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L'exemple de Newsweek Imprimer Envoyer à un ami
Par Ivan Rioufol   
20 maggio 2005
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LE FIGARO — Seize morts après des émeutes en Afghanistan. Des manifestations ou condamnations antiaméricaines au Pakistan, en Indonésie, à Gaza et dans de nombreux autres pays arabes et musulmans. Cela suite à un article de l'hebdomadaire américain Newsweek assurant que des soldats américains avaient profané un coran dans le camp de prisonniers de Guantanamo, en le jetant dans les toilettes devant des prisonniers. Ce seul prétexte confirme à quel point les États-Unis, à cause de leurs maladresses, se sont fait détester par une partie des musulmans après leur intervention en Irak, qui peine de surcroît à porter ses fruits.

Mais l'information publiée n'était pas exacte, comme l'a reconnu cette semaine l'hebdomadaire, qui l'avait recueillie auprès d'une source unique et anonyme. Les rapides excuses de Newsweek sont à comparer avec le silence qui continue, en France, d'entourer la scène, contestée, de la mort sous les balles israéliennes du petit Mohammed al-Dura dans les bras de son père. Filmée par France 2 le 30 septembre 2000 à Gaza, sa diffusion par la chaîne allait être une des causes de la deuxième intifada et le symbole du combat islamiste. A quand les explications de France 2 sur la provenance exacte des tirs, voire sur la mort de l'enfant, mise en doute par certains (sur cette affaire, voir le site Media-Ratings) ?

Pentecôte : mauvais signes

« Non à la suppression de la Pentecôte ! » : c'était lundi, lors d'une manifestation sur la Croisette, à Cannes. Mais cette défense apparente d'une fête catholique n'avait rien à voir avec le récent appel de Benoît XVI aux fidèles pour qu'ils construisent « une société inspirée des valeurs chrétiennes ». Alors que la République des bons sentiments se répand en leçons de morale et de générosité, le passage à l'acte reste une affaire non réglée. De nombreux Français ont rechigné, lundi, à donner un jour de leur travail pour venir en aide aux personnes âgées, après le drame de la canicule de l'été 2003 (15 000 morts). « La Pentecôte a une fonction culturelle », a expliqué Daniel Cohn-Bendit, que l'on ne savait pas attaché à ce point aux traditions. La désobéissance à une loi tout juste votée confirme l'état d'insoumission d'une partie de l'opinion, qui ne reconnaît plus la légitimité de ses mandataires, y compris parlementaires. Le refus de participer à un effort commun, alors même qu'un Français sur deux ne paye pas d'impôt, souligne la faiblesse de la solidarité. Le gouvernement, lui, a feint de ne rien voir. Mauvais signes.

France : la dissidence

Un nouveau conservatisme gagnerait-il les Français ? Tandis que des « ouistes » vantent l'Homme nouveau, appelé à s'épanouir dans l'« empire européen », des « nonistes » pressentent, dans cette ode à l'élargissement, l'emballement artificiel de l'histoire. Ces électeurs doutent que le progrès soit du côté de ceux qui ambitionnent de mêler les peuples, les cultures, les économies sous l'unique étiquette de l'« Union dans la diversité ». A ce gigantisme fragile, sans âme ni langue commune, ils en appellent au respect des peuples souverains.

La libération de la parole, observée à l'occasion du débat sur la Constitution, a entrepris de régler des comptes avec l'esprit automatique. Ainsi, le dogme de la société « plurielle » est-il ébranlé. Les dissidents ont d'abord fait savoir leur opposition à l'entrée de la Turquie dans l'Europe, au désespoir des belles âmes interdisant les discriminations. Cette fois, ils ne craignent plus de se dire attachés à la nation et à sa protection, en bravant les idéologues de l'internationalisme et du multiculturalisme.

Quand l'Italien altermondialiste Toni Négri soutient le référendum afin de faire « disparaître cette merde d'État-nation » (Libération, 13 mai 2005), il rappelle que la Constitution peut être lue comme une étape vers des « États-Unis d'Europe », ce que de nombreux « ouistes » s'efforcent de démentir. Il faut d'ailleurs constater que cette perspective d'un État supranational est mal assumée par les défenseurs du traité. Ils se comportent parfois comme s'ils avançaient en tenue camouflée. Pourquoi dissimuler ce but ultime, qui est au coeur des malentendus actuels ?

En fait, la souveraineté n'est plus un gros mot. Passant outre l'endoctrinement ayant discrédité l'affirmation identitaire, des téméraires redécouvrent, y compris à gauche, l'intérêt d'une vision nationale. Le philosophe Michel Onfray déclare dans L'Humanité (12 mai 2005) : « Je tiens, oui, la souveraineté pour une vertu (...) ». Laurent Fabius, accusé de « populisme xénophobe » pour s'inquiéter du « décrochage » de la France dans la concurrence avec l'Est, n'est pas loin de penser la même chose, malgré ses grands écarts.

La droite, qui selon les sondages soutiendrait majoritairement la Constitution, est attendue sur ce terrain plus patriotique, par des personnes déroutées par trop d'abandons de compétences ou rendues vulnérables dans un mondialisme agressif. Elle a également un rôle à prendre dans l'accélération de la remise en cause de la bien-pensance qui, jusque dans ses rangs, pousse à se pincer le nez devant le libéralisme ou le blairisme, sans parler de l'atlantisme et du reste. Pour l'instant, elle ne brille pas par son audace.

La brutalité des réalités, édulcorées au profit des consensus mous, est en train d'inciter des Français à y regarder de plus près et par eux-mêmes. Leur méfiance argumentée face à la Constitution n'a rien de blâmable, contrairement à ce que laisse entendre le camp du oui qui crie au blasphème. Et l'actuelle majorité serait bien inspirée de ne pas laisser ces Européens déçus se faire récupérer, à l'issue de leur questionnement démocratique, par une droite passéiste et une gauche rétrograde.

Prises de conscience

Ce conservatisme apparent a peu à voir avec le mouvement de fond apparu aux États-Unis lors de la réélection de George Bush, fin 2004. Mais il illustre le même besoin de retrouver des points fixes – la nation et le peuple souverain, en l'occurrence – capables de répondre « au monde qui fait le malin », pour reprendre Péguy définissant le culte du « modernianisme ». Les ingrédients du néoconservatisme, tels qu'Yves Roucaute les décrit dans un livre qui vient de sortir, font défaut : redécouverte des valeurs morales universelles, adhésion au libéralisme économique, préservation de certaines traditions, etc. Néanmoins, le débat iconoclaste sur la Constitution a sans doute amorcé d'autres prises de conscience. La mise en cause de l'Europe technocratique a déblayé le terrain d'une partie des tabous empêchant d'aborder aussi la faillite de l'Etat providence, le désastre de la transmission du savoir, le laxisme de la politique d'immigration ou l'obscurantisme de l'idéologie islamiste.

Le réveil de l'esprit critique n'est d'ailleurs pas propre à la France. La fronde contre la Constitution, l'oligarchie bruxelloise et le risque qu'elles représentent pour la survie des États gagnerait les Pays-Bas, le Danemark, la Pologne, la République tchèque, la Grande-Bretagne. Le référendum consultatif prévu aux Pays-Bas, le 1er juin, serait en train de glisser vers le non, selon les sondages. Dans ce pays, naguère modèle de tolérance, la dénonciation du multiculturalisme et de l'immigration subie est particulièrement vive, depuis les assassinats de Pim Fortuyn (par un Vert) et de Theo Van Gogh (par un islamiste), deux personnalités ayant fustigé l'idéologie dominatrice de certains nouveaux arrivants se réclamant du Coran.

La parole libre d'Ayaan Hirsi Ali, jeune députée néerlandaise d'origine somalienne et musulmane, est un bon exemple du rejet de la pensée formatée, observé chez les nouveaux résistants. Elle explique, cette semaine dans L'Express : « Parler librement est le seul moyen de mettre au jour le fardeau de l'islam, et d'abord pour les musulmans. Plus on le fera, plus on leur permettra de réfléchir sur leur religion – ce qui est tabou dans l'islam (...) Le problème, c'est le prophète et le Coran (...) Il y a des graines de fascisme dans l'islam ». Et, s'adressant aux Européens : « N'ayez pas peur de la controverse ! (...) Nous avons tout intérêt en tant qu'Occidentaux à réformer l'islam ». Parole encore trop rare en France.


Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute

 
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