ESISC — L’attentat suicide qui a fait plusieurs dizaines de morts, ce matin, dans le métro de Moscou, vient rappeler la dangerosité du terrorisme tchétchène. Une dangerosité encore accrue par les liens étroits entretenus entre certains groupes tchétchènes et la mouvance internationale du Djihad.
En tout état de cause, cet attentat apparaît d’ores et déjà comme l’un des plus sanglants jamais commis en Europe (pour rappel, l’Europe, au sens géographique du terme, se délimite, à l’Est, par les Monts Oural, à près de 2000 kilomètres de la capitale russe).
L'évolution de la situation sur le terrain
Les actions terroristes sanglantes et spectaculaires entreprises par la guérilla tchétchène depuis décembre 2002 et la prise d’otages d’un théâtre à Moscou suscitent, d’après nos sources, une sympathie de plus en plus large dans la société tchétchène. Les exactions commises par l’armée russe, l’humiliation quotidienne d’une population étouffée et, surtout, le manque total de perspectives d’une issue politique à la crise produisent, ici comme ailleurs, des effets connus: le recrutement de terroristes “kamikazes” est devenu, en Tchétchénie, d’une grande facilité. Et cette tendance ne peut que perdurer si une évolution politique ne se dessine par rapidement.
Il ne s’agit pas ici, pour nous, de justifier l’injustifiable mais de tenter de l’expliquer. Bien évidemment, les attentats aveugles commis par les terroristes à Moscou ou ailleurs sont absolument indéfendables. On remarquera simplement qu’ils présentent une troublante symétrie avec l’écrasement sans pitié d’un peuple dont la faute semble surtout avoir été de faire confiance à de mauvais guides et de laisser la mafia locale et/ou les islamistes les plus extrémistes diriger ses affaires et parler en son nom. L’écrasement est manifeste et, pourtant, aucun bilan objectif et précis des massacres, des “exécutions” extra-judiciaires, de l’usage massif et systématique de la torture, des viols et des déplacements forcés de population n’existe à ce jour.
La solution politique acceptable aurait été, pour Moscou, d’éliminer mafieux et terroristes et de favoriser l’émergence d’une nouvelle direction. Il n’en a rien été et le Kremlin a préféré continuer à jouer un seigneur de la guerre et un clan mafieux contre les autres et à parier sur un pourrissement de la situation qui permet tous les abus.
Aucun signe de détente n’étant actuellement visible et le contrôle russe du terrain interdisant toute action militaire “classique” d’envergure et de portée réelles – fut-elle de guérilla –, nous estimons, nos correspondants russes et nous-mêmes, que le terrorisme va continuer à prospérer en Tchétchénie.
La résistance s’y trouve dans une situation assez similaire à celle qui fut le lot des Palestiniens dans les années soixante et la décennie suivante: l’inexistence d’un processus politique et la non reconnaissance produisent une violence exacerbée qui, une fois enclenchée, se nourrit d’elle-même par la mécanique bien connue action/répression/réaction.
Les liens de la guerilla tchétchène avec la mouvance internationale du Djihad
Ces liens ont, souvent, été volontairement ignorés par certains observateurs occidentaux qui ne voyaient dans leur dénonciation qu’un vain exercice de propagande du gouvernement russe et colportaient une image idéalisée du “guerillero” tchétchène luttant à peu près seul contre une armée puissante.
Les faits, pourtant, parlent d’eux-mêmes: après la fin de la “première” guerre de Tchétchénie, la reprise des hostilités est, en grand partie, due à l’arrivée sur place de moudjahidin non tchétchènes, dirigés par le “Commandant Khattab”. Celui-ci, de son vrai nom Samer Ben Saleh Al Souiellem, est un ressortissant saoudien formé en Afghanistan et très proche d’Oussama Ben Laden. Khattab (qui sera tué en mai 2002) réorganise la guérilla tchétchène, la radicalise et lui enseigne les rudiments de la guerre non conventionnelle. C’est lui, notamment, qui apprendra aux Tchétchènes à combattre les blindés et les hélicoptères russes.
Plus tard, après les attentats de septembre 2001 et l’attaque alliée d’octobre 2001 en Afghanistan, une partie de la “direction militaire” d’Al Qaïda s’est repliée dans le Caucase. Des accords opérationnels ont été passés entre la guérilla et des cadres d’Al Qaïda, et plusieurs camps, en Tchétchénie mais surtout en Géorgie, dans les gorges de Pankissi, auraient été mis à la disposition de ces derniers. Les moudjahidin tchétchènes et Al Qaïda y partageraient leurs savoirs et expériences, notamment en matière d’utilisation d’armes chimiques à des fins terroristes, et y formeraient de nouveaux djihadistes. On notera que la grande majorité des terroristes arrêtés à Paris et à Londres entre novembre 2002 et janvier 2003 dans l’affaire du complot de la ricine (une tentative apparente d’utiliser ce poison violent dans des lieux publics tels que le métro) étaient passés par les gorges de Pankissi pour y suivre une formation accélérée à la fabrication et à l’utilisation d’armes chimiques et bio/bactériologiques.
Nombre d’attentats commis depuis 2002 en Tchétchénie et en Russie portent la “marque” de la mouvance du Djihad.
Les risques pour l'Union européenne
Les risques de “contagion” en Europe sont très réels. Certains dossiers judiciaires actuellement instruits à Paris et à Londres démontrent que des accords ont été passés entre certaines factions tchétchènes et la “mouvance du Djihad”, entre autres sa branche dirigée par Abu Musab Al-Zarqawi: en échange de l’abri et des facilités offertes dans le Caucase, les djihadistes seraient prêts à porter la guerre à l’intérieur de l’Union européenne, d’abord contre des “objectifs” russes (ambassades, centres culturels, bureaux de représentation divers, etc.). Ainsi, les terroristes arrêtés à Paris en décembre 2002, projetaient, entre autres, une ou plusieurs attaques contres des locaux diplomatiques de la Fédération de Russie en France.
Mais ce risque pourrait s’étendre à mesure que l’espace de survie de la population tchétchène se réduit. A tort ou à raison – et, il faut bien le reconnaître, plutôt à raison – les Tchétchènes se sentent totalement rejetés par une Europe riche et puissante qui ignore leur drame. La tentation de se rappeler à notre bon souvenir par des actions terroristes devient d’autant plus prégnante, nous indique-t-on, que les plus décidés des combattants tchétchènes estiment n’avoir plus rien à perdre et pensent que seules des actions terroristes spectaculaires commises en Europe ou contre des intérêts européens pourrait amener à l’internationalisation de la “question tchétchène” et obliger l’Union européenne à exercer de fortes pressions sur Moscou en vue d’un règlement politique équilibré.
Cet “agenda tchétchène” rencontre un autre agenda: celui d’une mouvance du Djihad qui est toujours à la recherche de causes emblématiques qui lui permettent, si elle les exploitent bien, d’élargir son influence et sa base de recrutement. Ces facteurs expliquent assez que certains experts – entre autres des magistrats spécialisés et des membres des “services” – estiment aujourd’hui que la Tchétchénie représente un risque majeur en termes de terrorisme international.
Il est, dès lors, plus que temps que l’Union européenne et les Etats-Unis agissent pour enrayer le danger. Et on ne peut que s’étonner que des capitales qui ont été tellement virulentes dans la “défense du droit international” au sujet de l’Irak soient, aujourd’hui, comme tétanisées par Moscou et décident d’ignorer les massacres perpétrés par un pays que plusieurs accords et de bonnes relations diplomatiques unissent à l’Union européenne. Certains dirigeants à courte vue devraient craindre par dessus tout que le terrorisme ne vienne, un jour prochain, leur rappeler l’existence de la Tchétchénie.
Si combattre le terrorisme par tous les moyens est un devoir absolu, extirper ses racines ne peut être que de bonne et intelligente politique…
Claude Moniquet, président de l’ESISC, est Senior Fellow à l’Atlantis Institute
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