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Désinformer: volonté, soumission ou carence? Imprimer Envoyer à un ami
Par Gabriel Lévy   
2 novembre 2006

L’actualité nous offre l’occasion de nous pencher sur une pratique qui s’amplifie: la désinformation. En effet, l’affaire Al-Dura, du nom de l’enfant palestinien supposé, selon France 2, avoir été tué par des soldats israéliens, connaît un premier épisode judiciaire devant un tribunal parisien [1]. Ce premier épisode ne porte que sur le caractère diffamatoire ou non des propos tenus sur un site, mais (pas encore) sur le fond de l’affaire: la totalité des rushs n’a toujours pas été révélée. Dans l’actualité également, le retrait par l’agence Reuters de photographies retouchées avec Photoshop [2] lors de la guerre du Liban.

Comment désinformer? Pourquoi désinformer? Même si nous répondons à ces deux questions, il faut une bonne dose d’esprit critique au lecteur de la presse écrite ainsi qu’au téléspectateur pour parer à l’intoxication. Car c'est bien d’“intox” qu'il s'agit.

Comment désinformer?

De nombreuses publications sont consacrées aux techniques de désinformation. Des sites, des agences spécialisées, en s’efforçant de scruter les médias pour épingler les fausses informations, nous en apprennent plus sur les moyens utilisés. Un opuscule intitulé “Techniques de désinformation: manuel pour une lecture critique des médias” [3], rédigé par un collectif d'auteurs de la mouvance altermondialiste espagnole, résume les procédés les plus courants de la désinformation.

Rien n’est innocent: la mise en page des articles, la focalisation, la surexposition [4] - ou, au contraire, l’omission - de certains faits, le langage, la structure du récit, l’association des textes et des photos. Ces instruments sont savamment utilisés pour faire apparaître une pseudo réalité, une réalité virtuelle, c’est-à-dire “un événement tel qu’il n’est pas, ou faire en sorte que l’attention du lecteur converge seulement sur certains aspects de l’information, et en omette d’autres”. Quant à la règle selon laquelle un article doit répondre aux six questions basiques qui-quoi-comment-quand-où-pourquoi, elle est rarement respectée.

Ainsi, les entorses à la rigueur sont-elles fréquentes et contraires à ce que nous serions en droit d’attendre des journalistes: unilatéralisme dans la relation d’un fait, mise en valeur outrancière de ce fait par une photographie de taille “disproportionnée” - quand celle-ci n’est pas elle-même retouchée -, sémantique inexacte, langage orienté (usage selon les cas d’un ton triomphaliste [5], péjoratif ou réprobateur), fausse symétrie, utilisation des mots dits “magiques”, ceux qui font recette (colon, apartheid, ultra-orthodoxe, humiliation, crime contre l’humanité, etc.), détournement de sens (e. g. combattant pour terroriste), dissimulation des activités réelles des personnes interrogées, absence de vérification de ce qui, dans leurs dires, relève de la réalité ou de la supposition, choix arbitraire des sources, informations sciemment occultées, diabolisation, interprétation “légère” des sondages [6], etc.

Rien n’est anodin. Les caricatures? L’équilibre dans leur représentation n’est jamais de mise. Pire, elles ne sont tolérées que lorsqu’elles ont pour but de se gausser de la civilisation occidentale. Tout cela est parfaitement connu, mais gardons-nous continuellement ces critères d’analyse dans nos mémoires?

Autre aspect: les grands quotidiens font appel à des plumes étrangères au journal pour commenter l’actualité dans une chronique dite de libre opinion. Illusion d’objectivité car il ne s’agit bien souvent que d’un trompe l’œil, d’un faire-valoir. Il leur suffit de ne pas respecter l’équilibre dans le nombre et l’importance des chroniques. “Ce ne sont que des ‘fissures contrôlées’ qui donnent crédibilité au média en le dotant d'une apparence de pluralisme et d'indépendance, et qui sont abondamment contrastées par un bombardement d'informations de signe contraire” [7].

Bien sûr, il existe de nombreuses variantes de ces techniques, renouvelées chaque jour et pendant des années. Leurs auteurs cultivent ainsi une opinion publique conforme, ou à peu près, à ce qu’ils souhaitent: anesthésiée ou revendicatrice. Même pour un article banal, sans portée apparente, les tentatives de désinformation peuvent prévaloir et le lecteur vigilant n’en saisit pas la raison. Seconde nature de celui qui l’écrit? Paranoïa de celui qui le lit avec trop d’attention?

Pourquoi désinformer?

1. Volonté

Le but est, soit pour les pouvoirs en place (régimes de droite comme de gauche) d’obtenir une opinion publique anesthésiée ou, mieux, coopérante, soit pour les mouvements d’opposition une opinion réactive ou, mieux, revendicatrice.

La désinformation est volontaire lorsqu’elle s’exerce au profit d’une idéologie.

Sans remonter jusqu’à l’affaire Dreyfus, on peut rappeler un exemple classique: celui du journal communiste, “Les Lettres Françaises” (dirigé par Aragon) qui, en 1947, insultait Victor Kravchenko (ex-fonctionnaire de l’URSS et auteur d’un best seller intitulé “J’ai choisi la liberté”), le traitant de faussaire, d’ivrogne, d’illettré et, distillant des “preuves”, le déclarait incapable d’avoir écrit ce livre. Kravchenko intenta un procès en diffamation contre le journal, alimentant ainsi la presse durant de nombreux mois, et le gagna en 1949.

Autres exemples: le journal l’Humanité fut le dernier à publier le rapport Khrouchtchev (présenté à Moscou le 27 février 1956 et publié partiellement par le New York Times le 7 mars 1956). L’information, verrouillée, ne tolérait pas le moindre écart avec la ligne du Parti. Ce même journal “licencia” Picasso à la mort de Staline pour un portrait de ce dernier qui n’était pas assez complaisant.

Ces rappels indiquent que des médias écrits sont à la disposition d’une idéologie ou d’un parti et qu’ils n’en font pas mystère (le sous-titre de l’Humanité est “organe du parti communiste”). Reconnaissons du moins que le lecteur n’est pas trompé sur la marchandise. Il est prévenu et ne s’attend pas à ce que soit respectée la règle selon laquelle “les faits sont sacrés, le commentaire est libre”.

Par ailleurs, d’autres publications ne témoignent pas d’un engagement politique aussi affirmé, au sens de l’adhésion à un parti politique. Emanation de groupes partisans, altermondialistes, anti-impérialistes ou similaires, elles ne tentent pas de tromper le lectorat. Dans un même registre, mentionnons les nombreux sites internet et radios de la mouvance islamiste dont on ne peut pas dire qu’ils font dans la mesure.

Lecteurs, auditeurs et internautes sont avertis. L’effort pour garder un libre arbitre est moins grand que pour les médias qui avancent masqués.

Plus subtile et plus fallacieuse - car l’engagement reste inavoué - est la désinformation pratiquée par un média qui se proclame organe d’information, voire “journal de référence”. Toutes les techniques déjà citées sont utilisées. Elles ont été amplement commentées dans deux livres consacrés au journal Le Monde [8]. Par la désinformation, “la direction peut à loisir honorer ou discréditer hommes politiques, patrons et intellectuels, selon ses intérêts propres et ses choix partisans” [9]. Vous l’avez compris, il ne s’agit pas de loyauté envers un parti, mais de choix partisans.

Perfide, la désinformation quasi-unanime lorsqu’il s’agit des Etats-Unis [10] ou de ses alliés [11]. Le summum a été atteint lors de la relation des dégâts de l’ouragan Katrina par la presse française [12]. Tous les poncifs ont été psalmodiés: “des différences ethniques et sociales” pour expliquer des retards apportés aux secours, “leur incapacité de faire face aux pillages”, “la pauvreté et du racisme, tares historiques” de ce pays, leur responsabilité dans “le massacre de l’environnement”. La presse se réjouissait ainsi du fait que “la première économie du globe vacille comme un vulgaire Etat du tiers-monde”.

Haineuse, lorsqu’il s’agit d’Israël, avec la volonté constante de sa déshumanisation. La relation de la récente guerre du Liban a atteint, à cet égard, le comble de la désinformation par la  fabrication d’images  grâce à un logiciel standard de retouche d'images, par des mises en scène tantôt cyniques, tantôt morbides, par la répétition des mêmes clichés à des dates différentes. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter, c’est que “la fabrique des images a eu recours au plus vieux et au moins bien caché de tous les secrets que recèle le sac à malices d’un escroc ordinaire: les gens voient ce qu’ils veulent voir, ils croiront ce qu’ils veulent croire” [13]. Nous sommes confondus de constater que des procédés de mystificateurs sont toujours efficaces. “Calomniez, calomniez, …”.

Outrancière encore, lorsqu’il s’agit de qualifier de “mur de la honte”  la barrière de protection édifiée par Israël, alors qu’un pareil “mur” est érigé par l'Espagne à Melilla afin de parer à une immigration clandestine massive. Ainsi, une telle mesure serait compréhensible lorsqu'il s'agit d'empêcher les damnés de la terre de tenter d'échapper aux conditions de vie misérables qui sont les leurs, tandis qu'elle serait inacceptable dès lors qu'il s'agit d'empêcher les terroristes palestiniens de semer la mort dans les rues israéliennes.

Par la fabrication de faux et le truquage d’images, la propagande vient de trouver son meilleur véhicule. Tel est le cas de la mise en scène d’un “activiste” palestinien mort qui tombe de son brancard et qui y remonte, de l'enfant qui agonise dans les bras de son père, l’un mortellement touché, l’autre blessé sans que nulle trace de sang n’apparaisse, de fumées rajoutées à des clichés pour signifier l’embrassement de la ville de Beyrouth, d’ambulance prétendument bombardée par les forces israéliennes, d’instrumentalisation éhontée du cadavre d’un enfant à des fins de propagande, etc. Ce procédé, devenu hélas ravageur car “une image vaut mille mots”, est probablement la désinformation la plus redoutable, car elle s’adresse à des millions de personnes. Nul ne nie, en effet, que les images de Netzarim (affaire Al-Dura) ont été le brûlot de l’intifada déclenchée deux jours plus tard et des centaines de morts qui en ont résulté.

A ce titre, la responsabilité du média télévisé est considérable. S’il était, pour ces six dernières années, une information qui mériterait d’être vérifiée, c’est bien celle-là. Or, les responsables de la chaîne - toujours en poste - se livrent devant les tribunaux au jeu de bonneteau, en cachant deux cartes sur trois.

Il y a tout ce que l’on dit et tout ce que l’on ne veut pas dire. “Dans notre démocratie l’Omerta fonctionne le plus souvent de manière tacite” [14]. Un seul exemple? Le plus démonstratif: aucun média n’a jamais révélé l’existence du second foyer de François Mitterrand, entretenu par les contribuables français, pas même Le Canard enchaîné.

2. Soumission

Désinformer par soumission aux multiples pouvoirs, c’est le plus souvent ne pas informer. Mais le but est le même: se garder de réveiller l’opinion publique ou éviter le risque de la modifier.

Le silence est une nécessité pour ne pas déplaire au pouvoir en place, dispensateur des informations (parfois de scoops) et pourvoyeur de recettes par ses subventions, les annonces légales, la publicité de ses campagnes nationales, ou par le biais des organismes d’Etat comme, par exemple, la SNCF ou l’EDF.

La présence de l’Etat dans les médias est considérable. Il contrôle le groupe France Télévisions (France 2, France 3, France 4, France 5, RFO) le groupe Radio France (France Inter, France Info, France Culture, France Bleu, France Musique) et, surtout, l’Agence France Presse (AFP), qui fournit à la plupart des médias les informations que ces derniers publient. Non seulement l’AFP fournit des informations, au demeurant sans toujours convenir du déséquilibre de ses sources, mais elle les commente, et ses commentaires sont repris le plus souvent in extenso.

Les recettes des médias sont également fournies par la publicité des grands groupes industriels et commerciaux, voire des syndicats. Une information qui leur est préjudiciable sera traitée sommairement ou omise. Nécessité oblige.

La désinformation la plus déterminante est celle imposée de fait par le lectorat. En effet, les lecteurs ne zappent pas. Ils restent, en règle générale, fidèles à leur quotidien ou à un hebdomadaire auquel ils sont souvent abonnés. Ils représentent une clientèle captive et un groupe de presse ne peut dès lors changer sa ligne éditoriale. Impossible pour Edouard de Rothschild, actionnaire principal du quotidien Libération, d’orienter ce journal vers la voie libérale qu’il assume dans ses affaires, sous peine de perdre ses lecteurs. Il existe ainsi un feedback entre lecteurs et rédacteurs. Le lecteur de ce journal qui, à des degrés plus ou moins nets, est altermondialiste, antilibéral, anti-américain, anti-israélien et/ou solidaire des sans-papiers, doit retrouver dans ces pages l’approbation de son mode de pensée, et les journalistes ne manquent pas d’y pourvoir.

Désinformation par absence d’information, le silence des médias est obtenu aussi par le chantage et la peur. Seul l’hebdomadaire Charlie Hebdo a accepté le risque de rompre le silence sur l’affaire des caricatures. Le philosophe Robert Redeker, enseignant à Toulouse et auteur d’une tribune libre sur l'Islam publiée dans Le Figaro est actuellement menacé de mort. Il doit vivre sous protection policière et dans des conditions financières précaires...

3. Carence

Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel recommande “de vérifier l’exactitude des informations diffusées ou, en cas d’incertitude, de les présenter au conditionnel et d’en citer la source et la date” et “de procéder, en cas de diffusion d’informations inexactes, à leur rectification dans les meilleurs délais et dans des conditions d’exposition comparables” [15].

Les journalistes ne respectent pas toujours ces règles. Carence, négligence, imprudence? Ultime alibi, ils prétendent avoir été piégés. Mais ils sont coupables, forcément coupables,  d’avoir “oublié” de les “présenter au conditionnel et d’en citer la source et la date”.

Dernier exemple en date: l’agence Reuters qui admet avoir été piégée par son photographe (ce dernier a “exercé” pour l’agence de 1993 et 2003, puis à nouveau depuis avril 2005). Piètre excuse, mais utilisée par tous les médias qui couvrent l’actualité moyen-orientale. Ils prétendent - mais sans doute ont-ils raison - qu’ils ne peuvent pas exercer librement leur tâche en raison de l’obligation de disposer d’un cameraman “du cru”, de la difficulté de se rendre sur les lieux, du risque de rapt dès qu’ils s’éloignent de leurs hôtels, du contrôle par les organisations en place des contacts qu’ils peuvent avoir, etc. En conséquence, ils devraient - sauf à être des complices objectifs - s’attacher, avec la plus grande vigilance, à contrôler ce qu’ils livrent au public.

En définitive, la désinformation, hélas, atteint toujours son but. Il suffit pour s’en convaincre de consulter l’évolution des sondés sur les sujets qui font l’objet de la plus grande couverture médiatique: “La plaie est faite, et quoique (on) en guérisse, on verra du moins la cicatrice” [16].

L’information objective est un mythe. Dans les cas ici évoqués, cette constatation est désespérante. Peut-on, toutefois, même imparfaitement, se tenir au courant? Il faudrait pour cela multiplier les sources pour ne manquer aucune information, principalement en consultant les nombreux sites qui reflètent peu ou prou nos propres opinions, et analyser avec une méticulosité presque paranoïaque les informations données par les grands médias.

Malheureusement la tâche est immense, elle ne peut être accomplie que par un petit nombre d’entre nous. Il en résulte que la désinformation du plus grand nombre a encore de beaux jours devant elle.

[1] Nidra Poller, Al-Dura: The Verdict, Politics Central, 19 octobre 2006.
[2] “Reuters Doctoring Photos from Beirut?”, Little Green Footballs, 5 août 2006.
[3] “Techniques de désinformation: manuel pour une lecture critique des médias”, La Escuela Popular de Personas Adultas de Prosperidad, octobre 2003.
[4] “Etude de la fréquence et de l’orientation des articles parus dans Le Monde, Le Figaro et Libération”, Observatoire du Monde Juif, 2002, p. 103-141.
[5] “Phnom Penh. La ville est libérée”, Le Monde, 10 avril 1975.
[6] Dans Le Figaro du 15 septembre 2006: “Ils sont même 61 %, généreux, à estimer qu’en dépit des difficultés budgétaires rencontrées par la France, la France doit maintenir l’aide aux pays pauvres”. Combien parmi ces 61 % payent-ils des impôts?
[7] “Techniques de désinformation: manuel pour une lecture critique des médias”, op. cit.
[8] Michel Legris, “Le Monde tel qu'il est”, Plon, 1976. Pierre Péan et Philippe Cohen, “La face cachée du monde. Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir”, Mille et Une Nuits, 2003.
[9] “La face cachée du monde. Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir”, op. cit.
[10] En couverture du Point du 2 mars 2006: Le rêve américain est-il devenu un cauchemar?.
[11] En première page du Parisien du 8 juillet 2005: “Al-Qaida punit Londres”.
[12] Menahem Macina, “L’ignoble coup de pied de l’âne français au lion américain blessé”, UPJF, 4 septembre 2005.
[13] Jules Crittenden, Boston Herald du 9 août 2006 (in L'Arche, n° 582).
[14] Sophie Coignard et Alexandre Wickham, “L’Omerta française”, Albin Michel, 1999.
[15] “Recommandation à l'ensemble des services de télévision et de radio relative au conflit au Moyen-Orient”, CSA, 18 mars 2003.
[16] Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741), “Premier épître”.


Gabriel Lévy est Fellow à l'Atlantis Institute

 
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