L'ÉCHO — L’anti-américanisme est presque aussi ancien que l’Amérique elle-même. Particulièrement en France qui, ancienne super-puissance, lui dispute la paternité des Droits de l’homme et jalouse son nouveau statut d’hyper-puissance. Ainsi, pour Stendhal c'est un pays “sans musique”, pour Baudelaire, c'est une nation “bête”. Même Tocqueville, si enthousiaste, la trouve “sans liberté d'esprit”. Pour d’autres c’est un pays “peuplé d’insectes”. “Maurras comme Sartre, Céline comme Breton n’auront de cesse de dénoncer le pays du Dieu dollar” [1].
Sont-ce la réussite étonnamment rapide de cet Etat encore jeune, son culte de la liberté, sa puissance militaire assez précoce et son influence culturelle toujours plus grande qui expliquent cette méfiance? Loin d’être à l’origine du phénomène, Bush n’est que le catalyseur d’un mal plus profond et qui, hélas, transcende les époques [2]. Car on instruit le plus souvent à charge un pays qui, loin d’être uniquement vertueux, cumule, en fait, les contrastes [3]. L’ignorer, c’est se condamner à n’y rien comprendre.
Pour qui se prend au jeu, en effet, l’affaire est rapidement entendue: voilà un pays dont les mœurs sont suspendues à neuf juges de la Cour suprême, dans lequel des dizaines d’innocents, y compris mineurs, croupissent dans les couloirs de la mort; une Nation qui exporte ses terroristes, et écarte de toute sécurité sociale près de 40 millions d’individus…
L’impérialisme, la paranoïa (notamment post-11 septembre), la pudibonderie, l’égoïsme et l’égocentrisme, le culte de l’argent et le consumérisme, la bêtise et le simplisme, l’arrogance et la prétention, l’ignorance et l’inculture, le ségrégationnisme et le racisme, la pollution volontaire, etc., sont les a priori les plus répandus à propos de notre puissant voisin d’outre-Atlantique.
Or, à l’analyse, que voit-on? Les Etats-Unis sont impériaux mais pas impérialistes [4]. L’impréparation presque “candide” de l’après-guerre en Irak démontre l’incapacité structurelle des Etats-Unis à s’incruster, contrairement à la tradition coloniale britannique s’appuyant sur les mandarins locaux. Plutôt isolationniste dans l’âme, l’Américain moyen est tourné vers des préoccupations égotistes voire prosaïques. Majoritairement protestant, le peuple américain cherche son paradis essentiellement sur Terre.
Paranoïaques? Posez “la” question du 11 septembre à l’homme de la rue, il vous regarde d’abord incrédule. Puis il se contente d’exprimer son “soutien” aux troupes en Irak pour retourner rapidement à son barbecue. L’arrondissement de Manhattan, aux premières loges le 11 septembre 2001, a ainsi voté à plus de 80 % pour Kerry, insensible aux sirènes sécuritaires des Républicains.
Incultes et idiots, les Américains? Outre qu’on voit mal comment une bande de veaux pourrait dominer le monde, les Etats-Unis concentrent une des plus grandes densités de musées, d’orchestres symphoniques et de bibliothèques. L’intelligentsia américaine est une des élites les plus réputées du monde. Les quatre Prix Nobel scientifiques 2006 sont américains, conséquence heureuse de budgets conséquents consacrés à la recherche fondamentale. Par milliers, des chercheurs indiens, chinois et européens, investissent ces pépinières de la pensée que sont les universités américaines.
Ségrégationnistes? Racistes? La révolution démocratique américaine et un puissant moteur intégrationniste. Nelson Mandela, lors de son premier voyage aux States, n’a pas manqué de le rappeler aux Afro-Américains. Quant aux Indiens (les Native Americans, un terme qui en dit long), malgré une situation très contrastée, on leur voue aujourd’hui un véritable culte qui frôlerait presque la suspicion.
Pudibonds, prudes, homophobes, machistes? L’industrie pornographique américaine est la plus prospère du monde. C’est tout autant le pays de l’émancipation homosexuelle que celle des femmes d’ailleurs, dont les excès sont régulièrement dénoncés par les grandes figures féministes européennes.
Consuméristes? Certes, mais le rapport à l’argent est somme toute moins hypocrite aux USA qu’en Europe où toute réussite est suspecte. Les USA ont d’ailleurs leurs opposants au capitalisme. La lutte contre les délocalisations est aussi âpre qu’ici, la remise en question de l’American Way of Life est permanente dans les journaux “libéraux” (liberals). L’auto-critique est la règle du cinéma indépendant et même parfois hollywoodien (Huston, Eastwood, Allen, Burton, etc.).
Réputés les plus pollueurs du monde, les Américains ont fait du respect de l’environnement une véritable culture grâce à de puissants lobbies écologistes.
De fait, comme le rappelle avec un certain humour Pascal Bruckner [5], nul boat-people empli d’Afro-américains - pourtant ségrégués - n’a jamais traversé l’Atlantique pour quitter l’enfer US. Des millions de Mexicains et de Cubains, au péril de leur vie, ne cessent, au contraire, d’affluer, ivres d’une vie nouvelle. Ces immigrés ont manifesté récemment par centaines de milliers contre la précarité au nom de “Amérique, nous t’aimons!”. Plutôt renversant, vu d’Europe.
Rien n’y fait, pourtant: l’anti-américanisme se revendique, sans honte, telle une opinion comme une autre, parfois par ceux-là même qui combattent l’arabophobie ou l’homophobie.
Peut-être, alors, cette détestation permanente du Grand Satan américain relève-t-elle d’un certain calcul: le frère ennemi répondra toujours présent lorsque l’Europe sera dans le cambouis, se dit-on. On risque plus gros à vitupérer l’Iran ou la Russie. A moins, encore, que ceci ne cache une jalousie élémentaire devant la réussite, il est vrai presque inconvenante, de l’unique “Pays-Monde”.
[1] Philippe Roger, “L'Ennemi américain”, Seuil, 2002.
[2] Jean-François Revel, “L'obsession anti-américaine”, Pocket, 2003.
[3] Nicole Bacharan, “Faut-il avoir peur de l'Amérique?”, Seuil, 2005.
[4] Alain Minc, “Epîtres à nos nouveaux maîtres”, Poche, 2003.
[5] Pascal Bruckner, “Misère de la prospérité”, Poche, 2004.
Nicolas De Pape est Fellow à l'Atlantis Institute |