LE SOIR — Six ans après sa libération, l’Irak procède ce samedi, pour la seconde fois, à ses élections provinciales. Cet évènement, qui se produit aujourd’hui dans l’indifférence la plus totale, ne devait pourtant jamais arriver. De la part du peuple irakien, c’est là une grave indélicatesse faite au génie prédictif de nos experts qui, il n’y a pas si longtemps, se bousculaient pour expliquer pourquoi il était rigoureusement impossible d’imposer la démocratie par la force, pourquoi une dictature - féroce certes mais “laïque” - était mille fois préférable à la résurgence du fondamentalisme islamique, pourquoi le glacis totalitaire du baasisme permettait seul d’empêcher la spirale entropique des conflits ethniques, etc.
Quand on ne se gaussait pas de la naïveté des Américains qui, dépourvus de toute sensibilité interculturelle et de toute profondeur historique, pensaient acclimater la démocratie en dehors du cercle restreint des pays occidentaux, on leur prêtait les intentions les plus viles et les plus véreuses. En Belgique, toutes les belles âmes, tous les partis politiques, tous les medias (écrits, audio et télévisuels), presque tous les intellectuels et quasiment toutes les ONG se sont vertueusement positionnés contre cette campagne militaire qui - finalement - a permis à 28 millions d’hommes, des femmes et d’enfants, d’accéder à ces libertés fondamentales auxquelles ils étaient censés ne rien comprendre.
Certes, la démocratie irakienne est encore en chantier (la laïcité n’est pas constitutionnellement garantie, la question kurde est toujours pendante et les votes obéissent encore à des critères ethniques) mais elle a le mérite d’exister depuis le 15 décembre 2005. Pour la première fois de son histoire, cette région du monde expérimente les idéaux démocratique. Ce processus de démocratisation, qui nécessita près de trois siècles pour se concrétiser dans la vieille Europe, prendra sans doute plusieurs générations.
A l’abri du parapluie sécuritaire américain depuis soixante ans, aveuglée par la fiction onusienne d’un monde pacifié, l’Europe soutient qu’à tout conflit correspond une solution judiciaire. Il suffit d’interpeller les responsables et de les traduire devant une Cour internationale. Quand elle reproche tout à la fois aux Etats-Unis d’être le “gendarme du monde” et de ne pas poursuivre tous les “Etats voyous”, elle confond pathétiquement la police et l’armée. Or, l’ordre international reste, dans sa majeure partie, un état de nature. L’Europe ignore que l’histoire est tragique. Elle ignore l’abomination des dictatures. Elle ignore surtout que la guerre a changé de visage: ce ne sont plus des Etats qui attaquent des cibles militaires mais bien de puissantes organisations, stipendiées par certains Etats, qui visent délibérément et exclusivement des civils d’un Etat pour orienter, par la terreur, sa politique étrangère.
Notre génération a pu contempler l’agonie de l’idéal onusien. Cette institution, matérialisant une idée généreuse du philosophe Emmanuel Kant, n’a évité ni deux guerres mondiales ni aucune de celles qui ont suivi. En contrepoint, le néo-conservatisme imprégnant la “doctrine Bush” a mis fin, concernant le Moyen-Orient, à la doctrine Eisenhower qui prônait la tolérance envers les despotes et la protection de la “station service du monde”. Rompant avec le réalisme de Kissinger et l’utopisme de la gauche, elle lui a substitué une vision de la puissance américaine au service des droits de l’homme, du marché et de l’universalisme démocratique. C’est ainsi qu’a surgi le vaisseau amiral de la coalition, seule alternative au mastodonte paralytique.
Avant le déclenchement des opérations, Ronald Rumsfeld avait prédit que la pacification du pays prendrait de deux à cinq ans. De nombreuses erreurs stratégiques dont, principalement, la débaathification de l’armée, ont rendu la situation apocalyptique avant que George Bush ne propose à un “intellectuel-soldat” d’appliquer ses théories anti-insurrectionnelles sur le terrain irakien: on doit au génie stratégique du général David Pétraeus d’avoir mis fin à la guerre civile, réconcilié les factions ennemies, phagocyté les opposants et réduit de 80% les attentats commandités par Téhéran. Résultats impressionnants qui, quoique fragiles et réversibles, permettent à l’optimisme de recouvrer droit de cité sur les rives de l’Euphrate. Les fameuses chaussures journalistiques envoyés à la tête de W lors d’une conférence de presse à Bagdad témoignent à elles seules du caractère tangible de la démocratie et de ce qui l’accompagne: le droit à la critique et à l’irrévérence. Mesurons le chemin parcouru: il y a six ans, tout opposant était annihilé, ce qui excluait l’existence même d’un “entarteur” irakien.
Pour les 28 millions d’Irakiens, pour les 31 millions d’Afghans mais aussi, à plus long terme, pour des centaines de millions de personnes vivant au Moyen-Orient, ce qui s’ébauche ici, c’est une révolution civilisationnelle d’envergure inouïe, révolution dont on n’a pas pris (ou dont on ne veut pas prendre) encore la mesure. A supposer - comme on peut raisonnablement l’espérer - que le processus se poursuive et s’amplifie (avec des ratés et des retours en arrière), on le devra à la détermination d’un homme: W.
Il était écrit que George Bush demeurerait incompris par ses contemporains. Il a commis des erreurs. Des petites comme des grandes. En dépit de ces dernières, ce fut un grand président, sans doute l’un des plus grands de l’histoire américaine. Têtu, obtus peut-être, mais au service d’une vision prophétique. Dans le domaine des relations internationales, le véritable révolutionnaire, celui qui a radicalement reconfiguré l’architecture du monde de l’après-guerre froide, c’est lui et non pas Obama, lequel poursuivra probablement son œuvre et en recueillera peut-être les lauriers.
Agir est fort rare. Comme l’écrit Jean-François Revel, se décider est une chose dont les politiciens ont horreur car ils détestent le risque. Plus confortable s’avère l’attitude, très répandue, de faire à la fois une chose et son contraire, de façon à pouvoir nier, ultérieurement, avoir choisi telle option qui se révèlerait mauvaise. La grandeur de Bush ne réside pas dans son infaillibilité (il s’est souvent trompé et l’a d’ailleurs admis par la suite) mais, premièrement, dans sa détermination et sa célérité à agir selon une ligne claire en période de crise et, deuxièmement, dans son aptitude - fait rarissime pour un politicien - à adopter des décisions impopulaires en dépit de la haine que ces dernières suscitent encore.
L’histoire jugera les pays des moralistes qui, du haut de leur tribune accusatrice, se sont abstenus de concourir à ce mouvement civilisationnel. Gageons que nos petits-enfants ne comprendront pas pourquoi nous reprochons tellement à George Bush d’avoir inoculé le germe de la démocratie au Moyen-Orient.
Corentin de Salle est Directeur de l'Atlantis Institute
Une version abrégée de ce texte a été publiée dans Le Soir du vendredi 30 janvier 2009
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