LA LIBRE BELGIQUE — Que le communisme ait été une espérance, cela ne fait pas de doute. De cette foi aujourd'hui, il ne reste que des cendres. Dans sa terre d'élection, la Russie, le peuple subit avec un siècle de retard les ravages d'un capitalisme balbutiant avec ses chercheurs d'or, sa mafia, sa misère, ses assassinats politiques et ses fortunes amassées en quelques mois. Privée de Dieu pendant 70 ans, ne croyant plus en rien sinon à Lui, croulant sous les chapelets, la foule se rue dans les Eglises, une ostensible croix orthodoxe sur le torse. Nonobstant un quarteron de nostalgiques invétérés, aucun autodafé n'a été nécessaire pour enfoncer dans l'oubli éternel “Les Oeuvres Intégrales” de Lénine. L'idéologie qui avait fait trembler la bourgeoisie, les nazis et les Etats-Unis ne laisse quasi rien en héritage sauf, peut-être, l'unique chef d'oeuvre de Boris Pasternak (“Le Docteur Jivago”).
Après le déluge d'intellectuels abusés par l'homo sovieticus, ceux-ci, lassés des dithyrambes moscovites, jetèrent leur dévolu sur la Chine de Mao. Aucune vertu n'était étrangère à ce pays neuf dont on vanta jusqu'à l'extrême propreté des trottoirs. Aujourd'hui, les Chinois eux-mêmes en sont revenus, renonçant au passage aux avantages du système - l'assistanat institutionnalisé - pour n'en garder que les inconvénients - la dictature. Vint ensuite 1968, la révolution des anges repus qui voulaient mettre à sac le système qui les avait trop nourris. Reconvertis pour la plupart au libéralisme, ces hérauts confisquent aujourd'hui les principaux leviers de pouvoirs au grand dam des 30-35 ans et nous laissent en héritage la délétère “interdiction d'interdire”.
Lorsqu'émergea la révolution khomeiniste, tant d'eau avait coulé sous les ponts de l'espérance que l'adhésion fut plus frugale. On loua toutefois, quelques mois tout au plus, la clairvoyance du Guide suprême. Ne nous avait-il pas débarrassés du Shah d'Iran, agent des Américains? Mais il fallut vite déchanter à la vue de ces femmes en noir et de ces étudiants embastillés, ceux-là mêmes qui criaient leur joie quelques semaines plus tôt.
Après cette succession de déceptions, on aurait pu croire l'idée révolutionnaire enterrée, la quête de lendemains chantants abandonnée. Il n'en fut rien. C'est sans compter l'irrépressible besoin de rêve qui guide l'être humain. Il trouva rapidement une nouvelle poire pour sa soif d'idéal: l'alter-mondialisme.
D'inspiration récente (pour l'essentiel l'idée naît au cours de la décennie '90 via plusieurs initiatives comme le People's Power 21, rassemblement de mouvements asiatiques, la Conférence contre le néolibéralisme organisée par les zapatistes au Chiapas, les Rencontres internationales de Paris d'Attac en 1999, les Forums sociaux mondiaux successifs de Porto Alegre, etc.), cette nouvelle idéologie propose clairement de “recréer l'utopie”. Elle estime que la mondialisation, loin d'être le fruit du hasard, relève d'un “choix stratégique, effectué progressivement, après 1968, et visant à rediscipliner le salariat des pays occidentaux par le chômage, et les peuples des pays pauvres par la dette”. Ses bras armés seraient les grandes instances internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE, UE, etc.).
Plus ou moins organisé en “mouvement”, l'altermondialisme a pour objectif d'influer sur les centres de décision “mondialistes”, d'y infléchir les décisions qui s'y prennent et “d'en éliminer peu à peu la logique néolibérale, afin de leur substituer les alternatives formulées par la mouvance altermondialiste”. Outre la référence utopiste affirmée, la similitude avec la Première Internationale est éloquente. Les chevilles ouvrières du mouvement alter estiment en effet que Marx et Engels, eux aussi, se trouvèrent à l'époque face à une situation assez semblable: une grande diversité d'organisations d'inégal niveau de conscience sociale, où les syndicats, interdits dans de nombreux pays, se trouvaient en minorité. Ses fondateurs insistaient pour qu'on évite tout autoritarisme, toute décision venant du sommet, toute prise de position qui ne rencontrerait pas l'assentiment général.
L'héritage marxiste étant clairement assumé, le “Grand Capital” devrait-il en frémir? C'est le désir manifeste de ses artisans, parmi lesquels on retrouve (liste non exhaustive, faut-il le préciser?): la Confédération paysanne présidée par José Bové; le mouvement Attac animé par Bernard Cassen, directeur du Monde Diplomatique et défenseur de la taxe Tobin sur les opérations financières; Novethic, adepte des Fonds éthiques, et, plus à la marge, des partis comme la Ligue communiste révolutionnaire, divers mouvements de femmes, plusieurs ONG. De nombreux hommes politiques de gauche comme de droite, à la recherche d'électeurs potentiels, se pressent dans les grands rassemblements = organisés sous l'égide du Forum social mondial, qui publie de façon transparente les dépenses d'organisation des forums sociaux. (A ce sujet, comment ne pas voir un paradoxe devant la logistique déployée fort opportunément par la Mairie de Paris en 2003 pour nourrir, lors du Forum social européen, près de 60000 “occidentaux”, discourant de la faim dans le monde?).
L'acception elle-même d'altermondialisme offre un glissement sémantique intéressant: l'“alter” (autre) s'est substitué à l'“anti”. On n'est plus “contre” le mondialisme ou la globalisation, on est “à côté”, pour quelque chose d'autre, de neuf, de jamais vu. On se positionne en “réaliste”, on ne conspue plus la richesse en tant que telle. Le concept paraît novateur, moins nihiliste que ses illustres prédécesseurs. Car qui ne rêve d'un monde meilleur? Où tous les hommes seraient frères? Finies les guerres, disparue la faim, éradiquée la maladie...
Pourtant, à la lumière des exemples du passé, il est difficile de ne pas voir dans cet énième Avenir radieux, apparemment rutilant comme un sou neuf, un remake d'espoirs déjà déçus. Car, hélas, comme on a pu le constater avec l'écroulement du communisme, il semble qu'il n'y ait pas d'alternative véritable au capitalisme, si ce n'est, sans doute, un capitalisme plus humain, plus régulé, plus respectueux de l'environnement. Mais qui sera toujours du capitalisme, peu importe le nom qu'on lui donne (économie de marché, libéralisme, etc.). On ne pourra jamais faire abstraction du droit d'entreprendre, de l'initiative individuelle, de la nécessité d'échanger biens et services dans un contexte compétitif. Il y aura toujours des riches et des moins riches, des employeurs et des employés, des économes et des prodigues, ceux qui ont l'intelligence de l'argent et ceux qui préfèrent vivre jeune et mourir vite. Quoi qu'on fasse, le modèle que s'est choisi la Planète est l'économie de marché; quoi qu'on dise, c'est la Globalisation qui s'impose à tous. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau. Rome, Venise, Anvers, Bruges, à l'apogée, importaient du monde entier épices, soieries, livres rares, légumes exotiques. La division internationale du travail est un progrès, permettant à chacun de produire ce qu'il fait de mieux, de même que la Bourse, réunissant investisseurs et demandeurs de capitaux dans une relation doublement gagnante, est une avancée par rapport au monopole bancaire.
Corentin de Salle a rappelé dans ces colonnes (La Libre Belgique du 23 mai 2005) comment Malinowski mit en lumière l'existence du réseau commercial dit du “Kula”, ensemble de petits villages côtiers en Indonésie prétendument isolés. Mondialisme avant l'heure et venant, de surcroît, d'un peuple prétendument primitif! Par parenthèse, cette peur de la globalité portée par les hérauts altermondialistes, ne serait-elle, au fond, qu'un mépris déguisé de l'Autre - l'Africain ou le Sud-Américain, forcément sous-développés - lui niant la capacité à prendre son destin en main? Pascal Bruckner a montré à quel point cette posture relève d'une forme élaborée de post-colonialisme: si l'Afrique est pauvre, cela ne peut être que de la responsabilité des multinationales occidentales. On nie en définitive au citoyen du tiers-monde le droit même d'être responsable de ses difficultés.
Le propos n'est pas ici de mesurer le potentiel de sympathie de l'initiative altermondialiste, ni d'en écrire le “Livre noir” - les “crimes” de l'altermondialisme sont évidemment inexistants - mais plutôt de poser la question centrale: combien d'années faudra-t-il, cette fois, pour que ces nouveaux prêcheurs se désenchantent? Combien de générations fourvoyées, une nouvelle fois, par l'impossible rêve? Combien de Budapest, Prague, Téhéran, Berlin ou Pékin pour que l'inaccessible étoile se fracasse sur la crête du pragmatisme et de l'inéluctabilité?
Car il ne sert à rien de résister au mondialisme, la seule voie est de s'y adapter. Rapidement. Pour bâtir un monde d'échanges permanents. Un monde qui se nourrisse des vertus de chacun, brassage incessant de produits, services, concepts, idées, populations de toutes origines dans un gigantesque coït planétaire. De ce maelström échangiste émergera une “globalité”, une “citoyenneté de la Terre” bien plus authentiques. C'est là que réside la véritable utopie.
Nicolas De Pape est Fellow à l'Atlantis Institute
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