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Europe: la nation oubliée Imprimer Envoyer à un ami
Par Ivan Rioufol   
22 aprile 2005
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LE FIGARO — Les Français, majoritairement, ne craignent pas l'Europe. Nombre de ceux qui s'opposent à la Constitution reprochent à leurs représentants de s'être désintéressés de la nation, vue comme le laboratoire d'une mondialisation à inventer. A droite et à gauche, les protestataires laissent comprendre qu'ils ne veulent plus être les cobayes des théoriciens du déracinement et du libre marché. Ils disent non à une Union sans frontières, qu'ils devinent incontrôlable. Il est loisible de voir dans ces refus les signes d'un nouveau conservatisme.

La prestation de Jacques Chirac, jeudi dernier sur TF1, a révélé la distance entre le pouvoir et le pays. Les jeunes confrontés au président ont davantage parlé d'eux-mêmes que de l'Europe. Derrière leur manque d'idéal, ils ont ouvert le procès de la politique pratiquée depuis des lustres, qui se paye de mots et dédaigne des réalités. Les esprits éclairés, qui disent vouloir s'ouvrir aux autres et créer les liens nouveaux, mais s'avèrent incapables de se préoccuper de l'état de leur propre pays, ont pu se sentir visés.

La déception du président de la République, ce soir-là (« je ne comprends pas et ça me fait de la peine »), restera probablement comme le moment où le non a fait douter une oligarchie jusqu'alors persuadée d'être le juste reflet du peuple. « Nous sommes momentanément incompris », a commenté Jack Lang, lundi dans Le Parisien. Mais rien n'est moins assurée, aujourd'hui, qu'une reconquête des partisans du oui. Le sérieux avertissement de l'électorat à ses mandataires devrait obliger ces derniers à l'autocritique.

Dès dimanche, sur Europe 1, Dominique de Villepin a fait entendre que l'Élysée avait reconnu la gravité de la situation, qui dépasse l'enjeu de la consultation : « Quelle que soit la réponse » au référendum du 29 mai « le sentiment qu'expriment actuellement les Français (...) se traduira sur le plan de la politique nationale », a-t-il déclaré. Mais la vision de l'Union qu'a le ministre de l'Intérieur est celle qui est, semble-t-il, contestée.

Dans un livre de défense de la Constitution, écrit avec Jorge Semprun, Villepin chante l'Europe « lieu de passage pour des peuples venus d'horizons différents ». Pour lui, « l'ouverture fait sa force ». Il écrit : « Face à la tentation du repli (...) nous pouvons être un lien précieux, un passeur d'universel ». Et aussi : « Modeler la matière, étreindre l'autre, se laisser gagner par d'autres rythmes, d'autres couleurs : voilà l'esprit avec lequel nous devons renouer, car il y a une nouvelle histoire à écrire. Nous devons laisser battre plus fort en nous l'éblouissement de la création ».

C'est cette fuite en avant vers une modernité indiscernable qui est refusée par beaucoup de ceux qui s'apprêtent à voter non. Comme le remarque Max Gallo dans un livre collectif : « Il y a un réveil national dans l'ensemble de l'Europe. On voudrait l'effacer par un traité constitutionnel (...). Mais ce traité appartient déjà au passé, car les élites ne voient pas ou refusent de voir ce qui est en gestation dans ce mouvement de volonté identitaire, de resurgissement des identités nationales ». Les Français sortent de leur torpeur. De mauvais poil.

Pensée conforme : le mur ébranlé

Le mur de la pensée conforme est déjà ébranlé. Son gentil totalitarisme obligeait à applaudir au multiculturalisme ou à l'entrée de la Turquie dans l'Union et à tenir pour suspecte toute préoccupation trop nationale ou identitaire. L'échec de l'intégration de certaines populations nouvelles et le développement parallèle du communautarisme, la persistance d'un chômage élevé et l'accélération des délocalisations d'entreprises à l'Est sont autant de faits qui ont alerté sur les risques de balkanisation de l'Europe et d'affaiblissement de la France.

Sous la pression de la réalité, une révolution des esprits se profile. Elle invite le discours politique à l'accompagner dans ce qu'elle a de meilleur : le besoin de parler vrai et de rejeter les postures avantageuses mais inefficaces du politiquement correct. Car le risque existe, si cette adaptation du langage n'est pas faite, de voir certains de ces déçus – qui n'ont pas craint jeudi dernier à la télévision de réclamer plus de protectionnisme et de tenir des propos souvent égoïstes – devenir les proies des extrêmes à l'affût.

Dans cette défiance face aux pouvoirs, les Français ne sont pas loin de partager la réflexion que faisait Madame de Sévigné à sa fille, Madame de Grignan, en 1672 : « Vous dites que vous avez peur des beaux esprits. Hélas ! si vous saviez qu'ils sont petits de près et combien ils sont empêchés de leur personne, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui (...). Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets : c'est un effet assez ordinaire ». La crise de la représentativité, aujourd'hui ouverte, pourrait déboucher sur une crise de régime en cas de victoire du non.

Les médias eux-mêmes sont interpellés par ceux qui ne se reconnaissent plus dans l'image virtuelle parfois rapportée de la société. Par exemple, l'engouement rencontré par le site Internet d'Étienne Chouard (20 000 visiteurs par jour selon Libération), professeur marseillais hier encore inconnu, qui argumente régulièrement ses reproches contre la Constitution, est révélateur d'un besoin de parler sans faux-semblants. Les sites analysant les manquements de la télévision ou de la presse – dernier en date, celui de Camillo Baciù,– sont d'ailleurs nombreux. Ils témoignent aussi d'un malaise qu'il serait vain d'occulter.

Benoît XVI, Pape moderne ?

L'élection, mardi, du cardinal « conservateur » Joseph Ratzinger à la succession de Jean-Paul II s'inscrit dans ce besoin, diffus dans la société, de freiner la course au changement, ce « bougisme » décrit par Pierre-André Taguieff. Le discours qu'a tenu, lundi au Vatican, celui qui n'était pas encore Benoît XVI, peut être une réponse à ceux qui ne se reconnaissent pas dans la superficialité d'une société blasée et égotiste, et plus précisément à ces jeunes qui réclament « la restauration de valeurs héroïques, donc spirituelles », comme l'écrit Jacques de Guillebon, 26 ans, au nom de sa génération.

Le cardinal Ratzinger a déclaré, la veille de son élection : « Avoir une foi claire, selon le credo de l'Eglise, est souvent étiqueté comme fondamentaliste. Tandis que le relativisme, c'est-à-dire se laisser porter « à tous vents de doctrines », apparaît comme l'unique attitude digne de notre époque. Une dictature du relativisme est en train de se constituer qui ne reconnaît rien comme définitif et qui retient comme ultime critère son propre ego et ses désirs ». Sa parole directe fait déjà de Benoît XVI un utile résistant à la bien pensance.

D'ailleurs, son conservatisme, que certains lui reprochent cette semaine, pourrait bien être porteur, au contraire, d'une nouvelle modernité en quête de sens et de valeurs universelles. Le refus du nouveau Pape de se plier aux « modes de pensée » et « courants idéologiques » du moment paraît correspondre, en effet, aux nouveaux comportements de ceux qui se désespèrent de la disparition de l'esprit critique et de l'uniformisation des esprits. Ils voient la banalité devenir exemplaire, au nom d'un matérialisme sans mémoire ni horizon.

« Continent culturel »

L'élection de Benoît XVI risque sans doute de rendre plus difficile encore le travail du camp du oui à la Constitution. Si les catholiques français – et les autres – tiennent compte des propos tenus par celui qui était jusqu'alors le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, ils vont y trouver les arguments dénonçant la faiblesse d'une Europe qui a refusé de rappeler ses racines chrétiennes et appelle à s'ouvrir davantage. Dans un entretien accordé au Figaro Magazine en 2004, publié mercredi par Le Figaro, le cardinal Ratzinger rappelait : « L'Europe est un continent culturel et non pas géographique. C'est sa culture qui lui donne une identité commune. Les racines qui ont formé et permis la formation de ce continent sont celles du christianisme ». Sur la Turquie : « (Ce pays) a toujours représenté un autre continent au cours de l'histoire, en contraste permanent avec l'Europe ». Une vision opposée à celle de Jacques Chirac, fervent défenseur de l'entrée de la Turquie, qui estimait en 2003 : « Les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes ».


Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute

 
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