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Par Corentin de Salle   
20 janvier 2004
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LA LIBRE BELGIQUE — « Je suis citoyen romain ». L’inégalable grandeur de la civilisation romaine trouva son principal appui non pas tant dans l’action des grands formats de sa classe politique que dans l’adhésion citoyenne du grand nombre, légionnaires et contribuables, patriciens et plébéiens, immigrants et émigrants, négociants et colons qui, en un double mouvement, ont romanisé le monde et élevé Rome à sa majesté cosmopolite. L’apport incomparable des Lumières consista à faire de nous des hommes libres jouissant de plein droit de la qualité de citoyen, ce qui était loin d’être le cas pour une bonne partie des membres de la société romaine. Conçue initialement comme un privilège héréditaire ou une faveur insigne, la citoyenneté est devenue un droit accessible à tout résident étranger qui le désire (dans la mesure où il accepte de satisfaire à un certain nombre de conditions objectives). Aujourd’hui, nous sommes pourtant bien loin de l’orgueilleuse et vibrante profession de foi citoyenne de nos lointains ancêtres romains. S’il y a bien un constat sur lequel politiciens, médias et intellectuels confondus s’accordent unanimement, c’est celui de la dévitalisation de l’espace public et du déficit de citoyenneté.

Ainsi, à première vue, on ne peut qu’accueillir favorablement une loi permettant aux étrangers non européens de se rapprocher de la chose publique et de s’inscrire dans le paysage institutionnel. A l’examen, on s’aperçoit pourtant que, bien loin de revaloriser la notion de citoyenneté dont le droit de vote constitue le cœur et la substance vitale, cette loi risque de dépecer voire de vider cette dernière de toute signification. L’attribution d’un tel droit (sans le titre de citoyen que, de facto, il confère néanmoins) équivaut à l’octroi d’une citoyenneté inavouée, d’une citoyenneté de second rang et à l’édification d’un gigantesque parking dont se contenteront ses prétendus bénéficiaires.

Devenir citoyen belge devrait normalement être la destination naturelle de toute personne s’installant sur notre territoire avec l’intention d’y fonder famille et d’y finir ses jours. Ce qui assure tout son prix et sa dignité à une naturalisation, c’est la démarche individuelle spontanée et explicite d’adhésion à nos valeurs démocratiques et aux principes de l’Etat de droit qu’elle sanctionne. Pareil parcours active par ailleurs un processus d’apprentissage allant à la rencontre de notre culture et de nos valeurs (sans forcément trahir l’héritage de la culture d’origine). Il y a fort à craindre que, loin de la stimuler, cette loi détruira la dynamique de l’intégration et renforcera une tendance mortifère au repli communautaire. Une politique d’intégration responsable consiste non pas à faciliter les conditions d’accès de la citoyenneté ou à la rendre superflue mais à en renforcer l’attrait. C’est uniquement au prix de ce travail sur soi qu’un étranger peut espérer accéder au circuit économique lui permettant d’élever son niveau de vie.

Une constante dans l’histoire des minorités s’établissant sur cette terre d’immigration par excellence que sont les Etats-Unis, c’est le dynamisme, le sens du défi et l’esprit conquérant de ces dernières. Supprimez les incitants naturels et vous enrayez cette mécanique vivifiante. Analysant un phénomène baptisé le « RAT trap » (référence à la Rational Action Theory) dont pâtit l’underclass américaine, Gary Becker - prix Nobel d’économie en 1992 - en a identifié précisément la cause : la population pauvre considérée, « victime » des dispendieuses politiques distributives des progressistes bien pensants, n’a - rationnellement - aucun intérêt à changer de comportement. Tel est son drame : trop assistée pour être incitée à travailler de manière à améliorer sa situation (welfare dependency), cette population demeure trop précarisée pour mener une existence confortable.

On le sait, jusqu’à présent, l’intégration des dernières vagues d’immigration en Belgique s’est soldée, à maints niveaux, par ce que l’on doit, bien à regret, appeler un échec. Daniel Ducarme a eu le courage de le dire. Le philosophe Jean-Marc Ferry a récemment eu celui de l’écrire en des mots durs et percutants : « (…) Avec l’enthousiasme de la vérité, journalistes et intellectuels leaders d’opinions ont pu livrer bataille contre le racisme, tout en parlant de « l’enrichissement par la différence »… Et c’est là qu’il y a un vrai malentendu : nous ne sommes plus, en effet, à l’époque où Montaigne pouvait célébrer « le prisme diversifié et coloré des cultures ». Aujourd’hui, le problème est social. Il n’y a pas, dans nos cités, d’enrichissement par la différence : c’est un mythe que continue d’entretenir la lâcheté d’esprit, alliance de démagogie, de refus de la réalité et de dégoût de l’intelligence. Nous connaissons en vérité un problème social aigu : de coexistence, de sécurité, de peur, de délinquance. Donc, dire que l’intégration est un échec, c’est jeter un pavé dans la mare en direction d’une certaine frange de la classe médiatique dont le saint patron a pour nom Tartuffe.

Irrésistible est la tentation, pour certains, d’importer ce terrorisme intellectuel dans l’arène politique. Ces combats sans enjeux visent évidemment à afficher l’appartenance à un puéril « camp du Bien ». Interrogeons nous sur ce surmenage des clercs et des politiques relativement à l’élaboration de nouveaux droits comme celui dont il est question ici. On parle aujourd’hui de droits de l’homme de troisième, voire de quatrième génération. Il est question de droits culturels, de droits de l’environnement, de droits collectifs, de droits polyethniques, etc. Le contexte ambiant semble obnubilé par la volonté de consacrer des droits de toutes sortes : à l’évidence, l’impact symbolique accompagnant pareilles consécrations sert à masquer l’impuissance à mener les politiques adéquates (relance, intégration, etc.) qui, elles, devraient faire changer les choses autrement que sur papier. Le programmatique se travestit en juridique : animé par cette illusion aussi naïve que dangereuse qu’il suffit d’édicter une chose pour qu’ipso facto - par la magie de la loi - elle devienne réalité, voici qu’on fait du droit le vecteur du wishful thinking.

Ne nous méprenons pas : à moins d’être un monstre, personne ne peut se sentir hostile à la réalisation de ce que ces droits poursuivent. C’est évidemment notre souhait à tous que chacun puisse s’intégrer en tant que citoyen, exercer un travail, disposer d’un logement décent, de soins de santé optimaux, etc. C’est en direction de quoi doivent tendre nos efforts. Mais une chose est d’acter publiquement cet accord unanime (préambule, manifeste, charte, etc.). Une autre est d’en faire l’objet d’un « droit ». Mieux vaudrait parler ici de priorité que de droit. Prenons le « droit au travail » : l’Etat n’est pas en mesure de s'engager à honorer un tel droit. Il peut à la rigueur œuvrer, via des mesures incitatives, à faciliter l’accès à l’emploi mais non pas promettre de fournir du travail à tous. A suivre cette logique aberrante, toute personne sans emploi serait en droit de traduire l’Etat belge en justice pour violation de ce droit humain fondamental (raison pour laquelle ce recours n’est ouvert que si la personne prouve que l’Etat n’a pas fait tout son possible). Evidemment, personne n’est dupe : faire de la politique de l’emploi un droit de l’homme ou un article de la Constitution n’a jamais fait baisser le taux de chômage. C’est aussi ineffectif que les appels solennels à la paix dans le monde. L’effet pervers, c’est qu’en lui assignant des buts – certes louables – mais réalisables dans le long terme seulement et en vertu de facteurs dont l’Etat n’a guère la maîtrise, on dévalorise le droit et on habitue l’opinion publique à l’idée que les droits humains ne valent guère plus que des chimères, certes bien intentionnées, mais qui peuvent impunément demeurer lettre morte. En outre, pareilles consécrations ont la saveur des cadeaux empoisonnés : l’inflation juridique nous fait insensiblement passer du principe libéral « tout ce qui n’est pas interdit est permis » à la proposition « seul ce qui est consacré est autorisé ».

L’absence totale de débat et de réflexion, à l’intérieur des partis francophones, sur une question aussi fondamentale que la citoyenneté devrait nous faire frissonner. D’emblée suspecte, une telle unanimité a de quoi inquiéter. On en vient à se demander si il n’y a pas une part de vérité à cette idée vulgaire selon laquelle, dans notre royaume, des mots d’ordre sont énoncés par quelques personnalités autoritaires à charge pour tout le reste de les entériner à l’intérieur du parti considéré. Récemment, Alain Destexhe, Alain Eraly et Eric Gillet ont - à des années lumière de tout poujadisme - finement ausculté l’inquiétante dérive particratique de notre régime politique belge (et émis des propositions intéressantes pour y remédier). C’est peu forcer les choses que de soutenir que, de la même manière que ce projet de loi a été conçu sans trop se préoccuper de la volonté des étrangers intéressés, elle risque d’être votée sans trop se soucier de l’avis des parlementaires concernés.

La citoyenneté - ou son ersatz hypocrite - ne s’attribue pas d’un coup de baguette législative. Hannah Arendt insistait sur la fragilité de l’espace politique, ce « monde », résultant de l’action conjointe d’individus libres, cette sphère toujours menacée par l’action instrumentalisante et rationalisante du pouvoir. Entrer en citoyenneté procède d’un choix personnel et d’un engagement spontané, conditions sine qua non à une participation politique conséquente (et non pas de la main de pouvoir qui, d’en haut, vient prendre certains individus pour les placer dans le récipient « citoyens de fait »).

L’enjeu du concept de citoyenneté dans notre société surpasse de loin la question de l’intégration. Il est possible qu’à notre époque, le concept de nationalité pâlisse et perde en importance. Mais la citoyenneté a rarement été plus nécessaire à l’heure où nous cherchons notre identité européenne postnationale. Cette dernière n’est certainement pas acquise du simple fait que nous somme nés sur le territoire européen ou parce qu’une loi fondamentale l’aurait proclamé. Certes, le processus n’est pas identique avec celui de l’intégration des populations immigrées : dans ce dernier cas, on entend accompagner la transition d’une logique communautariste à une logique citoyenne ; dans le premier, il est question du passage d’une citoyenneté nationale à une citoyenneté post-nationale (raison pour laquelle le droit de vote est ici requis dès le départ) mais dans les deux situations, la citoyenneté est à construire et à inventer en commun, de bas en haut, librement et spontanément. Les difficultés relatives à l’adoption d’une Constitution européenne le soulignent à suffisance. Sans doute faudra t’il plus d’une génération avant que tout habitant de l’Union s’écrie spontanément : « je suis citoyen européen ».


Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute

 
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