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Constitution: crise de confiance Imprimer Envoyer à un ami
Par Ivan Rioufol   
15 avril 2005
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LE FIGARO — Le camp du oui joue avec le feu. Peinant à convaincre des mérites de la Constitution européenne, il cherche à placer le Front national, marginalisé, sur le devant de la scène. « Voter non, c'est voter comme Le Pen », reprennent, à droite et à gauche, les défenseurs du traité, décontenancés de n'être pas plus suivis. Il est peu probable que cette manoeuvre de culpabilisation aboutisse. Elle permet toutefois de constater que ceux qui assurent bruyamment s'inquiéter de l'extrême droite s'emploient, une fois de plus, à la consolider.

« Si Le Pen ne se fait pas entendre, c'est parce que d'autres font le travail à sa place », a déclaré le premier secrétaire du PS, François Hollande. Un argument également employé à l'UMP, notamment par son président, Nicolas Sarkozy (bloc-notes de la semaine dernière). Grosse ficelle. Il y a deux ans, les partis politiques et commentateurs auront feint de ne pas entendre l'extrême droite partager leurs griefs contre George Bush et sa politique en Irak. Avait-on dit, alors, que les antiguerre parlaient comme le FN ?

La tentative de remise en selle du Front national risque heureusement d'échouer. En effet, les Français ont pu constater que le sursaut du 21 avril 2002 – la mobilisation théâtrale de la nation contre Le Pen, arrivé au second tour des présidentielles – avait enraciné le conformisme et l'immobilisme du pays. Et la position anti-Constitution du numéro deux du PS, Laurent Fabius, a décomplexé un électorat de gauche dans sa résistance à la tyrannie de l'unanimisme obligé.

Longtemps pétrifiée, la parole critique se libère. Saura-t-elle s'attarder sur une Constitution confuse et bavarde, se prêtant à toutes les interprétations ? A moins que Jacques Chirac n'arrive à recentrer les débats sur le texte, les deux camps en sont à s'affronter sur une vision de la société. Lundi, Jean-Pierre Raffarin a prédit des lendemains difficiles en cas de rejet du référendum, qui « casserait la maison Europe ». De leur côté, les défenseurs du non donnent à leur choix une portée protestataire qui trouve sa cohérence.

Si le front du refus est très disparate, il s'accorde sur une même remise en question de la pratique politique, critiquée pour son nombrilisme et son incapacité à répondre aux attentes des citoyens. Illustration, lundi dans Le Figaro, avec cette déclaration d'Alain Minc, modèle de l'intelligentsia parisienne, partisan du oui : « Le référendum est pareil à une « vérole » antidémocratique que la France aurait propagée dans l'ensemble de l'Europe ». C'est ce mépris du peuple qui est, pour beaucoup, devenu insupportable.

Au-delà du résultat du 29 mai, la fracture entre les élites et la population s'est installée. Elle oblige les hommes politiques et les intellectuels, qui se sont beaucoup trompés, à oublier dogmes et slogans pour tenir compte des réalités immédiates. Elle invite les médias, souvent attirés par la pensée dominante, à jouer davantage leur rôle de contre-pouvoir. La crise de confiance dépasse une mauvaise humeur passagère. Même le oui gagnant ne l'effacera pas.

Chirac face aux Français

C'est ce dialogue direct avec de jeunes Français que Jacques Chirac a voulu nouer, hier soir sur TF1, en renonçant également à la confrontation avec les journalistes, remplacés (Patrick Poivre d'Arvor mis à part) par des animateurs de télévision (Emmanuel Chain, Marc-Olivier Fogiel, Jean-Luc Delarue). Un procédé critiqué par le camp du non et les journalistes de l'audiovisuel. A tort : le principe de cette émission a réussi à faire comprendre que le chef de l'État avait entendu les critiques sur l'éloignement du pouvoir politico-médiatique et qu'il voulait corriger cette faiblesse.

Néanmoins, en refusant, pour ses interventions à venir, de débattre avec les leaders politiques, Chirac ne donne pas le sentiment de vouloir creuser les points de divergences sur le texte. Cherchant à mettre le poids de sa seule personnalité dans la campagne, à l'abri de contradicteurs aguerris, le président de la République prend le risque d'être jugé sur son bilan. Il donne, du même coup, un aspect plébiscitaire au référendum. Interprétation confirmée par une récente réflexion de Dominique de Villepin, sur RTL : « Il (Jacques Chirac) prendra toute sa part (dans la campagne) pour une raison très simple, c'est qu'un référendum, c'est d'abord la rencontre entre le chef de l'État et les Français ».

Et là est la faiblesse de cette reconquête du oui : dans le désamour installé entre l'opinion et le président. Élu à plus de 80 % des suffrages en 2002 puis ovationné pour sa politique pacifiste en 2003, Jacques Chirac n'a jamais voulu, depuis, provoquer l'impopularité, inévitablement promise aux dirigeants qui s'engagent dans des réformes courageuses. Sa prudence lui est désormais reprochée. Il faut être sourd pour ne pas entendre, derrière le non majoritaire, le mécontentement des Français adressé au président de la République.

Europe mollassonne

Ce qui manque à cette Europe qui n'ose se réclamer de ses origines, c'est la fierté. Elle est peu concevable dans un espace sans frontières, sans identité. Dans cette perspective, faut-il se réjouir de voir la Constitution prévoir une politique étrangère commune ? « Elle reposerait sur le pacifisme et les droits de l'homme en ignorant totalement les intérêts des peuples et de leur histoire », pronostiquent Alain Griotteray et Étienne Tarride, dans un livre qui sort aujourd'hui.

Pour s'être contentée de son antibushisme et de son proarafatisme, l'Union regarde l'histoire redémarrer sans elle. Y compris à l'Est. Viktor Iouchtchenko, le nouveau président de l'Ukraine, a été reçu triomphalement au Congrès américain la semaine dernière. Lundi, il a déclaré que Jean-Paul II avait eu un grand rôle dans le succès de la « révolution orange ». Il est admis que ce sont les Américains qui distillent la démocratie non seulement au Moyen-Orient mais aussi dans l'ex-URSS – au Kirghizstan dernièrement – grâce à leurs organisations non gouvernementales.

Un esprit capitulard sommeille dans cette Europe mollassonne, que l'on devine prête aux compromissions pour préserver sa tranquillité. Quitte à observer de loin le processus de démocratisation enclenché en Palestine et à abandonner un peu plus la démocratie israélienne. Ce caractère effacé explique sans doute pourquoi un certain nombre de pays regardent désormais la Constitution d'un autre oeil : la Grande-Bretagne, la Pologne, les Pays-Bas, le Danemark, commencent, après la France, à douter à voix haute.

Esclavage : démarche ambiguë

L'esclavage : il fait partie de l'histoire sombre de la France. Mais la nation doit-elle être désignée coupable de ce passé ? C'est le sens d'un rapport, qui a été remis mardi à Jean-Pierre Raffarin par le Comité pour la mémoire de l'esclavage. Le document invite le gouvernement à faire du 10 mai (date de la loi de 2001 reconnaissant la traite et l'esclavage comme crimes contre l'Humanité) une « Journée des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions ». Raffarin a salué « la qualité du travail accompli ». En fait, une première victoire pour Dieudonné qui ne cesse de réclamer, face à la commémoration de la Shoah, une « mesure égale » pour la « tragédie du peuple noir ».

La volonté de diversion du « comique » rend ambiguë cette démarche victimaire, qui espère une refonte des manuels scolaires et des créations de « lieux de mémoire ». D'autant que l'initiative relativise le fait que l'Occident – la France singulièrement – a été la civilisation qui a précisément supprimé l'esclavage. Il fut pratiqué par les Sumériens, Babyloniens, Égyptiens, Chinois, Indiens, Arabes. Le chercheur américain Dinesh D'Souza a noté que ce furent les chefs africains, profiteurs du trafic d'esclaves, qui envoyèrent en Occident des délégations pour protester contre l'abolition. Il note : « Les descendants des esclaves africains doivent leur liberté aux efforts d'étrangers blancs, non pas aux Africains qui les ont trahis et vendus ». Le rappeler également.


Ivan Rioufol, éditorialiste au Figaro, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute

 
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