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Tout au long de son histoire – interrompue, dans le cas de l’Europe, par plusieurs épisodes non démocratiques – le monde libre a fait face à de nombreuses menaces. Ceux qui apparaissent aujourd’hui ne sont pas, en dernière analyse, moins inquiétants que ceux qui pesèrent sur les hommes durant la guerre froide. Ce qui interpelle, c’est d’abord cet « autre » que nous devons craindre mais, comme nous le verrons, ce dernier nous ramène, en dernière analyse, à nous confronter à nous-mêmes. Plus une société est prospère, progressiste, tolérante et ouverte, plus il est aisé pour des personnes malveillantes d’en contourner les systèmes de défense et de la toucher brutalement en plein cœur. La tragédie du 11 septembre nous enseigne que le pire est désormais possible, mais le catastrophisme n’est pas pour autant de mise. Depuis sa naissance, l’humanité fût confrontée à des menaces de gravité croissante, et s’il avait fallu s’y résigner, l’humain n’aurait pas passé le cap de la révolution néolithique. Puissant moteur de progrès, le danger contraint l’homme à puiser en lui les trésors d’intelligence et d’ingéniosité nécessaires pour rebondir. De même que la médecine aura perpétuellement à endiguer de nouvelles épidémies, c’est la destinée de l’humain que de se tenir debout éternellement et faire face. Encore faut-il qu’il soit en mesure de définir ce danger voire même de l’identifier. Or, c’est bien là qu’il y a motif de s’inquiéter de ce côté-ci de l’Atlantique. La situation ne manque pas d’être cocasse : l’Europe semble s’intéresser à tout sauf à sa propre survie. Munichois dans les années 30, marxistes à l’époque de la guerre froide, les intellectuels européens sont actuellement, à l’ère du terrorisme islamiste, majoritairement anti-mondialistes et anti-occidentaux. On ne peut que saluer pareille constance dans l’aveuglement. Pourtant, on ne peut pas dire que l’inactivité règne dans la république de ceux qui prétendent faire profession de nous éclairer. Au contraire, il s’y déploie une rare fébrilité. De vibrionnants intellectuels se mobilisent, se passionnent, se focalisent sur des sujets dont on appréciera la pertinence : l’applicabilité ou non de la Convention de Genève aux terroristes rescapés du 11 septembre, la « surenchère sécuritaire », le « spectre de l’Etat policier », le retrait des Etats-Unis du Protocole de Kyoto, les centres de détention des candidats réfugiés, le commerce équitable, l’Europe sociale, etc. Yougoslavie, Rwanda, Congo, Irak, autant d’échecs de notre politique extérieure, autant de massacres qui auraient pu être évités. De la même manière, personne ne peut nier aujourd’hui que, fin des années trente, un front commun des démocraties aurait permis d’abattre le nazisme, permettant ainsi au monde de faire l’économie de 50 millions de morts. L’épisode de la crise irakienne est-elle au moins l’occasion pour l’Europe d’opérer un travail sur soi, d’une remise en cause ? Nullement ! Là aussi, il faut déchanter. Dans les débats, il fut presque exclusivement question des Etats-Unis, un peu de l’Irak et absolument jamais de l’Europe. En fait d’analyse, nous avons eu droit à des imprécations, à des procès d’intention et à un fantasmatique catalogue de griefs aussi absurdes l’un que l’autre portant tantôt sur le caractère dictatorial de l’administration Bush, tantôt sur de ténébreux complots, le tout agrémenté de propos que l'on croirait issus de la presse people sur les liens de tel ou tel responsable américain avec telle ou telle industrie. Le sujet était pourtant placé au cœur des grandes problématiques contemporaines. Le devoir d’ingérence, la mondialisation, le sens du lien transatlantique, la transformation du Moyen-Orient, la recomposition du monde, la démocratisation des pays dictatoriaux, etc. Croit-on que des intellectuels aient pris la peine de réfléchir sérieusement au tiraillement qui s’est fait jour à cette occasion dans le cadre de la politique extérieure de l’Union européenne ? Croit-on que le discours atlantiste des futurs membres de l’Europe élargie ait fait l’objet d’autre chose que de considérations condescendantes ? Pense t’on que le fait d’occulter les errements antérieurs permettra d’éviter de nouveaux conflits ? Pense t’on enfin que l’UE porte actuellement en elle un projet politique lui permettant d’affirmer « sa spécificité » autrement que par l’opposition inconditionnelle aux USA ? L’affligeante médiocrité, l’infinie vacuité des analyses nous apprend au moins une chose : la gauche intellectuelle est en panne. Ses cadres d’analyses sont à ce point obsolètes qu’elle n’est plus en mesure de proposer aucune solution imaginative voire même de rendre compte de l’évolution du monde. Elle a régressé au niveau de ces émissions qui, parodiant au moyen de marionnettes la politique étrangère sur la télévision française, loin d’être des caricatures, constituent en réalité le fin mot de l’analyse officielle de la situation, entraînant l’adhésion tant de l’opinion publique que de l’Elysée. Les paradigmes mobilisés (théorie du complot, logique du bouc émissaire, victimisation, le peuple prédateur, etc.) s’avèrent d’une indigence telle que même l’intellectuel marxiste stalinien de base des années 70 les aurait rejetés avec mépris. Paradoxalement, l’angélisme postmoderne a pour effet d'anesthésier l'ouverture d'esprit et la curiosité intellectuelle, aboutissant dès lors a une « fermeture » de ce dernier. Ce phénomène de rejet de la culture classique, finement ausculté par des auteurs américains sur certains campus, est motivé par un souci d’élimination de tout préjugé. Le problème, c’est que le préjugé constitue un parapet indispensable à tout processus d’apprentissage. Un esprit dénué de tout préjugé est en réalité un esprit totalement vide. En déracinant ces derniers sans les remplacer par autre chose que l’idée que tout en ce bas monde est égal tant en fait qu’en valeur, on appauvrit singulièrement l’esprit critique de nos jeunes générations et on prépare le terrain à de très dangereuses expériences. L’autre grand « impensé » de la gauche intellectuelle, c’est la préoccupante perte de vitesse de l’Europe sur le terrain économique. La vieille Europe risque de manquer des muscles nécessaires lui permettant de faire face aux nombreux défis qui seront son lot dans un avenir très proche. Les derniers chiffres de l’OCDE sont élogieux : les Etats-Unis peuvent tabler cette année sur une croissance de l’ordre des 4,75 %, l’Europe, elle, doit compter, au mieux, sur 2,5 %. Notre continent n'a jamais autant marqué le pas face aux Américains. Tant sur les revenus du travail que sur celui des entreprises, l’Europe creuse sans cesse son différentiel fiscal avec les Etats-Unis (à titre d’exemple, il suffit de comparer notre taux de TVA avec la taxe de transmission américaine de l’ordre de 4 à 5 % pour se rendre compte de l'importance du prélèvement par les Etats de l’UE via l'impôt indirect). Notre continent qui étrangle ses entrepreneurs et dont bon nombre de dirigeants continuent de considérer le profit comme honteux, perd progressivement toute capacité à gérer son économie. Le chômage européen s’est envolé à des taux dépassant les 10 % alors qu'en pleine crise, le chômage aux Etats-Unis plafonne à 5%. Au cours des dernières décennies, la création ininterrompue de faux emplois publics, les manipulations des chiffres du chômage (exclusion des chômeurs dits âgés), les systèmes de prépensions et les réglementations envahissantes ont contribué à freiner tout développement, à supprimer toute flexibilité, ont accru la dépendance des couches sociales défavorisées et enfoncé l’Europe dans la stagnation. L’économie est languissante et les taux de croissance systématiquement de moitié inférieurs aux taux américains, en période de croissance comme en période de crise. Trop peu d'Européens travaillent à tout âge alors que la dynamique américaine reste bien réelle. L’Europe s’enfonce alors même que – la situation ne manque pas d’ironie – l’économie américaine est pointée du doigt par la gauche intellectuelle qui s’est rarement montrée aussi déconnectée de la réalité. Aucune valeur n’est suffisamment consensuelle aux yeux des sévères censeurs de l’orthodoxie contemporaine. Du coup, afin de donner quelque lustre à ce magma grisâtre, une stratégie plus payante consiste à se définir négativement en cherchant des modèles repoussoirs. On comprend que l’Amérique constitue ici le candidat idéal. Obnubilé par le considérations de justice sociale, les élites intellectuelles ont vidé la notion même de justice de tout contenu : la justice se réduit à prendre systématiquement position – quoi qu’il en soit – pour le plus faible. Dans cet état d’esprit, seules les prétendues victimes méritent d’être traitées avec respect. Dès lors, on considère normal et légitime d’adopter un ton moralisateur dès qu’il est question des Etats-Unis. En vertu de ce schéma, l’âme européenne s’abandonne dangereusement à des passions malsaines. Le sens moral s’étiole au fur et à mesure que grandit le sentiment toujours inavoué de sa frustration. La haine de la réussite, la suspicion généralisée, la délectation morbide face aux échecs des puissants, la susceptibilité à fleur de peau, l’œil méprisant, la bouche qui s’entrouvre uniquement pour condamner ou geindre : nous voici bel et bien en face du fameux « homme du ressentiment » dont parle Nietzsche. Pareille pathologie survient inéluctablement aux êtres qui ont renoncé à l’action. Telle une lèpre mentale, la tiers-mondisation des esprits se répand de manière généralisée en Europe. Dans cette perspective, la noblesse s’incarne davantage dans un acte de résistance et d’opposition aux forces créatrices et porteuses d’un projet qu’en une démarche authentiquement innovatrice et bâtisseuse. On comprend dès lors l’attrait exercé sur certains intellectuels européens par ces figures anti-démocratiques et anti-occidentales, ces révolutionnaires mythiques, romantiques, ces dictateurs transformés en résistants, voire même ces leaders terroristes dont la prétendue pureté fait oublier la brutalité. On peut clairement parler ici de séduction voire même de fascination. La certitude de s’être rangé dans le camp du Bien autorise toutes les entorses aux valeurs humanistes, justifiant en fin de compte la violence elle-même. Ce qui prévaut ici, c’est le baroud plutôt que le projet, la posture plutôt que le programme. C’est une banalité de dire que les thuriféraires du communisme et des systèmes totalitaires se sont recyclés dans l’antimondialisme. Au fond de tout anti-occidental sommeille un anti-démocrate. Tout anti-américain se revendique, au nom du combat anti-impérialiste, de personnes ou des mouvements pour qui les principes démocratiques sont loin d’être prioritaires. Si un jour les choses tournaient mal en Europe, il est probable que plusieurs de ces intellectuels abandonnent bien vite – cela s’est vu par le passé – leurs convictions démocratiques qui, du fait du terreau postmoderne dans lequel ils se sont épanouis, ne s’enracinent dans rien de vraiment très solide. Sous une apparente obsession de la communication, du dialogue, de l’ouverture, de la diplomatie se profile en réalité un agacement, un refus, une incapacité d’argumenter avec le non-autre, le partenaire démocratique dont l’opinion diverge de l’orthodoxie bien-pensante et qui deviendra vite l’hérétique à excommunier publiquement séance tenante à grands renforts d’arguments ad hominem. Par contre, on s’agenouillera en frémissant de volupté devant l’« autre » non démocratique, gagné en cela par la beauté barbare de sa posture, par les clameurs de souffrance qui sourdent sous les idéaux incarnées par ces figures. Faisons un pas de plus : dans une certaine mesure, on peut affirmer sans se tromper que la haine de l’Occident est d’origine occidentale. Certains pans de la philosophie allemande, la rhétorique idéologique des systèmes totalitaires, des mouvements de contre-culture américaine, le tiers-mondisme, l’antiaméricanisme, plusieurs thèses délirantes de l’antisémitisme nazi, autant de fleurs vénéneuses dont les théoriciens des mouvements fondamentalistes et terroristes se sont inspirés et se revendiquent d’ailleurs ouvertement. L’islamisme lui-même est souvent un discours enseigné dans des institutions situées en Occident à de jeunes élites qui s’y convertissent radicalement à cette occasion. De la même manière, il est à noter que ces mêmes élites ont parfois été recrutées et formées en tant que telles par l’Occident de manière à triompher de la menace d’alors : le communisme. Les armes de destruction, les techniques sous-jacentes, la dramaturgie et la mise en scène de certains attentats doivent tout à l’Occident. L’islamisme serait donc en partie, une sorte de Golem généré par nous-mêmes et alimenté par la manière de penser et d’agir de la classe intellectuelle qui règne actuellement sans partage sur les esprits. On le voit, le danger n’est pas tant la menace islamiste ou la perte de productivité que l’attitude adoptée par rapport à ces périls. Une analyse plus fine nous conduit à ceci : ce que doit craindre l’Europe n’est-ce pas en définitive elle-même ? Ce qui est flagrant, c’est que nombre des discours de la gauche intellectuelle sont, quand on creuse un peu, de nature antidémocratique. A travers une généalogie conceptuelle scabreuse, ils peuvent déboucher sur la violence et même le génocide (facilité, par ailleurs, en raison de l’attitude pusillanime des Européens). Le pacifisme lui-même appelle toujours, en fin de course, son double maudit : la guerre. Outre que ce discours fait souvent de ses propagateurs les complices objectifs des dictatures dans lesquelles ils essayent de dissuader les démocraties d’intervenir, il installe également ces derniers dans une « logique de la putréfaction » : laisser pourrir un problème est la meilleure manière de voir - à long terme - ressurgir le refoulé avec une puissance décuplée. Ce qui est sûr, c’est que ces discours font bon ménage avec la violence, laquelle est régulièrement considérée comme un mode privilégié d’imposition de son point de vue, une manière de mettre en échec l’application des règles de l’Etat de droit. Témoin en sont les grèves sauvages, les actes destructeurs de Bové et consorts, les autodafés des professeurs du secondaire en France brûlant publiquement les livres de leur ministre de tutelle, le sabotage de festivals et manifestations culturelles. Le passage à l'acte brutal est contenu en germe dans ces discours. Nous, fondateurs et collaborateurs de l'Atlantis Institute, refusons de continuer à cautionner, par notre silence ou notre inaction, les organisations, groupements et partis qui menacent nos valeurs de liberté et de démocratie. Nous entendons développer un discours positif en réaffirmant les valeurs et idéaux démocratiques et libéraux qui ont fait la grandeur de l'Europe. Cela implique un travail de reconquête intellectuelle. Il sera long. Il sera fastidieux. Mais comme le disait le poète Holderlin : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». |