LE FIGARO — Une fronde ? Elle se lit surtout dans l'affolement des élites, qui peinent à convaincre des mérites de la Constitution européenne. Cependant, une dynamique du non – 52%, selon le sondage Ipsos-Le Figaro publié lundi – s'est peut-être enclenchée. Elle a toutes les chances de se consolider, si les ténors politiques et médiatiques persistent à dénoncer la « connerie », le « populisme » ou l'« antipatriotisme » de ceux qui osent penser différemment d'eux. Le mépris dans lequel les tenants du oui tiennent les indociles donne à voir une démocratie incapable de débattre sans tomber dans la morgue ou l'injure. Les contradicteurs sont jugés au mieux ignares et incompétents, au pire démagogues et xénophobes. Quand, par exemple, le porte-parole de la campagne socialiste, Jack Lang, estime hier matin sur RTL qu'un vote négatif reviendrait à mettre « notre pays au ban des nations, serait un mouton noir », il offense l'intelligence des citoyens. Il est vrai que l'actuelle poussée multiforme du non est cruelle : elle suggère le rejet de ceux qui, à droite comme à gauche, monopolisent la parole et estiment leurs arguments irréfutables. Le PS, qui a fait appel cette semaine aux « people » pour soutenir la Constitution, illustre involontairement la distance qui le sépare du tiers état, agacé justement de ces éveilleurs à lunettes fumées. Se confirme une résistance de l'opinion à la pensée uniforme (bloc-notes du 15 octobre 2004), dont la perspicacité est désormais mise en cause. Ce possible changement des mentalités, qui reste à s'affirmer, serait un début de libération des esprits. Elle viendrait ébranler le doux totalitarisme qui rend suspecte toute velléité de raisonner par soi-même. La pensée bétonnée, relayée par les propagandistes du oui, interdit de voir la Constitution autrement que comme une chance offerte à la France de sortir de son statu quo. L'argument est effectivement sérieux. Mais ce sont ces mêmes faiseurs d'unanimisme obligé qui ont rendu la nation immobile, incapable de se remettre en question. Il est convenu, chez les commentateurs, de qualifier le non de réflexe poujadiste et de le dire hors sujet par rapport au projet de traité, dont on attend toujours qu'il soit distribué. En réalité, ces humeurs protestataires peuvent également être vues comme une réponse à la question posée. En effet, c'est une Union européenne éloignée des attentes et préoccupations des électeurs qui est refusée par ces Français déçus. Ils font ce même reproche à leurs représentants nationaux. Leurs explications mériteraient d'être mieux écoutées. Pour nombre d'entre eux, l'âme de l'Europe reste indiscernable. Son désir de s'ouvrir à la Turquie – où les femmes qui manifestent se font matraquer et où Mein Kampf est le best-seller du moment – a pu faire comprendre son peu de goût pour la préservation des héritages européens, auxquels les peuples sont particulièrement attachés. Sa volonté d'abriter des « sociétés pluralistes » a laissé voir son désir de devenir un espace multiculturel, élastique, sans identité. Cette Europe-là est, pour le moins, discutable. Alors, discutons ! Chirac : « Le libéralisme, une nécessité » (1984) En réalité, existe une troublante absence de volonté politique pour aborder l'élémentaire définition géographique et culturelle de l'Europe. En effet, quand la France décide de clarifier des positions, elle sait parfaitement se faire entendre et précipiter les décisions. Magistrale démonstration mercredi avec le retrait, au sommet de Bruxelles, de la directive Bolkestein sur la libéralisation des services. Une décision imposée par Jacques Chirac au nom de la « préservation du modèle social européen ». La préservation de l'identité européenne serait-elle plus indigne ? Passons. En forçant à la révision de ce texte pourtant unanimement adopté en 2004 – y compris par les commissaires français Michel Barnier et Pascal Lamy –, le président de la République a sans doute réussi à rassurer ceux qui, à gauche, craignaient l'ultra-libéralisme de l'Union. Mais en dénonçant aussi violemment l'Europe libérale, qui se revendique comme telle depuis cinquante ans, la France a pris le risque de s'enfermer dans son « exception » égalitariste et protectionniste, qui pourtant ne lui réussit guère. Relire le Jacques Chirac de 1984 : « Le libéralisme, cela à l'air de marcher... Face à une machine d'État devenue folle, face à une fonction publique à la croissance monstrueuse, face à une situation déjà difficile mais encore plus sombre pour les années à venir, que pourra faire, à l'heure de l'alternance, le responsable politique qui aura en charge les intérêts du pays ? Il n'aura guère d'autres choix que le libéralisme. Plus exactement le libéralisme ne sera pas un choix, mais une nécessité ». L'analyse reste valable. Questions sur le vote catholique Le multiculturalisme, qui peut se lire dans la Constitution, est remis en question par les pays qui l'ont appliqué à l'excès, comme les Pays-Bas. Ils reconnaissent que l'intégration de populations extra-européennes sera d'autant mieux réussie que les pays d'accueil seront fiers de leur propre culture. De ce point de vue, le projet de traité, qui s'engage à respecter les identités dans toutes leurs expressions publiques, ne semble pas avoir pris la mesure du risque d'éclatement de ces sociétés « plurielles », n'ayant ni passé ni destin communs. Cette interprétation rejoint celle d'électeurs légitimement attachés aux valeurs européennes, qui s'inquiètent des intentions de l'Union ayant pris soin de gommer ses racines chrétiennes dans le préambule de la Constitution. D'autant que le sort réservé dernièrement par Bruxelles au commissaire européen Rocco Buttiglione, coupable d'avoir tenu des propos trop directement inspirés par le Vatican, a pu en conforter certains dans leur sentiment que la culture judéo-chrétienne était devenue indésirable. Pourtant, l'épiscopat européen tient à clarifier sa position. Dans un document rendu public hier par La Croix, les évêques insistent sur « le progrès significatif » qu'apporterait la Constitution. Les arguments suffiront-ils à convaincre les 50 millions de chrétiens, dont 47 millions de catholiques baptisés, que compte la France ? Comme le remarque Jean Sévillia dans son dernier livre : « Si la France et l'Occident ne présentaient pas ce spectacle d'une société dont les repères collectifs se dissolvent ou d'où le spirituel semble absent, nous aurions moins de motifs de craindre un islam conquérant ». En fait, le référendum pourrait bien donner l'occasion à la conscience religieuse de s'affirmer à travers son vote. D'autant qu'un réveil catholique est observé. Sévillia en fait d'ailleurs l'inventaire, citant Yves-Marie Hilaire : émergence d'une nouvelle génération de prêtres, réhabilitation de la liturgie, fondation de nouvelles sociétés de prêtres, de religieux et de religieuses, renouveau de l'art chrétien, engouement pour les processions, etc. L'Italie, pareillement, renoue avec sa pratique religieuse. Phénomènes à suivre de près. A la source du racisme Le racisme en France : les chiffres publiés cette semaine confirment la montée de l'antisémitisme. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme a relevé 970 faits antijuifs et 595 faits antiarabes (pour une communauté dix fois supérieure). A remarquer que le document se garde de faire état du racisme antiblancs, qu'il serait intéressant de mesurer. Il est apparu notamment, il y a deux semaines à Paris, lors de la manifestation des lycéens dont certains ont été agressés par de jeunes Noirs. Une violence dont la presse de gauche s'est d'ailleurs indignée, ce qui est une bonne nouvelle. Des organisations « progressistes » sont les premières à entretenir le ressentiment des populations immigrées contre la société. Ainsi de la pétition : « Nous sommes les indigènes de la République ». Voilà ce qu'écrivent les signataires (Le Monde, 17 mars 2005) : « Nous ne considérons pas que la République fait un honneur particulier à ses anciens colonisés en les accueillant. Ni qu'ils doivent lui en être reconnaissants. Ils sont ici chez eux, elles sont ici chez elles. Nous sommes ici chez nous, que l'on ait ou non la nationalité française, dans un pays où chacune et chacun doit jouir des mêmes droits, sans obligation de se fondre dans une quelconque identité majoritaire ». Ce discours conquérant, qui trouve des soutiens à gauche, s'inspire du théologien islamiste Tariq Ramadan, très écouté dans les cités. Au prétexte présentable de vouloir « offrir aux musulmans qui le souhaitent les moyens de se réconcilier avec leur intimité et, forts de cette confiance, de s'engager dans la rencontre avec l'autre », il refuse l'intégration et prône la séparation des communautés. Aussi est-ce bien cette idéologie qui est une des causes principales de la montée des intolérances. Elle ne justifie surtout pas les détestables actes antiarabes commis par des nazillons d'extrême droite. Mais il serait irresponsable de ne pas oser désigner ceux qui attisent la discorde, en prenant les musulmans en otages. Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute
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