Accueil arrow Publications arrow Articles arrow Après l'attentat de Haïfa: le point sur les organisati...
Après l'attentat de Haïfa: le point sur les organisations islamistes palestiniennes, la responsabilité de l'Autorité palestinienne et celle de l'Union européenne Imprimer Envoyer à un ami
Par Claude Moniquet   
6 octobre 2003
moniquet.jpg

ESISC — 1. Les faits, leur signification et les réactions à travers le monde

L’attentat qui, à 14h30 (12h30 GMT), le samedi 4 octobre 2003, a fait, à Haïfa, dix-neuf morts (on ne prendra pas en compte ici la « kamikaze »), dont cinq enfants et une soixantaine de blessés, est particulièrement symbolique. Il pourrait, de plus, avoir de lourdes conséquences politiques pour l’Autorité palestinienne et pour un Etat voisin d’Israël : la Syrie. L’on peut espérer, enfin, qu’il ouvrira les yeux des autorités et de la presse européennes sur la réalité de l’impasse dramatique dans laquelle se trouvent aujourd’hui Israéliens et Palestiniens.

Symbolique, cet attentat l’est, entre autres, parce qu’il a touché un restaurant, le Maxim, appartenant à des Arabes israéliens et fréquenté tout à la fois par des Israéliens juifs et arabes. Il était donc une parfaite illustration de la coexistence harmonieuse qui peut exister entre différentes communautés au Proche-Orient quand chacune fait l’effort minimal de respecter l’autre. C’est évidemment cette coexistence que visait la kamikaze et, derrière elle, l’organisation du Jihad Islamique Palestinien (JI).

Symbolique, cet attentat particulièrement sanglant l’est encore parce qu’il a été commis par une femme, Hanadi Tayssir Jardat, une avocate de 27 ans originaire de Jenine, en Cisjordanie. Selon le JI, la jeune femme aurait agit pour venger son frère et son cousin, eux-mêmes des activistes de l’organisation terroriste qui avaient été abattus par les forces de sécurité israéliennes. En réalité, il est manifeste que le JI et le Hamas tentent, non sans succès, depuis près d’un an d’instrumentaliser des femmes pour commettre des « opérations de martyre » (attentats suicides) en Israël. Cette instrumentalisation, qui recourt entre autres à de très fortes « pressions » psychologiques et sociales contre des femmes s’écartant de la moralité islamique traditionnelle (entre autre, des jeunes femmes entretenant des liaisons amoureuses hors mariage) répond à deux objectifs. L’un est purement tactique et opportuniste : les femmes continuent à avoir plus de facilités à déjouer les contrôles de sécurité ; le second objectif est plus politique : la mort d’une femme dans une opération de martyre donne à celle-ci un impact encore plus considérable dans l’opinion mondiale. En réalité, nous y voyons surtout la manifestation d’un épouvantable cynisme : si l’on tient compte de la vision des femmes et de leur rôle social qui est celle des islamistes, les pousser à une mort présentée comme « volontaire » mais résultant souvent, répétons-le, de fortes pressions, est une ultime violence qui leur est faite.

Symbolique, enfin, cet attentat l’est parce qu’il met en relief, du fait de la riposte israélienne, le double jeu de Damas face aux organisations terroristes islamiques.

La réprobation mondiale et des principaux dirigeants politiques a, évidemment, été unanime. On citera pour mémoire la réaction du Président Georges W. Bush : « Cette attaque méprisable souligne une fois encore la responsabilité des autorités palestiniennes dans la lutte contre le terrorisme. (...) Les dirigeants palestiniens doivent se consacrer à démanteler les infrastructures terroristes et à empêcher ce genre d’actions meurtrières » (dépêche Associated Press du 4 octobre 2003, 20h15). On notera également que le secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, n’est pas très éloigné du président Bush sur ce point et souligne que l’Autorité palestinienne doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour stopper de telles attaques, qui, selon lui, portent surtout tort à la cause palestinienne (dépêche AFP du 4 octobre 2003, 21h55).

On soulignera, du reste, que le Premier ministre palestinien, M. Ahmad Qoreï, a immédiatement appelé les groupes armés à mettre fin immédiatement aux attaques contre les civils. On ne peut que se féliciter de cette prise de position même si l’on peut craindre que, comme trop souvent par le passé, elle n’ait, de fait, aucune portée pratique.

2. Les organisations armées palestiniennes

A l’heure actuelle, quatre organisations armées palestiniennes se livrent à des actes de terrorisme en Israël et/ou dans les territoires autonomes ou occupés. L’une de ces organisations est marxiste, une autre est de tendance nationaliste à coloration islamiste et deux sont purement islamistes :

  • Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP)

Le FPLP, de son nom originel, Jabhat al-Shabbiya al Tahrir al-Filastiniyah, est l’une des organisations historiques de la mouvance armée palestinienne puisqu’il a été créé en 1967-68 pour représenter la tendance marxiste- léniniste du mouvement palestinien. La base sociale historique du FPLP se recrute dans la bourgeoisie et la petite bourgeoisie chrétienne palestinienne et ses dirigeants ont, longtemps, été opposés à la ligne politique de Yasser Arafat. Très actifs dans les 1969-1980, le FPLP a, peu à peu, perdu de son influence mais reste malgré tout une organisation importante. En 2002 et en 2003, il n’a revendiqué que des attentats perpétrés en Cisjordanie et qui ont fait un nombre limité de victimes.

  • Brigades des Martyrs d’Al Aqsa

Les Brigades des Martyrs d’Al Aqsa sont une organisation particulièrement intéressante puisqu’elles offrent la double particularité d’être un groupe terroriste pratiquant des attentats suicides et de constituer, dans le même temps, la branche armée du Fatah de Yasser Arafat qui, lui, prétend poursuivre une démarche politique de négociations et de conciliation.

Les Brigades se présentent comme un rassemblement de petites cellules terroristes (chacune d’entre elles étant une « brigade ») particulièrement actives et dangereuses. Elles mènent tout à la fois des attentats « ciblés » contre les intérêts juifs et israéliens, des « opérations de martyre », et des missions « d’exécution » des « collaborateurs » présumés des Israéliens dans les territoires palestiniens.

En 2002, les Brigades ont été impliquées dans 6 attentats importants, dont trois commis à Jérusalem, qui ont fait 25 morts et près de 200 blessés. D’autres attentats, nombreux, ont été commis par elles en 2003.  

Par ailleurs, Amnesty International a diffusé, le 2 septembre 2002, un communiqué faisant état de sa « préoccupation » pour la sécurité de civils palestiniens, suite à de nombreux cas d’enlèvements et de meurtres perpétrés par les Brigades contre des Palestiniens suspectés de collaborer avec les services de sécurité israéliens.

L’idéologie des Brigades des Martyrs d’Al Aqsa est essentiellement « nationaliste », mais elles sont clairement influencées par l’idéologie des deux organisations islamistes que nous évoquerons ci-dessous et avec lesquelles il leur arrive d’ailleurs de revendiquer, en commun, des attentats.

Leur cas est particulièrement intéressant pour un observateur neutre car il réduit à néant l’argumentation fréquemment développée par l’Autorité palestinienne et selon laquelle, pour diverses raisons, il serait « impossible » de sanctionner les organisations armées. D’une part, les Brigades des Martyrs d’Al Aqsa sont une partie intégrante du Fatah, et sont donc placées sous la responsabilité politique et militaire directe de Yasser Arafat, d’autre part, elles revendiquent publiquement leurs actions et n’hésitent jamais à se manifester publiquement. Ainsi, le 7 janvier 2003, des membres des Brigades défilaient, en armes et avec leur drapeau, à Jénine pour rendre hommage au « martyr » Samar Alnouri, l’un des responsables d’un attentat suicide qui, le 5 janvier, avait fait 23 morts à Tel Aviv.

  • Hamas

Le Hamas, ou « Mouvement de la Résistance Islamique » (Harakat al-Muqawama al-Islamiya) est, aujourd’hui, l’organisation terroriste majeure de la scène palestinienne.

Crée en 1987, dans la mouvance des « Frères Musulmans », le Hamas poursuit tout à la fois des activités politiques, philanthropiques mais surtout terroristes par le biais de sa branche armée, les Brigades Izz al-Din al-Qassam. Le Hamas, très présent en Cisjordanie et, surtoutà Gaza, compterait plusieurs centaines d’activistes armés et des dizaines de milliers de sympathisants. En 2002, il a été impliqué dans au moins 4 attentats suicides de première ampleur ayant fait 51 morts et 327 blessés, tous ces attentats ayant été commis à l’intérieur des frontières internationalement reconnues de l’Etat d’Israël.

Au-delà de la « libération de la Palestine », le Hamas poursuit le rêve de l’établissement d’un régime islamique qui, par nature, ne pourrait être que non démocratique.

  • Jihad Islamique Palestinien

Le Jihad Islamique Palestinien, dont la « branche armée » est la Saraya al-Qods (« Brigade de Jérusalem ») est une organisation de très petite taille (elle ne compte probablement pas plus de quelques dizaines de cadres permanents), mais d’une dangerosité extrême.

On lui doit de très nombreux attentats suicides ayant causé des pertes humaines considérables.

Le JI est l’archétype de l’organisation armée islamiste puisque son but ultime est moins pragmatique et matériel (l’aboutissement du combat palestinien et l’indépendance) qu’idéologique et religieux. Il y a deux ans, le journaliste français Jean-Pierre Perrin (« Libération »), avait rencontré deux dirigeants de la Saraya al-Qods qui lui déclaraient : « Nous ne cherchons pas à vaincre Israël mais à provoquer une escalade du conflit dans le but d’impliquer toute la population puis celle des pays arabes voisins. (...) Il s’agit d’atteindre l’extase par la victoire. Votre mort va passer et repasser devant vos yeux et vous allez vivre avec elle. Vous atteignez alors le plus grand des secrets, vous créez une amitié avec la mort ».

C’est le JI qui a revendiqué l’attentat du 4 octobre à Haïfa.

En conclusion, on peut dire que le but ultime poursuivit par le Hamas et le Jihad Islamique Palestinien est moins la libération nationale que l’instauration d’un régime islamique pur et dur. En ce sens, ces deux organisations sont assez peu différentes des autres organisations islamistes armées dans le monde.

3. La responsabilité de l’Autorité palestinienne

A de multiples reprises, l’Autorité palestinienne a affirmé qu’elle réprimait, ou allait réprimer les activités des organisations armées qui s’en prennent aux civils. Ces promesses n’ont, malheureusement, jamais été suivies d’effet.

Outre le fait qu’au moins une organisation (Les Brigades des Martyrs d’Al Aqsa) est directement liée au Fatah de Yasser Arafat et, donc, à l’Autorité palestinienne, on peut penser, sans faire aucun procès d’intention à qui que ce soit, que certains dirigeants palestiniens utilisent la terreur comme « repoussoir ». Un calcul immoral et, par ailleurs, des plus dangereux puisqu’il provoque une escalade qui ne peut avoir qu’une issue tragique.

Ce calcul, cela étant, n’est pas nouveau. Il semble avoir toujours été celui de Yasser Arafat qui est connu de tous les observateurs pour avoir, de longue date, pratiqué un double discours permanent, selon la langue dans laquelle il s’exprimait : en anglais, Yasser Arafat se fait l’apôtre de la paix et des négociations et, en arabe, il prône le Djihad et la guerre. Nous ne nous appesantirons pas sur ce point qui a été amplement documenté par d’autres. Au-delà de la seule question du terrorisme, plusieurs acteurs ou observateurs ont, également, souligné la responsabilité de la direction palestinienne dans l’échec du processus de paix. Alors qu’un premier pas, gigantesque, avait été accompli sur la pelouse de la Maison Blanche, le 13 septembre 1993, lors de la fameuse poignée de main entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat, les attentats recommencèrent dès 1994. Ils ne donnèrent jamais lieu à aucune réelle réaction de la direction palestinienne.

D’un point de vue purement politique, l’ancien président américain Bill Clinton, dont on ne peut nier qu’il mit son pouvoir dans la balance pour imposer aux deux parties une solution négociée du conflit, a, publiquement, rejeté la responsabilité de l’échec des négociations de « Camps David 2 », en 2000 sur Yasser Arafat. Depuis, plusieurs observateurs arabes ont, eux-mêmes, signifié que Yasser Arafat devait se retirer, ne fut-ce que parce que sa présence à la tête de l’Autorité palestinienne offre trop de possibilités de blocage des négociations à la partie israélienne. Ainsi, le 19 septembre 2003, dans le quotidien Al-Sharq al-Awsat, publié à Londres, Houda Al-Husseini, issue d’une famille historique du mouvement national palestinien, n’hésitait pas à exhorter Arafat à partir « dans l’intérêt de son peuple ».

Cette analyse, quoi que l’on pense du fond du problème, tranche avec l’ambiguïté d’une partie de la presse arabe qui continue à faire preuve d’une dangereuse sympathie pour les actions des organisations terroristes. Ainsi, commentant les attentats suicides du Hamas ou du Jihad Islamique, de prestigieux journaux arabophones n’hésitent pas à parler de « vaillantes, courageuses opérations » et à qualifier leurs victimes civiles de « terroristes ». L’un des éditorialistes d'al-Hayat, pourtant considéré comme un journal de référence dans le monde arabe, Jihad al-Khazen, est passé maître dans cette gymnastique intellectuelle d’inversion des valeurs.

Mais les appels au retrait volontaire d’Arafat ont beau se multiplier, rien n’y fait. Non seulement Yasser Arafat ne fait pas mine de vouloir se retirer, mais, pire, il décourage les meilleures volontés. Lors de son départ « volontaire », le premier ministre palestinien Abou Mazen – un combattant palestinien de la première heure et un homme respecté par tous – n’a pas caché qu’il démissionnait parce que le président de l’Autorité palestinienne avait tout fait pour bloquer ses réformes et protéger son pouvoir personnel et le pré carré que constitue ses services de sécurité.

Or, à quoi sert ce pouvoir si Yasser Arafat ne l’utilise pas pour casser l’engrenage de la violence ?

Nous n’avons pas pour but de masquer ou de minimiser les erreurs politiques et les abus parfois manifestes dans la dureté de la répression de la partie israélienne, mais en notre qualité d’observateurs neutres et de « techniciens » nous savons également, comme le savent tous les décideurs, qu’Israël ne négociera jamais avec le couteau sur la gorge et que seule une offre de paix sincère (c'est-à-dire accompagnée de mesures immédiates ou rapides pour désarmer et mettre hors d’état de nuire les groupes terroristes) peut avoir une chance d’aboutir. Cette étape était d’ailleurs expressément prévue par la (quasi) défunte « feuille de route ». La partie palestinienne ne s’y est jamais conformée.

4. La responsabilité européenne

On pourrait peut être trouver une partie de l’explication du « double jeu » de l’Autorité palestinienne dans l’attitude des autorités de l’Union européenne qui ont longtemps, elles-mêmes, manqué de clarté, pour ne pas dire de clairvoyance.

Ainsi on se rappellera qu’il a fallu attendre septembre 2003 pour voir l’Union européenne inscrire le Hamas dans la liste des organisations terroristes. En août 2003, deux semaines avant cette décision, un conseiller diplomatique du président Jacques Chirac soulignait encore que la France manquait de preuves que le Hamas était une organisation terroriste…

Aujourd’hui, un mois presque jour pour jour après la décision politique prise à Riva del Guarda par les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, nombre d’acteurs de la lutte anti-terroriste soulignent que cette décision reste purement virtuelle et que certains pays n’ont encore fait aucun mouvement pour geler les comptes d’organisations collectant des fonds pour le Hamas ou même pour limiter les déplacements de cadres et représentants de cette organisation terroriste. Il est ainsi de notoriété publique que des collectes continuent dans certains mosquées, notamment en France et en Belgique, et que des représentants officieux du Hamas s’y déplacent en toute liberté.

5. La responsabilité de la Syrie

Les représailles israéliennes qui ont suivi l’attentat du 4 octobre ont, entre autres, frappé un camps d’entraînement terroriste basé en Syrie, non loin de Damas. Ce fait ne peut surprendre que ceux qui connaissent mal la situation. Les experts de l’ESISC tiennent de leurs contacts quotidiens avec la communauté internationale du renseignement et de la sécurité que de nombreuses organisations terroristes moyen-orientales, entre autres islamistes, ont aujourd’hui des bureaux et des installations logistiques à Damas et ailleurs en Syrie.

Très isolé sur la scène politique internationale, la Syrie maintient ainsi au feu le fer du terrorisme qui lui permet de continuer à peser d’un certain poids au Proche et au Moyen Orient. Dans le même temps, pour se dédouaner, elle a accepté de donner certains gages aux Etats-Unis dans la lutte contre Al Qaïda. Il y a là un jeu dangereux qui ne peut, à moyen terme, que se retourner contre la direction syrienne.

Ici encore, on ne peut que constater à regret que l’Europe – et surtout la France – contribue à encourager les menées syriennes en maintenant avec ce pays dictatorial un niveau de relation que ni la « realpolitik » (la Syrie ne représente rien et ne dispose d’aucune richesse naturelle) ni, surtout, la nature de ce régime, clanique, corrompu et profondément dictatorial ne peuvent justifier.


Claude Moniquet, président de l'ESISC, est Senior Fellow à l'Atlantis Institute

 
‹ Précédent   Suivant ›
Accueil  |  Publications  |  Contact  |  Newsletter  |  Plan du site