LE COURRIER ACP-UE — Aujourd’hui encore, les mines antipersonnel et les UXO [1] affectent 90 pays. En 2001, des victimes ont été recensées dans 69
des pays contaminés. Ironiquement, la plus grande partie d’entre
eux (46) ne sont plus en guerre mais en paix! Le nombre de victimes
estimé varie entre 15 000 et 20 000, chaque année. Et,
70 % d’entre elles sont des civils. Rien qu’en Afrique subsaharienne,
des accidents par mines sont enregistrés dans 18 pays [2].
Pour leur part, les UXO constituent un problème au moins aussi
important que celui des mines antipersonnel. Les études menées
au Cambodge et au Kosovo, en 2000 et 2001, montrent que les
accidents par UXO sont plus souvent mortels et touchent plus
fréquemment les enfants [3]. Cette suite macabre d’indications chiffrées
prouve, s’il en était besoin, la place prépondérante que prend
le déminage dans le processus de réhabilitation.
Des conséquences micro et macro
Par nature, les mines et UXO survivent au conflit et continuent
de mutiler pendant de nombreuses années. Chaque accident transforme
radicalement la vie de la victime et celle de son entourage
direct. L’impact est physique, moral, social. A l’échelle d’un pays, la
multiplication des accidents réduit l’activité économique et alourdit
la “charge de la maladie”, consommant ainsi une partie importante
des ressources allouées aux services sanitaires et sociaux.
La simple présence de quelques mines peut disqualifier de très
grandes parties de territoires normalement habités ou exploités.
La suspicion de présence de mines, souvent suite à un accident
isolé, provoque la peur et peut figer des communautés entières. Il
arrive que la présence de mines empêche les populations déplacées
de retourner chez elles, modifiant ainsi la distribution
humaine, les filières économiques et l’écologie d’une région.
Les mines et UXO bloquent également la réhabilitation des
infrastructures publiques, indispensable pour la reprise de l’économie.
L’accès à l’eau potable et aux systèmes d’irrigation, la praticabilité
des routes et chemins et l’utilisation des structures d’intérêt
public (écoles, hôpitaux, marchés, sites de production
d’énergie). En outre, le redémarrage des entreprises génératrices
d’emplois est impossible sans un déminage préalable.
La subsistance, dans une région donnée, de mines ou d’engins
non-explosés constituent également un frein à la pacification ou
au règlement politique et administratif d’un conflit. Les populations
restent méfiantes, d’éventuels éléments non-contrôlés peuvent
continuer d’exploiter ce matériel à des fins déstabilisatrices.
Des réponses articulées…
La lutte contre les mines s’organise autour de deux axes: la prévention
des accidents et l’assistance aux victimes. La prévention
se joue aussi bien sur le terrain diplomatique et politique, avec
l’universalisation du Traité (la Convention d’Ottawa de 1997),
que sur le terrain opérationnel, avec les activités directement liées
au déminage. Le Traité d’interdiction des mines regroupe aujourd’hui 146 Etats signataires,
sur les quelque 194 Etats que
compte la planète. 132 d’entre eux
ont ratifié les accords [4].
L’assistance aux victimes comprend
plusieurs volets: aide médicale,
appareillage et réadaptation
physique, support psychologique,
réintégration économique et sociale,
défense des droits.
Classiquement, ce que l’on
appelle le déminage humanitaire
comprend quatre composantes qui
visent à prévenir ou à réduire les
conséquences humaines, sociales
et économiques de la présence des
mines: (i) la sensibilisation aux
dangers des mines; (ii) le déminage
proprement dit (récolte et traitement
des données, cartographie,
marquage des surfaces contaminées,
enlèvement et destruction);
(iii) l’assistance aux victimes;
(iv) le témoignage et l’information
pour promouvoir l’universalisation
du Traité d’interdiction des
mines. Les opérateurs intervenant
dans le déminage humanitaire se
concentrent sur l’une ou plusieurs
de ces composantes.
La portée du déminage humanitaire
et de l’aide aux victimes varie selon la nature des conflits. Les
récentes interventions militaires de type “préventif” intègrent
d’emblée la notion de réhabilitation post-conflit. Mais la plupart
des guerres en cours sont récurrentes ou larvées et font intervenir
des groupes non-étatiques. Les politiques de réhabilitation sont
alors plus complexes et difficiles à mener. Dans tous les cas, plus
les conditions de stabilité sont garanties, plus les activités de
déminage et d’assistance aux victimes ont un impact.
… sur un terrain structurel peu favorable
La majorité des pays confrontés au problème des victimes des
mines et UXO ont un indice de développement humain (IDH) [5] faible ou moyen. Ces pays font face à des défis économiques et
sociaux qui sont déjà énormes. Moins de la moitié ont une politique
et/ou une législation explicite concernant les personnes handicapées.
Très souvent, les mesures gouvernementales d’aide aux victimes
sont assurées pour les militaires, mais couvrent peu les besoins
des victimes civiles. La prise en charge médicale est généralement
limitée par l’accessibilité des structures: la plupart des zones affectées
par les mines sont rurales tandis que les infrastructures hospitalières
sont urbaines. Il en va de même pour les services d’appareillage
et de réadaptation physique. Quant aux besoins sociaux et de
réintégration économique, lorsqu’ils sont pris en compte par les
gouvernements, c’est très souvent par de simples systèmes d’allocation
et rarement via des politiques de reclassement professionnel.
Les leçons du Mozambique
En 1992, après 28 ans de guerre, les parties au conflit signaient
les Accords généraux de Paix. L’expérience du Mozambique a
montré que le problème des mines et UXO est particulièrement
critique dans la période post-conflit immédiate. Le pays a été
confronté au problème de réinstallation de 5 millions de personnes
déplacées, dont 1,7 million de réfugiés, dans des territoires
abondamment minés [6]. Si le problème des mines est encore présent
et nécessite toujours des activités de déminage, il revêt aujourd’hui
un caractère moins critique.
L’expérience du Mozambique a clairement
mis en évidence l’importance de coordonner les activités
de déminage avec celles de la réhabilitation. Au Mozambique,
cette coordination a été pauvre en général et pratiquement inexistante
au niveau national. La collecte des données et leur analyse,
pour déterminer les priorités et pour évaluer l’impact des actions,
ont été lacunaires par manque de systématisation et de standardisation.
Cela ne doit pas occulter le constat d’initiatives efficaces
ayant eu un impact local. A cet égard, l’intervention des ONG a
montré l’importance d’opérateurs souples et indépendants [7].
Il peut sembler évident que les programmes de réhabilitation
post-conflit doivent intégrer la problématique mines et UXO. Mais
cette évidence n’est pas toujours prise en compte. Qu’il s’agisse de
l’axe prévention des accidents ou de l’axe assistance aux victimes, la
coordination entre les planificateurs, bailleurs de fonds et opérateurs
intervenant dans la réhabilitation est un élément essentiel. En
outre, les éléments suivants renforcent l’impact du déminage et de
l’aide aux victimes sur la réhabilitation: pragmatisme pour les planificateurs,
garantie de contrôle budgétaire pour les bailleurs, liberté
d’initiative et de mouvement pour les opérateurs.
Ce texte a été publié dans le Courrier ACP-UE n° 198 (mai-juin 2003).
[1] UXO = Unexploded Ordnance = engins non-explosés (grenades, roquettes, bombes, etc.). On parle également de “débris de guerre explosifs” (Explosive Remnants of War).
[2] “Landmine Monitor Report 2002”, International Campaign to Ban Landmines,
Washington DC, 2002.
[3] “Explosive remnants of war – Unexploded ordnance and post-conflict communities”, Landmine Action & The Cooperative Bank, 2002.
[4] Situation au 1er avril 2003.
[5] Indice calculé sur base de l’espérance de vie moyenne à la naissance, du taux d’alphabétisation et de scolarisation, et du PIB par habitant.
[6] 1 374 sites identifiés, représentant une surface totale de 562 km2, dont environ 200 km2 ont été nettoyés à ce jour. Source: “Landmine Survivors Rehabilitation Database”, Landmine Survivors Network.
[7] “A study of Socio-Economic Approaches to Mine Action”, UNDP-Geneva
International Center for Humanitarian Demining, 2001.
Jean-Benoît Burrion est Fellow à l'Atlantis Institute
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