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L'opposition démocratique syrienne s'organise Imprimer Envoyer à un ami
Par Claude Moniquet   
17 novembre 2003
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ESISC — Ce mois de novembre 2003 restera peut-être comme celui qui aura vu, enfin, émerger une « troisième voie » pour la Syrie. Lors d’un déplacement à Washington, ces derniers jours, un expert de l’ESISC a, en tout cas, été en mesure de recueillir diverses informations allant dans ce sens.

Ce week-end, sept organisations de l’opposition syrienne se sont unies, lors d’un congrès exceptionnel, à Washington,  pour former la Syrian Democratic Coalition (SDC), qui entend combattre le régime en place par des moyens non-violents, au premier rang desquels la désobéissance civile.

En résumé :

  • Sept partis et organisations se sont rassemblés, le week-end dernier, à Washington, pour créer la SDC ;
  • Cette coalition entend en finir avec le régime du parti unique, instaurer les libertés fondamentales et libéraliser l’économie ;
  • Au plan international, elle entend faire la paix et restaurer de bonnes relations avec tous les voisins de la Syrie et évacuer le Liban afin de pouvoir mener une politique de « frontières ouvertes » qui favoriserait le développement social et économique de toute la région ;
  • Cette initiative intervient alors que le régime de Damas est de plus en plus isolé sur la scène internationale et en proie à une contestation intérieure croissante à laquelle il n’a répondu que par la répression ;
  • Si elle se développe, la SDC pourrait offrir une « troisième voie » à la Syrie : ni le parti unique ni l’islamisme qui est aujourd’hui la principale opposition structurée au régime ba’thiste.

1. La réalité syrienne d’aujourd’hui : clanisme, parti unique, quadrillage de la société et omniprésence « sécuritaire »

a) Quelques chiffres clés :

·      Superficie : 185.000 km²

·      Population : 13,5 millions

·      Ethnies : Arabes (89%), Kurdes (8%), autres (3%)

·      Religions : Sunnites (73%), Alaouites (11%), Chrétiens (10%) ; Druzes (3%), Chiites (2%), Ismaéliens (0,8%)

b) La minorité alaouite, bastion du régime

Sous-ensemble dissident du chiisme, très minoritaires au sein du monde musulman, les Alaouites y sont considérés, depuis des siècles, comme une secte hérétique et ont été fortement persécutés. Ils sont présents en Syrie depuis le neuvième siècle et s’y sont installés dans les montagnes du Nord-Ouest. Alaouite lui-même, Hafez al-Assad appartenait à un petit noyau de jeunes intellectuels et d’officiers qui avaient compris que la seule chance qu’avaient les Alaouites de s’imposer (ou même simplement de survivre) dans la société syrienne était de jouer la carte nationaliste arabe contre la carte religieuse. Arrivé au pouvoir en 1970, après la succession de coups d’Etats qui ont jalonné l’histoire syrienne depuis l’indépendance, Assad a toujours protégé sa communauté d’origine et en a fait le cœur de son pouvoir personnel. Ainsi, à peu près la moitié des membres de la direction du parti unique, un tiers des gouverneurs, et de très nombreux responsables militaires sont des Alaouites alors que ceux-ci ne représentent qu’environ 11% de la population globale. Et en règle générale, chaque responsable non issu de cette minorité est flanqué d’un lieutenant – véritable « belle-mère » – alaouite chargé de le surveiller.

La communauté alaouite n’est pas, pour autant, unanime. La base de la société traditionnelle alaouite (lire à ce propos) est la famille, membre d’un clan (ashîre) qui appartient lui-même à une tribu (gabilâ), tandis que les tribus se regroupent en quatre fédérations. Il en résulte de multiples liens claniques et clientélistes, et des rivalités entre familles.

c) Deux piliers : le parti Ba’th et la nébuleuse des services de sécurité

La société syrienne reste, deux ans et demi après la mort du Président Hafez al-Assad (décédé le 12 juin 2000), l’une des plus bloquées du Proche-Orient. Le parti Ba’th arabe et socialiste – qui a pris le contrôle du pays en 1963 – est un « parti total » fortement inspiré, dans sa conception comme dans son organisation, des partis National Socialiste et Communiste. Comme ces partis, il fonctionne à la fois sur une base professionnelle (sections d’entreprises, unions professionnelles, syndicats d’étudiants) et géographique (sections de villes, de quartiers, de rues, chefs de blocs, etc.) qui garantit un quadrillage total de la société.

Ce contrôle absolu est encore renforcé par l’existence d’une véritable nébuleuse sécuritaire aux contours flous. Au moins cinq services de renseignement/sécurité se partagent la surveillance des Syriens :

·      Al-Amn ad-dakhiliyya (Sécurité intérieure)

·      Al-Amn al siyassi (Sécurité politique)

·      Jama’at al-Mourtada (groupe de Mourtada)

·      Quwwat Khassa (Forces spéciales)

·      Saraya as-sira (Brigades de lutte)

La plupart des missions confiées à ces organisations sont redondantes. Toutes s’occupent en effet, peu ou prou, de la récolte de renseignement et de « signaux faibles » laissant à penser que des forces politiques indépendantes émergent ou sont en train de s’organiser dans le pays. Cette concurrence, qui peut donner une grande impression de désordre, n’est anarchique qu’en apparence : elle permet au régime de ne pas dépendre, pour son information – et donc pour sa survie – d’une seule source de renseignement ou d’une seule agence. Ajoutons que deux organisations de renseignement militaire, le Shu’bat al-Mukhabarat al-Askariyya (Renseignement militaire proprement dit) et l’ Idarat al-Mukhabarat al-Jawiyya (Renseignement des forces aériennes) sont elles aussi de puissants leviers d’actions contre toute opposition : la première a, entre autres, pour tâches de surveiller et de traquer l’opposition à l’étranger, tandis que le second – virtuellement le service de renseignement le plus puissant du pays, ceci étant dû au fait que feu le Président Hafez al-Assad était lui-même issu de l’armée de l’air – s’est fait une spécialité de la lutte contre les Islamistes. 

A ces organisations ou milices s’ajoutent encore de multiples groupes occultes créés sur une base purement clientéliste par tel ou tel membre de la direction (« Commandement national ») du parti Ba’th.

De cette triple caractéristique (caractère ethnique et « clanique » du pouvoir, parti unique, omniprésence de l’appareil de sécurité), il résulte évidemment que le régime syrien est une dictature rongée par la corruption. De manière générale, la seule technique de gestion de la contestation que connaisse le régime de Damas (que ce soit en Syrie même ou dans le Liban occupé) est l’utilisation de la force.

d) Une succession mais pas de changement

A la mort de Hafez al-Assad, certains ont pu penser que le régime allait évoluer. Bachar al-Assad avait suivi des études de médecine et d’ophtalmologie en Grande-Bretagne et passait pour un homme moderne et compétent. Les dernières années de pouvoir de Hafez al-Assad avaient, d’ailleurs, été marquées par quelques timides réformes économiques qui avaient permis l’émergence d’une microscopique classe moyenne de commerçants et de petits entrepreneurs.

Dans un régime marqué par le socialisme et l’économie étatique, il pouvait s’agir d’une petite révolution. Celle-ci ne s’est, toutefois, jamais transposée dans le domaine politique – à tel point qu’on a pu parler de « réformes à la chinoise » –, celui-ci demeurant totalement verrouillé. Et l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad, malgré les discours dans lesquels il insistait sur l’importance de l’économie, n’y a rien changé. Certes, en novembre 2000, plusieurs centaines de prisonniers politiques avaient été libérés suite à une mesure d’amnistie. On a vu aussi apparaître des Forums de discussion au sein desquels des intellectuels de diverses tendances pouvaient échanger leurs vues. Mais leurs réunions ont rapidement été soumises à autorisation, on leur a ensuite imposé de n’aborder aucun débat politique et ils sont aujourd’hui purement et simplement interdits.

Enfin, à l’été 2001, plusieurs vagues d’arrestations ont frappé les milieux « dissidents ».  De nombreux hommes d’affaires influents qui avaient osé souligner que le marché a besoin de la liberté pour s’épanouir pleinement, et des intellectuels ont été arrêtés. Parmi eux, les « parlementaires indépendants » Maamoun al-Homsi et Riad Seif. Jugés avec d’autres (notamment l’enseignant Hassan Sadun, l’économiste Aref Dalilah, les médecins Walid al Bunni et Kamal al Labwani, l’homme d’affaires Habib Saleh, l’avocat Habib Isa et l’ingénieur Fawaz Tello) par la Makhamat Amn al-Dawla al-Aliya (Cour Suprême de la Sûreté de l’Etat) ou par des tribunaux pénaux, ils ont été condamnés respectivement à 5 ans et à 4 ans de prison pour avoir réclamé une plus grande ouverture politique. Les seuls « changements » réels auxquels on semble avoir assisté, à Damas, depuis juin 2000, sont des rééquilibrages entre les familles, tribus ou clans alaouites au pouvoir.

2. L’opposition islamiste

L’organisation des Frères Musulmans a longtemps été la principale force d’opposition, violente, au régime ba’thiste. A partir de 1979, les Islamistes ont multiplié les attentats qui ont fait au moins trois cents morts, entre autres à Alep, important centre commercial et industriel du Nord-Ouest de la Syrie, et à Damas.

La riposte du régime sera celle qu’on pouvait en attendre : ainsi, en juin 1980, suite à une tentative d’assassinat contre Hafez al-Assad, un millier de prisonniers islamistes enfermés au centre de détention de Palmyre sont assassinés. Et en février 1982, la répression de la révolte – organisée par les Frères Musulmans de la ville de Hama – débouche sur le massacre de 20.000 à 30.000 personnes. Cette hécatombe a mis fin à la période d’intense activité islamiste et de violence terroriste qui avait caractérisé le début des années quatre-vingt.

Une amnistie proclamée en 1995 a permis la libération d’un millier de Frères Musulmans, tandis que l’un de leurs dirigeants les plus durs, Abdel Fattah Abou Godda, est autorisé à rentrer d’exil. Les Frères Musulmans appellent, aujourd’hui, à un dialogue avec le pouvoir en place qui pourrait être tenté d’en faire son « opposition officielle ».

Mais on observera, dans le même temps, qu’un nouvel activisme – diligenté depuis Téhéran par Ali Khamenei, le « Guide de la révolution » islamique – a fait son apparition. Et il semblerait que les prédicateurs chiites financés par l’Iran rencontrent un certain écho non seulement dans la population alaouite (ce qui est logique, les Alaouites formant, on l’a vu, une branche dissidente du chiisme) mais aussi auprès de certains Sunnites.

3. L’initiative de Washington : naissance d’une « troisième voie » ?

Dans le passé, diverses tentatives d’unification de l’opposition non islamiste avaient déjà eu lieu, entre autres avec la création d’un « Front de Salut National », à Paris, en 1990. Elles ont toutes fait long feu.

Le week-end dernier, à Washington, ce sont sept organisations qui se sont réunies pour former la Syrian Democratic Coalition qui entend bien changer la donne.

Ces sept organisations sont :

  • Le Reform Party of Syria (une organisation encore jeune mais qui dispose de branches aux Etats-Unis et en Europe), dirigé par Farid Ghadry, un homme d’affaires syro-américain ;
  • Le Parti Démocratique du Kurdistan de Hussein Saado ;
  • L’ Assyrian Democratic Party de Jean Issa Antar ;
  • Le Parti Hadassa de Firas Kassas ;
  • Le Women’s Rights Movement de Badrie Khalil ;
  • Le People’s Union Party ;
  • Le Kurdish Progressive Democratic Party (KPDP) ;
  • Le Kurdish Yekiti Party in Syria.

Chacune de ces organisations dispose de relais, de réseaux ou de bases sociales plus ou moins larges en Syrie.

Bien que dotée de grandes ambitions, la SDC est, manifestement, encore une organisation embryonnaire qui présente certaines faiblesses. L’une des principales est sans doute la surreprésentation de la communauté kurde qui ne constitue que 8% de la population syrienne et est fortement divisée entre une myriade d’organisations et partis rivaux.

Mais elle présente également, incontestablement, certaines lignes de force :

  • Elle est multiconfessionnelle ;
  • Elle prend en compte la réalité féminine ;
  • Elle regroupe des forces politiques qui viennent aussi bien des milieux d’affaires que de la gauche traditionnelle ;
  • Et, last but not least, elle jouit d’un incontestable soutien dans certains cercles politiques américains.

Farid Ghadry, fondateur du Reform Party of Syria, et initiateur de la SDC, nous a pourtant clairement déclaré qu’il « ne demandait rien aux Américains, ni d’ailleurs à aucun autre pays. La libération de la Syrie ne se fera pas par une intervention étrangère, comme cela a été le cas en Irak, mais par le travail patient et à long terme des Syriens eux-mêmes ».

Il n’empêche que l’attitude plus ferme prise par les Etats-Unis ces derniers jours, entre autres le vote par le Sénat du « Syria Accountability Act and Lebanese Sovereignty » qui, une fois confirmé, donnera au Président américain la possibilité d’imposer des sanctions économiques et diplomatiques à Damas, augure d’une dégradation des relations entre Washington et la Syrie. Dans ce contexte, l’isolement de Damas et la dévolution de certains moyens financiers à l’opposition démocratique pourraient considérablement aider celle-ci.

En tout état de cause, le programme du Reform Party of Syria, qui influencera probablement fortement celui de la SDC, ne peut que séduire les observateurs.

Au plan intérieur, il s’agit de :

  • En finir avec le régime du parti unique, favoriser des élections libres et garantir les libertés fondamentales ;
  • Favoriser l’économie de marché et l’équilibre des forces sociales.

Au plan extérieur :

  • Faire la paix avec Israël ;
  • Evacuer le Liban et mettre fin à sa mise sous tutelle ;
  • Rétablir de bonnes relations avec la Turquie ;
  • Pratiquer une politique de « frontières ouvertes » avec tous les voisins de la Syrie.

Enfin, les moyens qu’entend utiliser la coalition seront purement pacifiques.

4. En conclusion : un optimisme prudent mais pas béat…

Certes, l’observation du passé politique de la Syrie, jusqu’à la très récente répression du « Printemps de Damas » en 2001, ne permet guère de se faire des illusions : le parti Ba’th a démontré, par le passé, une exceptionnelle aptitude à la survie et rien ne permet de penser que, de ce point de vue, les choses aient changé.

Mais l’évolution du contexte international pourrait modifier la donne. En bute à « l’agressivité » diplomatique et politique des Etats-Unis, relativement isolée face à l’Europe – à la notable exception de la France qui n’a jamais cessé, au cours des années, de faire les yeux doux à la dictature syrienne… – en prise à une économie qui, faute d’ouverture et de liberté ne pourra se développer, le pouvoir pourrait bien se retrouver acculé et forcé au changement.

Si ce jour arrive et si, d’ici là, la Syrian Democratic Coalition a démontré sa capacité à rassembler les élites, à inspirer la confiance aux populations (y compris au sein de la minorité alaouite) et à trouver des appuis politiques internationaux, elle pourrait fort bien être un interlocuteur obligé des maîtres de Damas. 


Claude Moniquet, président de l'ESISC, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute

 
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