les dernières semaines du régime de Saddam, armés par lui et probablement financés pour commettre des attaques, ainsi que de “volontaires étrangers” dont les services de renseignement estiment le nombre à quelques centaines d’individus, mal ou peu organisés. Les violences commises par ces deux “groupes” devraient décroître d’autant plus rapidement dans le proche avenir que le financement des premiers pourrait être obéré par l’effondrement de la guérilla ba’thiste.
Hâter la reconstruction
Les troupes de la coalition viennent de faire l’éclatante démonstration que, malgré les revers subis, elles peuvent contrôler ce qui se passe en Irak – entre autres grâce à la formidable machine de renseignement mise en place par les Américains. Ce signe positif devrait encourager les hésitants à se ranger du côté des nouvelles autorités.
Dès lors, la capacité des alliés et des autorités irakiennes à “capitaliser” à partir de la capture de Saddam Hussein dépendra, selon nous, de la rapidité à laquelle la reconstruction de l’Irak avancera. De cette reconstruction naîtra un bien-être économique et social qui neutralisera les tensions, diminuera encore la puissance de séduction de l’opposition armée et du terrorisme et, à terme, pacifiera le pays.
L’enjeu est de taille puisque la démocratisation et le développement économique de l’Irak seront un signe clair envoyé à tous les régimes et pays de la région (et, au premier chef, à l’Iran et à la Syrie) qu’entre dictature “nationaliste” et oppression intégriste, une autre voie est possible pour le monde arabo-musulman du Proche et du Moyen-Orient.
Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute
|